‹ La forêt des Cippes (volume 2)Chapitre 46 sur 115 · AIS DE UUTIQ.UE · texte numérisé non relu

AIS DE UUTIQ.UE

Cette histoire des déconvenues de l'Intelligence pourrait être allongée de quelques nouveaux chapitres dont la matière se trouve dans ces Confessions que l'Affaire Dreyfus, qui lança le nom d'« Intellectuel », a commencé de nous procurer.

Ouvrant Y Apologie pour noire passé, de M. Daniel Halévy, on surprend entre les lignes l'aveu des désastres éprouvés par l'Intelligence. Cette révélation peut bien surprendre. D'impudents chroniqueurs se sont arrogé la gloire d'avoir, par la seule force de la Vérité et le seul prestige de l'Intelligence, déterminé le succès de la cause de Dreyfus. Et il semblait que jamais le parti des intellectuels n'eût encore, à lui seul, provoqué une pareille révolution. Mais on ne prit pas garde que cette rumeur émanait bien moins des faits que des hommes mêmes à qui elle était avantageuse. Ceux qui écrivent l'Histoire ont quelquefois intérêt à raconter qu'ils la font; et justement quand ils furent le moins libres. Tel est le cas des intellectuels dreyfusards.

En réalité, l'affaire Dreyfus tira un peu plus sur leurs chaînes. Il est démontré que sans le gouvernement, la force matérielle, l'or juif et l'équivoque, le parti des « Intellectuels » marchait à la plus écrasante défaite. Sous leur nom, qui y perdit son dernier lustre, d'autres, simplement ignominieux, triomphèrent.

Ce que fut cette entreprise pour l'Intelligence, M. Halévy en est déjà convenu. La légèreté avec laquelle les « Intellectuels » engagèrent dans l'aventure dreyfusienne un peu de l'honneur de l'Intelligence, est ainsi retracée. « Armés par un tel maître (Renan), chargés de tant de doutes et si faiblement armés de doctrine, que ferionsnous dans la bagarre ? Nous nous trouvions soudain rangés

avec les républicains, et les révolutionnaires à nos coudes. Quel était le nom véritable de ce compagnonnage ? Accord, alliance, ligue, rencontre de hasard, amitié nécessaire ? Nous ne le savions pas, et le moment n'était pas favorable aux analyses. Qu est-ce que nous combattions ? Nous le savions à peine. » On pensera que ces intellectuels faisaient drôlement leur métier. « La confusion des idéologies aurait dû nous mettre eu méfiance. » La méfiance ne vint pas, la critique ne fut pas même éveillée. M. Halévy reconnaît qu'il fallut l'adhésion des masses ouvrières (aujourd'hui victimes de cet embauchage suspect), pour déterminer les premiers événements en faveur de la cause des « Intellectuels ». Une force brute allait, suivre une pensée aveugle. Ce n'était pas encore assez. Il manquait un mensonge : l'anticléricalisme. Écoutons M. Halévy :

Nous ne savions pas quelle était notre force immense, mais venue d'ailleurs. Je me souviens de l'heure précise où je la décou*vris. C'était en mai 1899. Le hasard m'avait mené dans une ville de province. Je m'étais assis sur un banc, sous les ombrages d'un cours paisible. Derrière moi, quelques hommes causaient dans un petit café. Je perçus quelques phrases : ils parlaient de l'Affaire. Trois d'entre eux, dreyfusards, voulaient persuader un ami qui faisait le récalcitrant. Et j'entendis ces mots :

« L'affaire Dreyfus, c'est un coup des jésuites contre la France. Ils nous détestent, parce que nous sommes en République. Leur général, qui est un Allemand, a fait condamner Dreyfus pour désorganiser notre armée... »

Puis les voix se mêlèrent ; j'étais suffisamment instruit. Cette légende stupide, née entre quatre absinthes, annonçait l'avenir. J'éprouvais un saisissement non tout à fait désagréable. Un mensonge pour nous ! Une force immense nous venait donc, la force des sensibilités instinctives orientées par les mythes ; et celle de la stupidité même.

Voilà toute k grande victoire des Intellectuels en ces tristes journées.

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Situation paradoxale : M. Halévv va jusqu'à admettre que l'Intelligence n'était pas du parti des « Intellectuels. » Les réactionnaires curent la tâche la plus aisée : depuis vingt ans, sinon cinquante, f intelligence française travaillait pour eux. » Ce trait achève la chronique de la plus retentissante banqueroute intellectuelle.

A M. Daniel Halévy répondit M. Charles Péguy. Notre jeunesse n'est qu'une longue indignation contre ['Apologie. M. Péguy réclame, en rançon de sa défaite, l'intégrité de son honneur. Il explique la défaite de l'idée dreytusienne par l'intrigue politique. Et, évoquant les temps révolus du pur idéalisme dreyfusard, il se rappelle qu'alors les « grands juifs », les gros banquiers, s'effrayaient du sémitisme ostentatoire et provocateur d'un Bernard Lazare ; mais aussi l'Affaire végétait. Cependant tandis que les « Intellectuels » s'émouvaient vainement, d'autres manœuvraient dans les ténèbres, et l'or afflua, et vint le succès. Mais quel affront encore pour l'Intelligence !

Les résultats de cette Affaire se constatent aujourd'hui. Dans la presse ou dans la librairie, au théâtre ou à l'Académie, l'Intelligence, qui devrait être là comme chez elle, doit présenter des répondants politiques. Dans la vie ni dans l'opinion, il n'y a plus pour elle aucune place.

Chercherons-nous maintenant la cause de cette dépendance envers l'Or et la Force ?

Lorsque environ le début du dernier siècle, la politique perdit son haut caractère de salut public pour se

rabaisser, sous le nom de parlementarisme ou de régime de cabinet, à une sournoise guerre de clans, 1 Intell - Ïnc fut, de son côté, sollicitée de déserter ses templa trena nom guider les peuples: Ces avances fallacieuses nvi aient un pouvoir dU spirituelle à usurper les attributions du pouvoir temporel, d'ores et déjà avih et Z rompu L'indomptable esprit delà Réforme inspira, confusion des ordres. Il ne manqua pas de rumer auelques ouvrages de la civilisation.

En effet, la politique et l'Intelligence ne purent chercher à se rejoindre et à s'identifier qu'en altérant profondément leurs caractères respectifs. Comme la netteté et Fa dureté toute objective : i- du critérium politique Qe salut public), 2° du critérium ph. losopmque ( * recherche de la vérité) résistaient à la science de cette confusion, on changea le point de vue. La p tique et l'Intelligence furent rapportées et en quelque sorte annexées à la morale. La conscience, le bien en soi, même de simples dispositions sentimentales prononcèrent sur l'organisation des Etats et l'ordre du ^ C'était l'abolition de toute règle de jugement . riche aubaine pour les chercheurs de marchés ^ctueux

L'écrivain errant, sans autre repère que sa volonté et ses plus petits intérêts, perdit sa meilleure sauvegarde Même socialement isolé, il est entouré d'une armure de diamant tant qu'il se couvre de la pureté etmcelante des ETnul ne peut plus aborder sa position sans une espèce de sauf-conduit : il y a un langage, il y a des méthodes, des certitudes et des mœurs qui, sur son terrain, le rendent inattaquable et l'avertissent de se erreurs : sa route est toute jalonnée de signai» ^ Ma s'il se mêle aux intrigues des hommes et s .1 y mêle la cause du vrai, c'est alors l'être le plus dépourvu, le plus chétif et ce peut être aussi le plus deshonore.

La politique, de son côté, réduite à des compétitions

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