‹ La forêt des Cippes (volume 2)Chapitre 47 sur 115 · MS DE CRITIQrK · texte numérisé non relu

MS DE CRITIQrK

de personnes (c'est tout le régime électif), tombe vite dans la cuisine policière. Une guerre basse, que ne rachète pas te sacrifice du sam;, remplace le souci de l'intérêt public. Les politiciens, ces bandits au sens le plus exact du mot, n'ayant même pas le coeur d'étaler au grand soleil purificateur leur avidité sordide, ajoutent à la férocité l'hypocrisie. Pour cacher le fond de la dispute, ils cherchent à l'adversaire d'ignobles querelles : réaction, révolution, anarchie, progrès, vains et conventionnels, griefs presque purement moraux, qui ne sont mérités en propre par aucun parti et par tous en commun, et surtout ces expressions de gauche et de droite, bonnes pour relever des positions de combat, mais qui, dans l'ordre de la pensée et des réalités politiques, ne signifient absolument rien... Tel est le plan de la vie démocratique. Et ainsi s'ouvrent de sournois procès de tenddances qu'on invite l'Intelligence à plaider et qui frappent tout bonnement la pensée d'interdit.

L'Intelligence, en effet, ne peut être rangée à « droite » ni à « gauche ». Et c'est parce qu'elle n'a pas assez protesté contre une classification qui implique une forte présomption de partialité, que son crédit a été tellement ébranlé pendant lexixe siècle. La vérité n'est pas, de sa nature, parlementaire : elle ne veut pas être contestée; elle prétend faire autorité. Admettre un seul instant que le jargon parlementaire puisse convenir aux opérations de l'esprit, qui ne doit rechercher que la vérité, c'est supposer l'Intelligence libre de balancer, à sa fantaisie, entre la vérité et l'erreur et de se décider finalement pour des motifs d'intérêt ou de sentiment. Rien ne peut lui être plus préjudiciable. En adoptant cet absurde vocabulaire, les naïfs concourent sans s'en douter à des besognes de basse police, et les roués forgent à l'Intelligence la plus abjecte tyrannie.

Ainsi le cours naturel de la démocratie apporte à l'Intelligence un double péril : elle menace également la dignité du penseur et la rectitude de la pensée....

Nous allions écrire que les rois reviennent ; mais nous faisons réflexion que c'est plutôt l'opinion qui revient, et bon train, de ses erreurs sur les monarques. Longtemps les maîtres de l'opinion, à contre-pied des préceptes de Bossuet, affectèrent de ne priser, dans le caractère des rares et fortunés souverains qui obtenaient grâce devant le tribunal de leur censure démocratique, que les vertus, les goûts, les travers ou les tares qui leur prêtaient quelque ressemblance avec le citoyen. On leur savait gré d'être le moins rois possible, et s'ils détestaient ou méprisaient leur qualité royale, on saluait en eux les messagers d'une humanité supérieure. Un simple mariage morganatique figurait déjà un très haut degré de grandeur morale. Enfin s'il y avait une opinion reçue, c'était assurément celle de la décadence du prestige monarchique.

Le démenti des faits aura été assez brutal et humiliant pour déterminer dans l'opinion européenne une vive réaction : les hommes, quels que soient leurs passions ou leurs intérêts, ne supportent pas sans peine l'évidence de leur sottise. Et les faits sont très clairs. Dans la patrie de Jean Orth, un archiduc devenu l'héritier de la double couronne s'évertue à détruire les effets constitutionnels de son mariage morganatique ; il gravit un à un, et souvent à genoux (car les affronts ne furent pas toujours épargnés à la « duchesse de Hohenberg »), il

gravit un à un, endurant une véritable passion royale, les degrés du trône dont il parut, un instant, accepter d'être déchu : le service d'Etat le tente. Et le vœu public conspire avec lui; car non seulement les rois sont puissants autant qu'ils le furent jamais, et non seulement ils croient fermement à leur vertu, mais les peuples euxmêmes renoncent à leur chercher des substituts moraux ou corporels.

Aussi, insensiblement, la curiosité, l'intérêt du public qui naguère recherchait les aspects communs et banaux des personnes royales, s'est déplacé et concentré sur ce qui les distingue, les élève au-dessus de la poussière humaine ; sur cet observatoire idéal d'où ils épient et gouvernent l'avenir ; sur leur pouvoir intransmissible ; sur cette foudre qui ne vit qu'entre leurs mains. Le goût public va aux œuvres royales.

Les exemples abondent de cette conversion de l'opinion : c'est l'histoire de presque tous les esprits avertis au cours de ces dix, de ces vingt, de ces trente dernières années.

Pour nous en tenir à ceux qui viennent immédiatement, voici Mme Colette Yver, auteur de romans remarqués, dont la curiosité s'oriente d'instinct vers les formes nouvelles de la sensibilité publique, voici Mme Colette Yver qui, après avoir, il y a quatre ou cinq ans1, publié ce roman au titre assez explicite, Comment s en vont les reines, encore tout pénétré de mysticisme démocratique et républicain, écrit aujourd'hui le Métier de Roi, qui témoigne assez du progrès de ses réflexions sur la voie de l'autorité.

1. Pierre Gilbert publiait cet essai le 10 août 191 1 (Revue Critique). — E. M.

Et voici le livre d'un des fils les plus authentiques de Stendhal, le Louis II de Bavière, de M. Jacques Bainville. Remanié et presque entièrement récrit après dix ans, l'ouvrage n'a pas beaucoup changé quant à la substance et ai] fond des idées, et pourtant, à en étudier de près les moindres nuances, c'est tout un livre nouveau. Dès les premières pages, sans doute, si l'on confère les deux versions, on note que Bainville ne croit plus à la dégénérescence de la race des Wittelsbach : l'événement a tait encore un beau carnage des visions romantiques sur la déchéance physique des familles souveraines : la dynastie bavaroise donne aujourd'hui à la patrie des fils robustes et exercés. De même, Bainville ne songe plus à s'étonner du secret où sont enfermées certaines archives; une chose lui paraît plus importante que les intérêts de sa documentation : la tranquillité d'un Etat. Ainsi, dans le détail, l'expérience et la sagacité naturelle d'un esprit vif ont rectifié d'anciens jugements plus ou moins influencés par l'air du temps qui régnait en 1900. Mais ce n'est encore pas le grand intérêt du livre.

Ce n'est même pas l'histoire des opinions politiques et de la conversion royaliste de Wagner. Wagner, que Ton avait vu sur les barricades de Dresde, en 1848, qualifiant plus tard de « sottise » son équipée de jeune homme, adressait à Louis II une profession de foi monarchiste. Nulle courtisanerie : le poète-musicien s'était rendu à l'évidence, à la leçon des choses.

Il convient de ne pas oublier un élément historique, dont les contemporains ne se sont pas bien rendu compte. Le mouvement national et unitaire allemand, dont Wagner et son art furent des représentants si actifs, avait été d'abord d'inspiration républicaine et révolutionnaire. Sous l'influence des succès de la Prusse, succès couronnés par la fondation de l'Empire en 1 871, le nationalisme germanique

épousa les formes autoritaires du gouvernement qui l'avait fait triompher. Le secret de révolution que Wagner subit avec tous ses contemporains est là.

Et si l'on récuse la leçon de la Prusse comme choisie pour les besoins de la cause, voici le roi Louis II sauvant la Bavière malgré elle par la justesse de son coup d'œil et le privilège de sa fonction. Ne craignons pas ici de nous arrêter.

Remarquons encore les progrès de l'esprit public. Il y a vingt ans, la misanthropie, le mysticisme, les attitudes esthétiques du roi de Bavière, voilà ce qui excitait l'imagination des littérateurs, et il ne fût venu à l'idée de personne de s'enquérir de ses actes royaux, de sa politique. Si Louis II était grand, il ne pouvait l'être que par des attributs étrangers à sa « profession », comme dit Bainville. Et Verlaine lui composait ce panégyrique dément :

Roi, le seul vrai roi de ce siècle, salut, Sire, Qui voulûtes mourir vengeant votre raison Des choses de la politique, et du délire De cette Science intruse dans la maison,

De cette Science, assassin deTOraison Et du Chant et de l'Art et de toute la Lyre, Et simplement, et plein d'orgueil en floraison, Tuâtes en mourant, salut, roi, bravo, Sire !

Vous fûtes un poète, un soldat, le seul roi,

En ce siècle où les rois se font si peu de chose,

Et le martyr de la Raison selon la Foi.

Salut à votre très unique apothéose

Et que votre âme ait son fier cortège, or et fer,

Sur un air magnifique et joyeux de Wagner

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M. Gabriel d'Annunzio écrivait dans ses Vierges aux rs : « C'a- Wittelshach m'attire par l'immensité de son orgueil et de sa tristesse... Louis de Bavière est vraiment an roi, mais roi de lui-même et de son rêve. » Mais si Ton vérifie cette littérature périmée, il faut en rabattre, et beaucoup. « Hélas! s'écrie M. Bainville, roi de lui-même n'est qu'un mot, un mot lyrique. Et la vérité nous oblige à dire qu'on ne trouve rien de pareil à L'analyse, dans la vie sans direction, dans les songeries à la dérive, du malheureux héritier des Wittelsbach. »

« Musicien médiocre », « connaisseur douteux », affolé de spectacles et de cabotinisme, au théâtre il ne goûte que la mise en scène, et les œuvres les plus plates trouvent grâce à ses yeux si elles évoquent une époque ou un drame de l'histoire qui flattent sa manie ; architecte, il ne vise qu'à heurter le goût régnant ou bien à remuer en lui d'obscures et confuses puissances de sensibilité. « Peu importait à Louis II que ses artistes ordinaires fussent médiocres, leur peinture pauvre et sans idée. Il lui suffisait que la légende fût exactement et fidèlement rendue et que les costumes fussent strictement de l'époque. » Il vit dans le décor, la mise en scène et le bric-à-brac. « L'homme qui dicta ce choix de meubles brillants, de tentures éclatantes, n'était pas un voluptueux insouciant, avide ou curieux de plaisir. Ce décor de luxe et de fête ne servait qu'aux débauches d'une imagination meurtrie. » Ailleurs Bainville s'effraie « de trouver, sous la signature de Louis II, le langage du pharmacien Homais » : le malheureux roi ne s'était trompé que de modèle : il pensait plagier Louis XIV! D'ailleurs de la délicatesse et une sensibilité naturelle, mais une note malheureuse et comme une flétrissure sur ses meilleurs penchants. Au demeurant, le verdict final de Bainville, dans son insigne et ironique modération, dit tout : « Louis II n'était-il pas aussi, dans son

eenre un « philistin de la culture », par le zèle artisfque si naïf de ses châteaux, par sa fâcheuse tendance à concevoir la vie comme une suite d attitudes , linéaires Mon Dieu, il y eut de cela sans doute dans e cas de ce prince. Mais nous préférons voir en lui un de c« aspinuus malheureux à la civilisation, un de ces impétrants à l'humanité supérieure, rougissant : de leur barbarie germanique et touchés par la grâce du gen e latin et du style français, que 1 Allemagne a tou,ours produits, même aux époques où elle était victorieuse e l plus sûre d'elle-même. » Voilà tout ce qu il reste du oi vier-e et martyr, du saint de Verlaine du roi trois fois roi de M. d'Annunzio. Dieu merci ! il nous faut autre chose pour monter sur le trépied.

Du roi de légende il ne reste rien, mais il reste la réalité, avec laquelle n'a nul rapport la figure de vapeur sortie des cervelles romantiques. Cette réalité, Jacques Bainville s'est avisé de la chercher, pmsquil s agissait d'un roi, dans sa politique. Et cette politique, que le poète, sans trop se comprendre lui-même traitait d intruse dans la maison, se trouve excellente. Ce détraque ce névrosé, cet esthète décadent et sans goût, se montra chef d'Etat éclairé et sauva probablement son

F Ainsi toutes les sottises auront été dites sur l'infortuné roi de Bavière avant qu'un historien critique remarquât les parties solides du personnage. Il aura fa lu tout ce temps pour retrouver un point de vue s. simple . rucher cher dans un roi l'homme de sa fonction ne ^demander rien autre que d'être cela, à la perfection. Enfin ce progrès est accompli. Et à qui le devons-nous? Jacques Bainville n'avait pas beaucoup plus de vingt ans, il y a

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dix ans, quand il renversa l'ordre des valeurs et donna au monarque le pas sur le neurasthénique. Ce jeune homme, se refaisant spontanément une sagesse et touchant du premier coup le tond des choses, en tirant la moelle et le suc, c'était le signe brillant de la prochaine réaction.

Évidemment, la politique occupait une place à part, un domaine isolé dans les idées de Louis II. Le prince qui communiait après une représentation de Parafai, qui plus tard étouffait de rage en évoquant ses suzerains de Prusse, ce prince était aussi celui qui à vingt ans, malgré sa famille, malgré l'opinion piublique, conduisait son Etat dans la voie qu'il jugeait la moins dangereuse, brisait avec les traditions catholiques de la Bavière et avec les alliances conservatrices du royaume. Nous ne pouvons nous empêcher de constater encore une fois qu'il y a dans cet esprit de suite et de décision un contraste presque mystérieux avec les tares réelles que nous ont déjà dévoilées, dans l'intelligence de Louis II, ses goûts de lyrisme exalté, d'inutile rêverie et de solitude malsaine. Si un tel contraste comporte une explication, ce n'est pas du tout dans une sorte d'état de grâce royal qu'il convient de la chercher, mais seulement dans la supériorité très naturelle que donnent à tout homme l'exercice et l'expérience de sa profession.

Louis II régnait sur la Bavière en ces années 1866- 1870 qui virent l'ascension de la Prusse et la fondation de l'Empire allemand. Il eut à défendre sa couronne et l'autonomie de son pays contre les desseins unificateurs de Bismarck. Les conséquences d'un mauvais coup de barre, s'il ne les avait dès longtemps prévues, l'incorporation du royaume de Hanovre à la Prusse les eût en i866 apprises à Louis IL Et ce qu'il fût advenu de la Bavière sans son roi, nous le savons par les manifestations populaires et l'opinion des Chambres : elle se fût suicidée. Les cinquante pages du livre de Bainville,

intitulées le Secret du Roi, qui comptent certainement parmi ce qui a été écrit de plus solide et de plus brillant dans ces vingt dernières années, constituent un des plus curieux manuels de politique réaliste ; la diplomatie de Bismarck et celle du roi de Bavière pour qui le Chancelier professa toujours une sincère estime, en forment le sujet : elles y sont admirablement percées et éclaircies. Et l'on sait peu d'histoires pour donner d'aussi vifs plaisirs d'intelligence.

Dans la difficile partie qui allait s'engager et où « la destinée avait voulu que Louis II se trouvât appelé à prendre les plus graves décisions », quelles étaient les ressources de la Bavière ? — Nulles. « Des conseillers vaniteux, des généraux ignorants, une armée insignifiante. » Avec cela, des traditions diplomatiques et des ambitions dont le plus grand tort était de méconnaître la condition plus que modeste du pays. « Créer au-dessous du Mein une hégémonie au profit de la Bavière, analogue à celle que la Prusse avait organisée au Nord, telle avait été, depuis 1815, la tendance de tous les cabinets de Munich. » Ce plan ressemblait à certaines armes bonnes tout au plus à tuer l'imprudent qui les manie. Louis II s'en aperçut à ses dépens, lorsque, au premier essai, cette grande politique lui éclata entre les mains. L'échec de sa diplomatie dans l'affaire des duchés de l'Elbe, où il avait voulu soutenir les justes prétentions du duc d'Augustenbourg contre la Prusse, lui fut une salutaire leçon. « Il semble que cet échec même, explique son historien, ne lui ait pas été inutile, que Louis II se soit ensuite replié sur lui-même, qu'il ait été averti par cet insuccès de la faiblesse de ses moyens et des périls de la situation. Cette expérience, en somme peu coûteuse, détermina probablement toute sa politique et, désormais, le rendit prudent. »

US DE CMTIQJUE

Louis avait A choisir entre deux directions opposées. Il

avait à calculer deux forces. D'une part, il pouvait continuer

et développer le système de son père en s'appuyaat,au dedans comme au dehors, sur les éléments catholiques et conservateurs pour refouler les ambitions de la Prusse. Mais l'opération comportait de grands risques après les preuves que la Prusse venait de donner de sa puissance militaire. D'autre part, s'associer étroitement au mouvement unitaire, aller au-devant des vœux prussiens, c'était se livrer sans recours au péril. Il est tout à fait étonnant qu'un esprit, il faut bien le dire, aussi mal équilibré que celui du roi, ait opté pour le parti le moins dangereux, n'ayant, du reste, autour de lui, que des conseillers de Charybde qui alternaient avec des conseillers de Scylla.

Pour se dégager d'une solidarité trop étroite et compromettante avec les catholiques, qui représentaient l'élément particulariste en Bavière, la fraction hostile à un rapprochement avec la Prusse, Louis II commença (décembre 1865) par reconnaître officiellement le nouveau royaume d'Italie, « fondé révolutionnairement en violation des traités qui régissaient l'Europe et des droits reconnus au Saint-Siège », et que le roi Maximilien, son père, avait toujours refusé de connaître. Était-ce à dire que Louis II s'allait jeter dans les bras des libéraux, partisans de l'unité allemande même sous l'hégémonie de la Prusse ? — Nullement. Louis II se contenta de leur abandonner quelques gages comme pour prendre date; mais jaloux avant tout de son indépendance, aussi utile que difficile à conserver dans ces conjonctures, il observa de garder avec les libéraux une distance qui lui permît toujours de se dégager si les événements lui en portaient le conseil. C'est ainsi qu'il s'abstint d'appeler aux affaires Hohenlohe, l'homme des aspirations unitaires, partant prussophile, jusqu'à ce que Sadowa l'eût averti qu'il importait décidément de se couvrir du côté de Berlin.

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Cependant, en effet, Bismarck activait les événements : la guerre avec l'Autriche devenait inévitable. Quel parti allait adopter la Bavière ? Louis II ne paraît pas avoir douté qu'il ne fallût compter avant tout sur l'éventualité d'un succès de la Prusse : et par conséquent ne pas s'engager à fond contre le vainqueur probable, mais faire un simulacre de démonstration pour réserver ses droits à la présidence d'une possible confédération des États du Sud.

A force de négocier, de temporiser, d'attendre une intervention de la France sur laquelle chacun comptait et qui ne vint pas, il fallut tout de même, quelque répugnance qu'y eussent plusieurs gouvernements des Etats du Sud, recourir aux armes contre la Prusse. A Berlin, au contraire, on était résolu à mener rapidement l'affaire : le 14 juin, la guerre était décidée, le 22 seulement, les troupes bavaroises entraient en campagne. Le 25, le roi fit l'effort de se rendre à Bamberg pour inspecter ses troupes... Lès succès de la Prusse furent foudroyants. Le plan de Pfordten (ministre bavarois), renforcé par le secret du roi, était de ralentir toutes les opérations, de laisser les alliés et l'ennemi s'user et se combattre. L'armée bavaroise, immobile, laissa les Autrichiens s'arranger à leur guise et permit aux Prussiens de battre à Sadowa le malheureux Benedek. Même indifférence à l'égard des autres États confédérés. Le 29 juin, l'armée bavaroise assistait, on peut dire avec bienveillance, à la capitulation des Hanovriens à Langelsalza. Ce jour-là, le prince Charles de Bavière ne se trouvait qu'à seize heures démarche du champ de bataille. Son intervention assurait la défaite des Prussiens, qui avaient d'abord eu le dessous : c'était le salut du Hanovre comme royaume indépendant et peut-être l'unité allemande en péril. Mais les Bavarois ne bougèrent pas de Schweinfurt. Or, a-t-on remarqué avec beaucoup de raison, le 27, le roi Louis était au quartier général, l'envoyé du roi Georges de Hanovre y était aussi ; c'est donc jusqu'au souverain bavarois qu'il faut, pour être impartial, faire remonter l'abandon des alliés.

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Et quand enfin les troupes bavaroises se trouvèrent en présence de l'armée prussienne, elles n'eurent pas besoin sans doute de chercher à se faire battre : leur sort était réglé d'avance; mais comment ne pas remarquer qu'elles ne perdirent pas beaucoup plus de cinq cents hommes? On peut dire que Louis II jouait dans le jeu de Bismarck, mais avec ses cartes propres, et sans cesser de suivre sa partie. La modération avec laquelle la Bavière fut, à la paix, traitée par la Prusse, montre assez que Bismarck, s'il comptait sur Louis, comptait aussi avec lui.

Le gouvernement prussien, exploitant les maladresses de notre diplomatie impériale dont les demandes de « compensations » étaient représentées comme une menace directe contre la Bavière, ne tarda pas, en effet, à contracter alliance avec le gouvernement de Munich .

C'est aussi le moment choisi par Louis II pour pourvoir au remplacement de Pfordten et appeler au ministère Hohenlohe. La Bavière, dont la réaction particulariste s'accentuait à mesure que l'union avec la Prusse devenait plus inévitable, voulut résister au choix du monarque. Hohenlohe, mis en minorité par les Chambres, offrit sa démission : Louis II la refusa; la Chambre fut dissoute, mais le pays renvoya une majorité particulariste, c'est-à-dire hostile au ministère, plus forte de quatre voix. Alors Louis céda. « Hohenlohe fut remplacé par le comte Bray, de la droite. Mais la volonté du roi était expresse : Bray n'eut pas la permission de faire autre chose que de continuer la politique de son prédécesseur, et le véritable chef du cabinet fut Lutz, un ancien secrétaire particulier de Louis II, promu ministre de la Justice, très hostile aux catholiques et fort bien vu du gouvernement prussien. »

Croit-on que pour cela Louis II se livrât à la Prusse et que les mouvements de son cœur, les suggestions de

son amour-propre, et par-dessus tout sa volonté d'indépendance, fussent toujours d'accord avec les exigences d'une si austère raison ? On remarqua qu'il détournait les yeux lorsque sa tante Amélie, l'ancienne reine de Grèce, lui demandait s'il reconnaîtrait Guillaume de Prusse pour suzerain. Il supprima, en 1868, la pension que le gouvernement payait, depuis le règne précédent, au poète Geibel, qui avait eu le tort de chanter comme l'avènement d' « une ère nouvelle » l'hégémonie prussienne en Allemagne. A notre ministre à Munich, le roi allait enfin jusqu'à confier les alarmes qu'il concevait des prétentions de la Prusse sur la Bavière : « M. de Bismarck veut faire de mon royaume une province prussienne. Il y arrivera, hélas ! petit à petit, sans que je puisse l'en empêcher ! »

Cependant la crise approche. Le coup de la dépêche d'Ems a obligé la France à déclarer la guerre. « Le soir même du 1 5 juillet, Louis II appelait au château de Berg son chef de cabinet, M. de Eisenhart. Il le priait de résumer la marche des événements depuis le 8 juillet et en même temps de lui apporter l'avis du comte de Bray, président du conseil des ministres, au sujet de l'intervention éventuelle de la Bavière dans le conflit. » Ce qui se passa durant cette nuit qui, en partie, décida des destinées de l'Europe, en voici le rapport écrit par un témoin qui fut aussi acteur, M. de Eisenhart. Sa relation demande à être reproduite; on en remarquera le pathétique simple et naturel.

Le roi me reçut dans la chambre du balcon. Selon son habitude, il marchait de long en large et s'asseyait de temps à autre, tandis que je lui faisais mon rapport. Les heures s'écoulaient tandis que j'analysais la situation et que j'examinais les événements probables, en ce qui touchait notamment l'attitude de la Chambre. Parfois, Sa Majesté faisait une observation qui révélait son intelligence vive et lumineuse.

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Elle désirait de toutes ses forces une solution pacifique. Et

cette phrtse revenait toujours sur ses lèvres : « N'y a-t-il

donc vraiment pas moyen d'éviter cette guerre? »

Lorsqu'il fut convaincu que la lutte était inévitable, une autre question se posa. La Bavière resterait-elle neutre, ou, d'après le traité d'alliance de 1866, devrait-elle combattre aux cotés de la Prusse ?

Je sentais qu'à ce moment le salut de la Bavière, le salut de toute l'Allemagne peut-être allait se décider, et, avec la plus énergique conviction, je démontrai que la neutralité menaçait l'existence de la Bavière indépendante et que combattre contre la Prusse à côté de la France serait une ineffaçable honte. Pour connaître notre droit et notre devoir, il n'y avait, selon moi, qu'à s'en rapporter au traité d'alliance, qui formait le fond de toute la discussion.

— Oui, dit le roi, il y a casus fœderis.

— Cependant, ajouta le monarque, avant de prendre une décision, je veux attendre l'arrivée de Berchem '. Que l'on me réveille dès qu'il sera revenu. Vous lirez la note de Bray et me ferez connaître son contenu. Je n'ai pas d'autre ordre à vous donner pour le moment. Bonne nuit.

Je sentais que la réponse de Sa Majesté serait favorable à la chose allemande.

Quand je rentrai chez moi, l'aurore commençait à poindre. . . A six heures du matin (le ié juillet 1870), on vint m'annoncer l'arrivée du comte Berchem, que j'allai saluer aussitôt dans mon cabinet de travail. Contre mon attente, Berchem n'avait pas reçu d'instructions et ne me remit, en fait de papiers, que la décision prise, la veille, par le conseil d'État, avec une lettre du comte Bray, le priant d'aller, dans l'aprèsmidi, demander à Sa Majesté en personne ses ordres relativement à l'affaire pendante.

Plein de feu, et porté par un enthousiasme juvénile, le comte Berchem demanda que l'on prît sans tarder des résolutions définitives. Il décrivit l'excitation des esprits à Munich,

1. Le comte Berchem occupait des fonctions placées entre celles de sous-secrétaire d'État et celles de chef du cabinet particulier du ministre.

et montra le danger qu'il y avait à hésiter. Il cita aussi un mot que le général baron Pranckh avait dit la veille en sa présence : « Si je n'ai pas reçu demain l'ordre de mobilisation, je décline toute responsabilité. » S'autorisant des paroles de son ami le comte de Hegnenberg-Dux, cet homme d'État, doué de si hautes qualités, et qui, autrefois, avait exercé tant d'influence, Berchem fit valoir « combien il était inutile de poser des conditions à la Prusse», comme il en était question à Munich. Car, au cas d'une victoire, ces conditions seraient superflues, et sans valeur au cas d'une défaite. Mais, dans les deux conjectures, elles jetteraient une ombre sur la sincérité de l'alliance bavaroise.

Ces déclarations pénétrées de patriotisme, la nouvelle que le ministre de la guerre faisait des préparatifs dans l'attente d'une réponse affirmative du roi, m'excitèrent encore plus à tâcher de contribuer de toutes mes forces à un prompt dénouement. Je pris congé de Berchem, me rendis au château et fis réveiller Sa Majesté, comme elle m'en avait donné l'ordre.

Le roi me reçut dans sa chambre. Il était couché dans son grand lit bleu et me salua avec une affabilité qui ennoblissait encore l'idéale expression de son visage.

— Eh bien ! que m'apportez-vous ? me demanda-t-il.

Le roi, assis parmi les oreillers, se fit lire alors le rapport de Bray et demanda quelles communications Berchem avait faites.

Je racontai ce que j'avais entendu. Nous pesâmes encore les points principaux de la grande question.

— Sire, aider vite, c'est aider doublement, dis-je. Il y eut un silence. Puis le roi répondit :

— Bis dat qui cito dat. Rédigez tout de suite l'ordre de mobilisation ; dites à Bray et à Pranckh de venir à quatre heures et communiquez ces nouvelles à la presse.

Je rédigeai séance tenante, devant le roi, Tordre de mobilisation et la convocation de Bray et de Pranckh ; puis je présentai la plume à Sa Majesté, qui signa sur-le-champ les deux pièces.

Profondément ému par l'importance de ces actes, le cœur

léger cependant, j'allai trouver, muni de ces documents, le comte Berchem, qui attendait dans L'angoisse et qui partagea toute ma joie. Fuis je me rendis, après avoir chifîré ma dépêche, au bureau du télégraphe. Quelques heures après, grâce a l'activité du ministre de la guerre, les ordres de mobilisation étaient entre les mains des commandants de corps.

Si le peuple bavarois, brusquement réveillé par le coup de tonnerre de la dépêche d'Ems, était disposé, dans le premiers sursaut du patriotisme allemand, à se jeter dans les bras du roi de Prusse, on a pu se rendre compte par ce qui précède qu'il s'en fallait de tout que le roi eût, en cet instant tragique, à improviser une politique ou à chercher un expédient. Il suivait la ligne tracée depuis plus de quatre ans : le problème n'était pour lui que de recouvrer, à échéance, les intérêts des avances faites si opportunément à la Prusse. Le Parlement, comme toute bonne chambre d'enregistrement, finit par souscrire à la politique royale. Les affaires de la Bavière avaient été très bien faites sans lui et souvent malgré lui.

Dès lors, les événements n'eurent plus qu'à se dérouler avec une sorte de fatalité majestueuse et tragique. Il s'agissait de faire accepter à Louis la suzeraineté du roi de Prusse ; il s'agissait aussi de le convaincre que l'initiative lui revenait en droit d'offrir à Guillaume la couronne impériale. On se doute que l'orgueil du Wittelsbach regimba plus d'une fois et ne se rendit pas sans défense; mais Louis sut toujours à temps convertir ses mouvements d'humeur en honnêtes propositions de marchandage. Du reste, le roi de Bavière et Bismarck s'entendaient à demi-mot; car, si l'un craignait qu'en cas de refus de sa part, un autre prince allemand ne prît l'initiative désirée par la Prusse, sauf à en retirer le juste bénéfice, le ministre prussien n'était pas si sûr, de son

côté, que la résistance de la Bavière ne finît par entraîner celle des autres Etats secondaires. Le marché fut donc conclu sur ces bases : en reconnaissance des services rendus et des sacrifices offerts à la cause de l'Allemagne unie sous le sceptre des Hohenzollern, la Bavière obtenait d'appréciables avantages, notamment : « un nombre de voix considérable au Conseil fédéral de Berlin, une complète autonomie administrative, certaines faveurs d'ordre fiscal. Son rang était reconnu, dans la hiérarchie de la Confédération allemande, comme le premier immédiatement après la Prusse. » Comme l'événement était promptement accouru ratifier les vues du roi, ainsi les négociations de Versailles furent le fruit et, relativement, le succès de la politique personnelle de Louis IL Son tour de main ne le cédait en rien à son coup d'œil... „

En écrivant tout à l'heure le mot de fatalité, nous avons marqué que la fatalité ne prend son empire qu'à partir du moment où les combinaisons des hommes sont trop poussées pour qu'il soit possible d'en suspendre le cours. Rien de moins fataliste que cette conception de l'histoire, puisqu'elle admet que rien ne se passe dans le monde sans le concours de la volonté humaine. Ainsi considérée, l'histoire est la suite des événements, non pas qui durent mais qui purent arriver. Elle postule la liberté de certains pouvoirs modificateurs ou générateurs des phénomènes : elle est une œuvre humaine.

Jacques Bainville exprimait un jour le regret que la mode d'écrire en latin fût perdue : car il eût souhaité écrire un traité philosophique dont le titre tout trouvé était De plasticitate mundi et pour lequel la majesté, la gravité du latin lui semblaient requises. La philosophie

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dont il donnait ainsi la formule est éminemment artistique; elle prête à l'histoire un genre d'intérêt qui ne diffère pas essentiellement de celui du drame, de la poésie et de la plastique : elle tait sa juste part a une imagination disciplinée. Que si d'aventure, pour ces mêmes raisons, on prétendait la récuser, voici, pour justification, le témoignage tout pur des faits.

Tandis qu'il suit le développement de l'alliance mal assortie, du « mariage de raison » de Bismarck et de Louis II, Bainville relève presque à chaque pas toutes les occasions qui s'offrirent à la France, et qu'elle manqua, de rompre cette entente pour imposer au destin une marche diamétralement opposée. « Nous sommes de ceux, écrit-il, que l'histoire intéresse autant par l'étude de ce qui a été, que par la recherche de ce qui aurait pu être. » L'analyse de la période dont les deux sommets se nomment Sadowa et Sedan, montre, en effet, que rien n'était moins nécessaire et fatal, rien n'était moins voulu par la nature des choses que le succès du plan de Bismarck. Son plus bel atout fut l'absence du dominateur historique de la Confédération germanique, le roi de France, et la présence à l'Elysée d'un Bonaparte. Ce qu'un roi, le nôtre, n'était pas là pour empêcher, une union hostile à notre patrie, le roi de Prusse et le roi de Bavière l'accomplirent. De toute façon, l'histoire devait enregistrer la volonté des rois. C'est la grande leçon de nos revers.

Veut-on, après avoir vu Bismarck dicter sa loi au succès par la constante sûreté de sa manœuvre, regarder en quelque sorte l'envers de l'histoire, ce qui n'a pas abouti, ce qui avorta ?

Quand l'affaire malheureuse des duchés de l'Elbe obligea Louis II, roi depuis un an, à déterminer l'orientation de sa politique, il eut à supputer les avantages et les périls d'une « politique blanche » : alliance avec le

particularisme bavarois, avec les catholiques et avec la France pour faire pièce à la Prusse. Mais un élément principal de la combinaison faisait défaut, et ce facteur essentiel c'était la France, alors neutralisée par son gouvernement.

Sur ce point-là, Louis II était fixe. Il savait qu'il n'avait rien à attendre de Napoléon III, à qui son système des grandes nationalités faisait abandonner la protection des États secondaires, clients et amis de la France d'autrefois. Du côté français la Bavière ne recevait plus que des menaces de démembrement territorial. On ne saurait blâmer Louis II d'avoir cherché le moindre mal en pratiquant une politique aussi peu agressive que possible à l'égard de la Prusse. Avec un peu plus d'adresse et de raison à Paris, Louis eût été notre allié naturel. On ne pensera plus à lui que trop tard, après 1866, quand il aura perdu toute confiance en Napoléon III.

Quand il parut que la guerre entre la Prusse et l'Autriche, soutenue par l'Allemagne du Sud, était inévitable, le particularisme des États du Sud à qui l'union avec Berlin ne représentait que la « schlague infamante et l'impôt écrasant », « le militarisme et la bureaucratie », le particularisme se réveilla. « Quelle occasion pour la France, si elle avait su en profiter ! » Il n'y a pas, en effet, de combinaison humaine qui n'offre quelque défaut à la lame ennemie ; mais il faut un adversaire qui songe à F y enfoncer.

La France, en dépit des avertissements salutaires répétés à satiété et en pure perte à son aveugle gouvernement, avait laissé échapper une occasion unique. A partir de ce moment, les événements qui devaient mener à la guerre de 1870 et à la fondation de l'empire allemand se précipitèrent.

Le gouvernement impérial, qui ne voit pas d'où l'on peut peser sur Berlin et manœuvrer à couvert, néglige

de nouer cette « coalition blanche » dont tous les éléments existent et ;i laquelle il ne manque qu'une main royale pour former la gerbe et lier le faisceau. Alors l'irréparable s'accomplit. Et que se passe-t-il ? « A la dernière minute le gouvernement de Napoléon III tentait l'impossible pour gagner les États du Sud. A Paris même, il n'était politesses que ne reçût le comte Quadt, représentant diplomatique de Louis II... Vaines réparations, avances superflues ! Un cruel « trop tard ! trop tard ! » sonnait aux oreilles des hommes de l'Empire, tandis qu'ils s'empressaient à refaire ce qu'ils avaient défait, à reprendre ce qu'ils avaient abandonné. »

Enfin le triste épilogue de si belles possibilités ratées, c'est après Versailles et Francfort : « Cependant, la Bavière elle-même acceptait son sort et ratifiait la politique de concession voulue par le roi. Il fallait, à la Chambre, les deux tiers des voix pour que le régime nouveau fût reconnu : on les eut, mais avec peine. Quarante-huit députés ^encore, contre cent deux, refusèrent de reconnaître l'empire allemand. Joerg, à la tète de la minorité catholique et particulariste, quitta la salle des séances après ce vote. C'était la dernière manifestation d'un sentiment qui, jusqu'au dernier moment, avait été énergique. Mais pourquoi la France avait-elle laissé sans emploi cette force de résistance de premier ordre ' ? »

Ces textes salubres devaient être cités. Il est à peine besoin de les commenter.

« L'histoire, a dit Vogelsang, est le jugement du monde. » Mais dans le monde, l'homme compte, et pour

I. Aujourd'hui encore, que ne pourrait-on tenter de ce côtè-là? — Dans les affaires humaines il n'y a jamais d'avantage définitif, et

beaucoup. Seulement pourquoi d'aucuns réussissent-ils où d'autres échouent ? Pourquoi Bismarck fait-il pencher, en faveur de l'unité allemande sous l'hégémonie prussienne, la balance de l'histoire, qui se fût tout aussi bien inclinée du côté français, comme elle avait accoutumé de faire depuis des siècles ?

L'analyse des cas concrets amène bien vite à cette conclusion que le meilleur levier des peuples pour soulever le monde, leur meilleur outil pour « sculpter l'histoire », c'est encore de se mettre en royaume. 1866 et 1870, Sadowa et Sedan ne donnent pas une autre leçon. Les dynasties de Prusse et de Bavière ont vaincu le gouvernement impérial, « tyrannie » inférieure, éphémère et démagogique. Quelle supériorité naturelle possède donc sur les autres le gouvernement héréditaire pour obtenir à ses desseins l'aveu de l'histoire ? — Celle-ci apparemment, que rapportant tous ses actes à un principe très simple et très clair auquel tous les autres éléments de la vie nationale se suspendent comme les petits des bêtes aux mamelles de leurs mères, — et c'est-à-dire l'intérêt d'une famille, — rapportant tous ses actes à ce principe, le gouvernement monarchique fait concourir à son service le plus grand nombre d'éléments divers et autonomes, le passé et tout le présent et le prochain avenir, toute la variété des classes sociales, et depuis les puissances élémentaires du sang et de l'instinct jusqu'au plus haut degré d'affinement de l'intelligence rompue à un même exercice. La monarchie est le type d'institution qui répond le plus strictement aux conditions posées par l'histoire pour se laisser façonner. Simple de sa nature, elle entraîne à sa suite une nuée de satellites qui besognent pour elle sans relâche et

tout combattant a toujours quelque recours contre le mauvais sort. Mais, politiquement, nous ne sommes pas mieux lotis en 191 1 qu'il y a cinquante ans.

abondent spontanément dans son sens. Elle ne cesse pas, elle est toujours année, toujours prête. Il est naturel que les événements viennent comme d'eux-mêmes se ranger sous sa loi. La raison l'annonce et les faits le prouvent.

Ce haut pouvoir des rois, qui tient à leur place et non à leur personne, et que tous n'exercent d'ailleurs pas avec un égal bonheur, crée l'histoire, dans les mêmes conditions que le sculpteur crée la statue. Ce pouvoir, toujours obscurément révéré par l'instinct des peuples, qui pressent en lui comme un mystère sacré, est enfin confessé par les historiens et par l'opinion, sur qui les rois sont en train de prendre une assez belle revanche : c'est une grande date à marquer.

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