‹ La forêt des Cippes (volume 2)Chapitre 48 sur 115 · JUIN · texte numérisé non relu

JUIN

Peut-on chercher de la bonne foi dans des chefs de parti ?

].-]. Rousseau.

Non seulement il est devenu impossible à ce régime de retenir autour des autels de ses héros éponymes une troupe de fidèles dont l'indigence ne prêtât pas à rire, mais il est même difficile aux prêtres de ces autels de réciter leur office avec foi et componction. La peine qu'ils éprouvent à expliquer, à motiver leurs actes d'adoration, leur embarras chaque fois que du cri ou du vote il faut passer à la parole articulée et prononcer les mots, composer les phrases qui, aussitôt échappées de leurs lèvres, tomberont sous la juridiction de la critique, témoignent du trouble qui règne dans leur cervelle, si leur cœur est assez servile pour en garder l'aveu. On Ta bien vu dans l'affaire Rousseau, portée le 11 juin devant la Chambre. Maurice Barrés, après avoir élevé la question en pleine lumière, s'adressant à ses étonnants collègues, les pressait de cette interrogation : « Est-ce un geste machinal, un vieil air d'orphéon que vous allez jouer sans trop en examiner le sens ? Ou, pis encore, vous êtes-vous fait à vous-mêmes les objections que je soulève, mais n'osez-vous pas refuser cet hommage à celui qui se trouve classé parmi les saints de la Révolution? » Un ministre et un ancien ministre pen-

scient, par des flagorneries d'une stupidité et d'une lourdeur inimaginables en tout autre lieu, endormir la vigilance de Maurice Barrés et pouvoir ainsi se permettre d'éluder la question. En réalité M. Viviani, pliant sous l'argumentation de Barrés, dut abandonner une utile partie du terrain et prendre du champ : « Je ne suis pas un apologiste passionné de toute l'œuvre de Rousseau, concéda-t-il ; je ne suis pas un approbateur zélé de toutes les pages qu'il a écrites. J'ai, dans mon rapport même, que je ne croyais pas destiné à tant d'honneur, exprimé quelques réserves et, il y a trois ans, avant l'honneur, au nom du Gouvernement, de porter la parole à Ermenonville, devant la statue de Rousseau, j'exprimais ces réserves plus fortement encore... J'exprime ces réserves et je les exprime, j'en suis sûr, non seulement en mon nom, mais au nom de l'ensemble des républicains. » Mais cet avocat ne cherchait qu'à donner le change; en obscurcissant l'air si bien purifié par Barrés, il espérait, dans l'épaisseur de sa nuit, entraîner quelques centaines de ses camarades politiciens aux saturnales tristes du culte de Jean-Jacques. « Il faut prendre Rousseau tel qu'il était. Il a commis des erreurs; il a proclamé des principes qui, au contact de la réalité, se sont heurtés. » Quelle mauvaise ruse de bonneteur prépare cela ? On va l'entendre : « Il est le premier qui, précisément parce qu'il a envisagé ce grand problème qui nous a été légué par le passé, ce grand problème auquel nous essayons d'apporter des solutions appropriées, le grand problème que nous léguerons encore à nos enfants, le problème qui réside tout entier dans le conflit entre la richesse et la misère, il est le premier qui ait aperçu ce que pourrait être la société de demain. Et il est le premier qui ait eu l'audace — comme le disait le grand Berthelot — d'opposer à la notion de l'utilité sociale, qui est la base du conserva-

tisme, la notion de la justice sociale, qui est la base de la démocratie. » Pour l'honneur de la tribune et du nom français, on souhaiterait découvrir un sens à ces mots alignés. Mais il faut en désespérer ou bien répudier à tout jamais le principe de contradiction. Faire honneur à Rousseau de la prévision du monde moderne, à lui, l'inspirateur et le père spirituel de ce décret Le Chapelier qui éleva le plus puissant obstacle à l'organisation de notre société industrielle, et encore admettre la moindre opposition entre les notions d'utilité et de justice, tandis qu'on affiche l'amour du peuple, c'est-àdire divorcer un intérêt public prétendu de toute amitié française, vicier et pervertir la notion de cet intérêt et favoriser par là, en les justifiant, les pires exactions de cette juiverie qui n'a que trop intérêt à faire osciller éternellement la politique française entre ces deux pôles imparfaits, l'humanitairerie et la répression, puisqu'elle gagne sur les deux tableaux, énoncer enfin ces fantômes de propositions au nom de l'amour et de l'intérêt du peuple et par une soi-disant anticipation sur l'avenir, c'est fou, et, qui mieux est, d'une évidente folie. Seulement à faire ainsi le fou, M. Viviani courait le hasard d'amuser la Chambre loin des très insidieuses interrogations de Maurice Barrés, tandis qu'il protégeait l'essentiel des maux qui nous sont venus de Rousseau...

Le ministre de l'instruction publique, qui s'appelle Guist'hau, n'avança pas beaucoup plus les affaires personnelles de Rousseau : « Esprit peut-être chimérique, mais sincère et désintéressé qui voulut transformer la société [Jean-Jacques ri a jamais rien voulu, et le sort de ses idées l'intéressait exactement au même degré que celui de ses enfants ; il jetait au vent sa semence mortelle, uniquement pour jouir comnu un animal], qui a senti la misère des classes inférieures, en a été profondément ému et a fomenté véritablement le grand mouvement libérateur

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de 1789. • Ces à-peu-près fourrés de demi-erreuis l'ayant

acquitte envers Rousseau, le ministre se donna ensuite ants de tutoyer Barres et je crois bien qu'il oubliait alors Rousseau avec délices. Tant et si bien que Maurice Barrés le dut ramener un peu vivement.

le voudrais constater d'un mot tout ce que M. le Ministre et M. Viviani abandonnent de Rousseau. Il n'y a de solide, en somme, dans l'admiration qu'ils viennent d'exprimer à cette tribune, que leur approbation pour le magnifique tempérament du grand poète lyrique. Quant à la substance de ce lyrisme, quant aux principes politiques que Rousseau a mis dans la circulation politique de notre pays, il est frappant de voir comme chacun fait ses réserves, s'écarte et, j'oserais dire, se dérobe. On a plaidé les circonstances atténuantes.

Eh bien ! cette assemblée ne peut avoir qu'une mission politique. Il est naturel, il est juste qu'à l'occasion d'un tel débat on rende hommage au littérateur ; mais au fond ce pour quoi nous sommes compétents, ce pour quoi nous avons mission, c'est pour rendre un jugement politique. Eh ! bien ! qu'il soit clair et net. La promiscuité des idées est ce qu'il y a de plus détestable. Chacun doit prendre nettement ses positions et il ne faut pas essayer d'entraîner des hommes politiques, en leur faisant valoir les prestiges de la poésie littéraire.

M. Viviani fait appel au sentiment patriotique disant : « Voudriez-vous donc qu'on laissât de côté un homme qui littérairement a un mérite et une gloire incontestables? » Certes, il est légitime que les admirateurs de Rousseau, de leur mouvement propre, se groupent autour de lui ; personne n'y fait objection. Mais c'est de tout autre chose qu'il s'agit. Il s'agit d'une manifestation gouvernementale engageant tout le pays, voulant exprimer le sentiment national.

Ne venez pas nous dire qu'on ne peut la refuser à un grand écrivain. Quels autres grands écrivains avez-vous donc coutume de glorifier ? Allez-vous, au nom du gouvernement, saluer Bossuet dont parlait tout à l'heure M. Viviani ? Allez-

vous, au nom du gouvernement, saluer le grand Balzac, dont les principes sont exactement à l'opposé de ceux de Rousseau ?

Non, personne n'a d'intérêt à essayer de je ne sais quel mouvement, de je ne sais quelle substitution propre à troubler la netteté du débat et qui nous unirait dans une manifestation littéraire devant les Rêveries d'un promeneur solitaire quand il s'agit avant tout d'une manifestation politique devant le Contrat social, le Discours sur V inégalité et Y Emile...

Talonné, le rapporteur protesta qu'il attribuait à Rousseau l'institution du régime ou, plus exactement, de la société moderne ; mais quand, au pied du mur, il fallut définir non plus l'instituteur, mais l'institution, les mêmes restrictions recommencèrent de réduire à presque rien, à moins même qu'elle ne les notassent d'infamie, ces fameux titres de gloire de Rousseau ; sa grande œuvre ne fut plus que « cette société moderne, contestable, critiquable, je le sais, mais qui, à travers le xixe siècle, a donné le spectacle d'un noble et douloureux effort ». Ainsi ce n'est plus que cela, et pour de si méchants bâtons flottants on aura dérangé et perturbé notre vieux monde. « Un noble et douloureux effort », faut-il ne voir dans cette périphrase qu'un synonyme d'avortement ? Et devons-nous croire les sectateurs de Rousseau éternellement voués à préférer l'œuvre à l'homme quand ils pensent à l'homme, et, quand on les prie de considérer l'œuvre, à l'excuser sur le bon cœur de l'homme ? Il paraît, en tout cas, que ces allées et venues d'une pensée que l'adversaire manœuvre réussissent très mal à lui cacher, à elle-même, son propre désarroi. Car, en désespoir de cause, et comme convaincus de l'inanité de toute résistance, les derniers prêtres de Rousseau, MM. Viviani et Painlevé, tentant de se sauver du ridicule dans la brutalité, ne surent plus que bramer indéfiniment les syllabes du mot Révolution :

Pierre Gilbert. — I. 22

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i La Chambre dira si elle honore on si clic renie le précurseur et le plus grand propagandiste de la Révolution française. .. Que les fils de la Révolution se dressent et relèvent le défi ! » Réponse qui, adressée à Maurice Barrés, semble par trop renouvelée du général Cambfonneet plus encore du Père Ubu et tient lieu du coup de poing dans la lace de ce contradicteur trop bon dialecticien. C'est tout ce qu'on voudra, sauf une réponse. C'est même un aveu.

Or, ce qui en 19 12 est inavouable, c'est proprement la tradition révolutionnaire. « Je ne vois rien, dans votre projet, qui convienne à la France de 19 12 », leur dit Maurice Barrés. « Ce n'est pas au moment où s'opère dans tous les partis de la jeunesse française un vigoureux travail, dont on voit déjà les fruits, pour enrayer toutes les formes de l'anarchie, que nous pouvons glorifier l'apôtre éminent et le principe de toutes les anarchies. » Maurice Barrés le leur dit. Mais ils le savent et ne cessent d'y penser : à preuve ces mélancoliques retours sur le beau passé bien passé, dont ils ne peuvent se déprendre. Il est notable en effet que ni le ministre, ni le rapporteur ne s'est cru dispensé de broder quelques variations sur le thème des belles dames du temps jadis; la main sur le cœur, le regard langoureux et lointain, et tirant de profonds soupirs, ils ont cherché des consolations dans le souvenir des temps plus favorables : 1898, soupire l'un ; 1878, gémit l'autre. C'était l'âge d'or.

« C'est, en effet, en 1898 au Sénat, explique M. Guist'hau, c'est ensuite dans une lettre, qu'on ne peut pas oublier, de Berthelot, qu'est née l'idée de cette commémoration. »

En 1898 au Sénat... M. le Ministre ne sent-il pas l'odeur de sépulcre qui sort de ces mots ? Encore si petit garçon, il ne craint pas de revêtir les idées des pères conscrits d'il y a quinze années. Et puis, ce millésime

fatidique de 1898, n'appréhende-t-il pas d'avertir par là son public que le même fonds de décomposition nourrit les racines empoisonnées de ces solennités Rousseau et de l'affaire Dreyfus ? Les républicains sont dans la chambre d'un mourant. Le moindre souffle qui ébranle l'air, la parole d'apparence la plus innocente fait pâlir l'agonisant et ses veilleurs funèbres. Nous plaignons M. le Ministre de l'instruction publique.

C'est de plus lointains souvenirs que s'enchante le cœur douloureux de M. Viviani. Il lui faut se rajeunir d'un tiers de siècle et remonter jusqu'à 1878 pour qu'il trouve matière à réjouissance.

Mais tenez ! Messieurs, qu'un souvenir soit apporté par moi à cette tribune! En 1878, à l'heure glorieuse de notre première exposition, alors que, devant les étrangers accourus en foule, la France attesta la vivacité de son réveil et, par l'éblouissement des arts et de l'industrie, prit contre les cruautés de la destinée une noble revanche, (Très bien ! très bien /) à ce moment-là, sur les hauteurs de la montagne Sainte-Geneviève, on inaugurait la statue de Rousseau et, après que des orateurs officiels eurent pris la parole, un homme s'avança au pied du monument. De son discours, je ne veux détacher que ces cinq lignes, que je me permets de dédier à notre éminent collègue M. Barrés.

M. Maurice Barrés. — Mais Victor Hugo avait refusé de présider.

M. le Rapporteur. — « Objet d'amour et de haine, digne, si l'on en croit, de l'une et de l'autre, chargé par ses ennemis de la responsabilité des crimes commis par la Révolution française et, sans aucun doute, initiateur de quelques-unes de ses plus belles œuvres, le dernier trait de sa destinée est d'avoir eu si tard une statue dans une ville qu'il a remplie de son nom et couverte de son influence. Je ne sais pas à quel Jean-Jacques Rousseau vous l'élevez, si c'est à l'auteur de Y Emile ou à l'auteur de la Nouvelle Hêloïse ou à l'auteur du Contrat social, mais c'est à l'incomparable écrivain, à

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l'un des maîtres de la langue que l'Académie française la consacn

là qui parlait ainsi ? Cétait Jules Simon, directeur de

l'Académie française.

Qu'on ne s'y trompe pas, ces paroles sont la reconnaissance officielle de la grande révolution qui s'est opérée dans les esprits vers le dernier quart seulement du xixc siècle, sous l'influence et l'empire des maîtres de ce siècle. La séance du n juin 19 12 aura marqué le commencement du châtiment de Rousseau ; et quoi qu'elles doivent être, nous doutons que les cérémonies de la fin de ce mois puissent réserver plus d'opprobre à sa mémoire \ On vient de voir ses partisans incapables de le louer à peu près proprement, même dans ses parties louables, signe de l'extrême indigence de pensée du monde où on les recrute; et c'est au passé défini qu'ils mirent le temps de tous leurs verbes.

Tout cela, on commençait bien de s'en apercevoir, pourtant jamais encore la bassesse de l'idolâtrie révolutionnaire ne s'était ainsi montrée au public, le rouge au front de ne pouvoir couvrir son obscénité.

Seulement il faut y voir le résultat de plus de dix années de propagande contre-révolutionnaire. La critique de l'antiphysisme roussien par Paul Bourget, les « Monod » de Charles Maurras, les inoubliables leçons de Jules Lemaitre, pour suivre, je crois, l'ordre chronologique, ont marqué les étapes de cette reprise de la vérité et du bon sens. Mais ce fut le dernier coup de bélier qui fit crouler la ruine branlante : je veux dire que sous la férule de Jules Lemaitre, les amis de Rousseau ou plutôt ses partisans (la différence est considérable) voulurent regimber et tenter une réponse. Comme elle

1. On dépêcha la grande commémoration dans une sorte de fête clandestine. Voir à la fin du tome II, Appendice IX. — E. M.

ne valait rien, ils essayèrent d'une seconde, puis d'une troisième, et ainsi périodiquement ce culte embarrassant a produit une petite littérature du désespoir. Justement j'ai sous les yeux à peu près tout ce qui depuis 1907 (année des conférences de Jules Lemaitre) s'est plaidé en faveur de Jean-Jacques Rousseau. Rien n'est si faible et languissant; mais nous pouvons feuilleter ce volume d'un doigt rapide.

Le 10 mars 1907, quelques dignitaires du régime s'assemblent dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne pour purifier l'air parisien du sacrilège commis par la critique sagace de Jules Lemaitre. L'un des orateurs est M. Paul -Prudent Painlevé, président du Comité pour la célébration du bicentenaire de la naissance de Rousseau.

Il nous suffit de rappeler nos souvenirs, d'évoquer les vieillards que nous avons connus, il nous suffit de feuilleter les romans et l'histoire, pour concevoir combien l'influence de Rousseau a été profonde, durable, universelle.

Rappeler nos souvenirs, évoquer les vieillards, cela sent de mille lieues la mort de cette influence....

Je ne songe point d'ailleurs, Messieurs, à dissimuler tout ce qu'il y a de simpliste, de factice, d'incohérent dans les les constructions théoriques de Rousseau. Non, l'homme naturel n'est point un être parfaitement bon, perverti par la société : une conscience humaine est un empire divisé où des forces adverses sont aux prises. Non, il n'est point possible de créer de toutes pièces et par une sorte de synthèse géométrique l'idéale cité du Contrat social. Et quand je vois, d'autre part, Rousseau condamner au bannissement celui qui refuse de prêter serment aux dogmes de la cité (dont le premier est l'existence de Dieu), et punir de mort celui qui, ayant prêté

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un tel serment, le parjure, j'estime que son individualisme n'est pas sans défaillances et fait à l'autorité de singulières concessions.

Comme si, d'ailleurs, toute atteinte portée à l'autorité naturelle par l'esprit d'individualisme n'aboutissait pas à la tyrannie par le plus bref détour. Mais on sera surtout intéressé d'apprendre que Rousseau, l'ennemi juré de toute société particulière et intermédiaire, le père de l'étatisme, se trouve, par la grâce de M. Painlevé, transformé en prophète du socialisme et même du fédéralisme.

L'organisateur de cette étrange cérémonie du 10 mars 1907, feu M. Ernest-Charles, passant toute borne, avançait a son tour ces audacieuses contre-vérités :

L'idée d'humanité domine l'évolution de la littérature française au temps de Rousseau... ; à l'école de Voltaire, de Rousseau et de leurs inoubliables contemporains, nous avons appris aux nations d'Europe à se déprendre d'un idéal étroitement national et à s'orienter résolument vers un idéal humain...; tous nos philosophes, et Rousseau le premier parmi eux, ont fait appel à la fraternité des peuples, et, volontairement, ignorant des frontières dans l'ordre de la pensée, ont préparé l'unification du monde dans l'ordre du cœur...

Mais, c'est un fait constant que, sous l'influence précisément des idées de Rousseau, une nouvelle Europe est née, tout hérissée de frontières morales, politiques, économiques et linguistiques et qui fut pendant plus d'un demi-siècle toute baignée d'un vaste fleuve de sang. Enfin c'est Rousseau qui à l'Europe de Rivarol aura le mieux servi à substituer la Babel de tous les patois.

Que penser donc de ces mauvais lévites qui attirent si légèrement la foudre sur leur temple ?

Le dimanche 27 octobre suivant, un ministre et son sous-secrétaire d'Etat faisaient le voyage de Montmorency pour inaugurer une statue de Rousseau. Le

ministre de l'instruction publique, M. Aristide Briand, s'avisa, au milieu d'un fracas de grands mots qui n'avaient de raison d'être que la désespérante lenteur de la clepsydre, de glisser une menue observation de fait : il ne manqua pas d'afficher à cette occasion l'ignorance de l'histoire, qui caractérise le petit monde des sectateurs de Rousseau.

Suisse, né d'une famille d'origine française, sommelier, valet, secrétaire-domestique d'hier, Jean-Jacques naît aux lettres à quarante ans et, dans la France monarchique d'alors, adressant à l'Académie de Dijon un travail dont la publication est une date dans l'histoire de la pensée européenne, il signe « Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève ». Citoyen de Genève, — citoven ! — voilà un mot qui alors a sa grandeur ; il fallut du courage à Jean-Jacques pour s'en parer ainsi avec orgueil.

C'est un malheur, pour ce ministre ignorant, que le mot de citoyen n'ait jamais été plus couramment usité, ni dans une plus noble acception, que sous l'ancien régime \

Mais, d'autre part, il ne manqua pas d'esprit d'à-propos en revendiquant sa petite cité d'origine. Jean-Jacques Rousseau venait d'un pays qui nous aimait et qui nous donnait des hommes, des soldats. Les régiments suisses étaient parmi les plus dévoués. Il y avait une fraternité d'armes qui, depuis Marignan, confondait dans un même patriotisme les mercenaires suisses et les soldats français. Aujourd'hui, la fraternité du verbe suffit à entretenir entre les citoyens de Genève et ceux de Paris la fraternité de la pensée.

Hélas ! le ministre ravive en tout cœur français une blessure qui n'est fermée que dans le sien. Les Suisses

i. Voir encore l'Appendice IX.

de Marignan étaient au service de la France, mais pour autant qu'elle suit Rousseau, la France d'aujourd'hui est à la remorque de la Suisse. C'est toujours une parole imprudente, de rappeler aux sujets de la République L'ancien rayonnement de la France sur le monde. Et la Suisse se trouve être un des points du globe où l'on peut le mieux observer les progrès et les reculs de notre expansion. Or, pour Rousseau, c'est très certain : il nous a fermé la Suisse. Voyez : les rares Helvètes qui aujourd'hui aient le cœur de rappeler l'antique coopération des armes suisses et françaises sur tous les champs de bataille de la civilisation sont les mêmes qui détestent et renient l'œuvre de Rousseau : ce sont des disciples reconquis par Y Action française à notre histoire, ce sont nos amis de la Voix Clémentine, des Idées de Demain ; mais leurs compatriotes moins libérés de Rousseau boudent ces grands souvenirs. L'un d'eux, l'autre jour, ne réclamait-il pas la suppression de la garde suisse au Vatican, comme injurieuse à l'honneur de la fière Helvétie ? Sous l'influence de Rousseau, voilà comment la Suisse, à son tour, tendrait à se retrancher de la communauté européenne. Heureusement une voix s'éleva dans les Feuillets, où nous comptons aussi des amis, pour séparer la Suisse de ce fanatique de Calvin et de Jean-Jacques. Pourtant l'indication reste.

Cette revue n'en finirait pas, si à toutes les divagations de la rousseaulâtrie, nous nous mettions en devoir d'opposer la riposte du bon sens et du patriotisme. Je terminerai donc par un dernier et récent exemple. M. André Suarès publie dans la Nouvelle Revue française une espèce de vagissement sur Rousseau, qu'il intitule De Jean-Jacques. Je viens de le lire et relire ; et après l'avoir pris et retourné dans tous les sens, je mets au défi d'y rien saisir de pensé ni d'intelligible. Oyez :

Jean-Jacques ne ment pas. Même dans le mensonge, c'est la vérité qu'il veut dire ; c'est elle qu'il préfère, elle qu'il cherche avec folie. Il croit à la vérité, comme un enfant : sa vérité, non pas la vôtre. Et je ne comparerai pas l'une à l'autre, même pour rire. Je vais jusque-là. Même s'il ment, c'est la vérité qu'il veut servir. Vous, la plupart, même quand vous dites vrai, vous servez votre mensonge, le principe de négation qui est en vous, et que vous répandez si cruellement sur les autres. Le mensonge, mes bons seigneurs, c'est de n'être pas. Il est, lui, le Rousseau, ce pauvre homme, ce Jean-Jacques, Jacques comme Bonhomme, et Jean comme le tendre disciple. Il est. Et vous, point. Jamais vous ne serez ; jamais vous ne fûtes.

S'il m'avait été donné de voir M. Suarès râlant cela, l'écume à la bouche, sous les quinconces de la Salpêtrière, je ne conteste pas qu'il eût pu m'en venir quelque sombre plaisir, fait de pitié et de dégoût pour sa misérable condition d'homme. Mais par écrit, sur le papier, le morceau n'est que froid et très plat, je ne dis pas même indécent.

Au surplus, il est très certain que ces trémoussements font moins de tort à M. Suarès que s'il prétendait constamment motiver la frénésie de son dithyrambe, ainsi que par malheur il l'a une fois tenté.

Les Confessions sont un des plus grands livres qu'il y ait, dans l'art de tous les temps. Et peut-être, les deux livres les plus étonnants et les plus riches qui soient jamais sortis de l'homme pour la connaissance de l'homme, sont-ce en effet les Essais de Montaigne et les Confessions.

Or, je le demande aux meilleurs amis de Rousseau (il n'est plus question de ces partisans), je le demande aux hommes les mieux faits pour comprendre Rousseau et par suite pour garder son souvenir, je le demande à

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Maurice Bancs, je le demande à M. Albert Bazaillas, qui vient d'analyser utilement au Mercure de l'rance, quoique avec excès de complaisance, les sources 'ultérieures du génie de Rousseau, je lent demande si les Confessions renferment la moindre donnée sur l'homme en général ou si plutôt elles n'éblouissent pas par la découverte d'une humanité mystérieuse et exceptionnelle, qu'on n'imagine pas se reproduisant a un nombre important d'exemplaires, enfin d'une humanité strictement individuelle ', si Ton peut dire. Les Confessions comme les Rêveries, qu'il me coûterait de ne pouvoir relire périodiquement, captivent parce qu'elles montrent, incorporés le plus naturellement du monde à un être que nous reconnaissons pour notre semblable, des caractères où nous ne retrouvons presque rien d'humain. Cet homme fut un phénomène unique et étonnant, qui s'explique lui-même avec une facilité qui confond. C'est à peu près comme si, sans instrument ni aucun organe nouveau, un géomètre, quelque beau matin, nous apprenait à mesurer la quatrième dimension. Et l'on entend bien que je ne pense pas du tout au sentiment de la nature, que Rousseau est bien loin d'avoir découvert ni inventé ; je parie de son cœur vil, étrange et singulier, qu'il a bien su décrire dans le plus beau et commun langage.

Mais connaître Rousseau, avoir commerce avec lui, c'est le moindre souci de ses partisans. Cette indifférence, on vient d'en voir les effets. En souhaite-t-on constater un autre? Que méditent, que projettent, pour la célébration d'une aussi grande date, dans l'histoire de leur reli-

i. « Je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus ; j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui existent » (Confessions').

gion, les héritiers et bénéficiaires de l'idée roussienne ? Des cérémonies, des manifestations matérielles, destinées à faire sur l'aveugle foule des impressions physiques. Rien autre. Un monument au Panthéon, avec un grand concours des dignitaires du régime, peut avoir un sens et une portée quand, au préalable, on s'est mis d'accord sur une idée, une œuvre ou un homme. Mais quand, ainsi que nous l'avons fait voir, les organisateurs mêmes du culte se montrent incapables d'ajouter des raisons à leur foi, ce n'est plus qu'une manifestation de la force. Un petit fait : les « Roussiens », puisqu'ainsi on les nomme, avaient une bonne occasion de publier la grande édition, qui nous manque, de l'œuvre de leur grand homme. Ils l'ont laissé passer. Et cela tient peutêtre à ce que ses plus déterminés partisans sont les moins curieux de le lire; cela peut tenir à ce que, comme faisait M. Massabuau à la Chambre, on est en droit de mettre « au défi quiconque ne sera pas obligé de le lire par intérêt de travail ou par profession d'aller d'un bout à l'autre de ses ouvrages sans ennui » . Cela tient sûrement à ce que la démocratie ne voit pas d'intérêt personnel à livrer Rousseau à l'exégèse; tandis qu'elle entend bien conserver à tout prix un semblant de prestige à la pire influence de Rousseau, et c'est-à-dire autant à ce qui en est sorti qu'à son œuvre propre, pour en corrompre l'école primaire. Voilà le sens de cette cérémonie louche et comme fourrée.

Que devient dans cette aventure la gloire de Rousseau, ici l'on s'en désintéresse. Nous sommes plusieurs à sentir pour Jean-Jacques une curiosité singulière : il n'est pourtant jamais venu à l'esprit d'aucun d'entre nous de lui décerner aucun honneur. Et si nous eussions souhaité qu'une exacte justice fût rendue à Rousseau, c'est uniquement pour le bon renom des lettres et de l'intelligence françaises.

Cette justice sera peut-être payée un jour : elle a bien commencé de l'être. Mais elle ne partira pas des organisateurs de la cérémonie du 29 juin, ni d'aucun de leurs pareils. Probablement elle lui sera rendue par l'un des nôtres, entré a l'école de Lemaitre, de Barrés et de Lasserre. Les sentiments légitimes que peut faire naître Rousseau vont de la curiosité et de l'effroi à la compassion ou même à la sympathie, je doute qu'ils puissent comprendre, dans leurs limites plutôt étroites, l'amitié; en tout cas, ils se tiennent à l'antipode de l'admiration et du culte servile. Il faut choisir : admirer l'homme ou le comprendre; l'un exclut l'autre. Quand on a un peu pratiqué Rousseau, on le connaît bien vite pour un néronien qui se crée son univers de jouissance. Les discours, YÉmile, le Contrat social, c'est son incendie de Rome : il élève devant lui un monde idéal d'enchantement, qui pince au bon endroit ses nerfs. Le contenu, la substance de son œuvre, je ne suis même pas sûr qu'il y ait fermement tenu. Mais un certain ton qu'il a le premier répandu sur de grands sujets, et le délire dont il se sentait transfiguré au moment de se prouver à luimême sa virilité, voilà ce qui le délectait secrètement, voilà la drogue qui revigorait ce vicieux pour de nouveaux spasmes, voilà ce qui lui causait un ébranlement voluptueux. Les décombres noircis et puants de la Ville dégoûtaient Néron ; mais la belle lueur de l'incendie et sa fumée immense avaient de quoi charmer l'ordonnateur de cette féerie sauvage. Or, Néron pouvait bien n'être pas une brute, même le monstre sut être aimable. Est-ce à dire que les sinistrés eussent dû, par amour pour lui, se laisser ardre avec délices ?

Rousseau non plus n'en demande pas tant. Ce qu'il demandait, cet homme, c'était à passer la vie ; si dans le cercle de l'enfer où il souffre à présent une gêne éternelle, quelque désir le point encore, ce doit être de

revivre avec ses traits exacts sous quelques fronts ou mieux sous quelques paupières qui sachent retenir sa vraie image. Il a trop aimé lui-même décrire sa dépravation pour n'en pas souhaiter l'idée à jamais conservée par des hommes. Écoutez-le.

J'ai cependant fait dans ma jeunesse quelques efforts pour parvenir. Mais ces efforts n'ont jamais eu pour but que la retraite et le repos dans ma vieillesse ; et comme ils n'ont jamais été que par secousses, comme ceux d'un paresseux, ils n'ont jamais eu le moindre succès. Quand les maux sont venus, ils m'ont fourni un beau prétexte pour me livrer à ma passion dominante. Trouvant que c'était une folie de me tourmenter pour un âge auquel je ne parviendrai pas, j'ai tout planté là et je me suis dépéché de jouir.

Ce que la lyre officielle exaltera au Panthéon dans quelques jours, ce sont donc les copeaux, si je puis dire, et les éclaboussures de ces jouissances artificielles. Qu'ils y mettent le nez et s'y vautrent, à leur aise ! Nous les regarderons avec intérêt. Mais c'est la limite de notre complaisance.

Rousseau a écrit :

Quand tous mes rêves se seraient tournés en réalité, ils ne m'auraient pas suffi ; j'aurais imaginé, rêvé, désiré encore. Je trouvais en moi un vide inexplicable que rien n'aurait pu remplir, un certain élancement du cœur vers une autre sorte de jouissance dont je n'avais pas l'idée, et dont pourtant jesentais le besoin.

Je découpe ce texte connu dans l'article de M. Bazaillas paru au Mercure. Le citateur ajoute ce commentaire, qui doit être reproduit :

Etrange spectacle que cette sensibilité insatiable. C'est là pourtant que réside le secret du génie de Rousseau. Suspendue au désir inassouvi, au point de n'être que ce désir

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même, cette sensibilité suscitera de son fond un mirage bienfaisant. Comme il arrive au désir qui s'assouvit, elle se reposera par instants dans une vision pleinement satisfaisante et se donnera une sorte de revanche idéale sur les circonstances qui l'ont contrariée ou abolie. Elle se créera ainsi une atmosphère, de nouvelles conditions de vie adaptées à son besoin dominant, à son délire ou à son caprice. Elle ne sera plus, comme au début, instigatrice de révolte ou de résistance; elle deviendra créatrice de fictions, de chimères, de visions consolatrices. Les mythes, dont nous avons parlé, se produiront avec une prodigieuse abondance dans cette pensée ramenée, de la sorte, à la fécondité primitive. Et tous les mythes nous parleront d'un « monde enchanté », où l'imagination se complaît et qu'elle tire, à l'appel du désir, de son propre fond. Cette intervention est décisive. De cette explosion de la tendance et des images qui la figurent, en des mythes qui la symbolisent, on verra sortir l'inspiration si multiple et si ardente : monde éclatant produit à son gré, rempli de ses attraits, coloré de ses feux changeants. Ainsi la pluie de lumière, variée et étincelante, que des fusées explosant dans la nuit laissent flotter après elles.

L'extrême propriété de ce vocabulaire physique et même physiologique fait le prix du morceau. — Mais de ce point de vue, n'est-il pas évident que, bien loin qu'on puisse élever l'œuvre au-dessus de l'homme, elle n'en est que le déchet et comme la scorie ? Cette œuvre fausse, captieuse et ruineuse, ne se sauve que par un point, à condition de former le fatras poudreux des pièces à l'appui de ce plaidoyer cynique, et je dirai simiesque, les Confessions. Elle ne recouvre de vie qu'au contact et à la lueur de ce livre essentiel : l'en séparer, c'est l'exténuer, l'anéantir, se vouer à la maudire ; l'y raccrocher, comme un haillon à une obscénité, c'est s'interdire toute glorification, mais ce serait aussi la soustraire aux justes représailles.

Quand nous nous serons définitivement guéris de la Révolution, nous verrons à faire les glossateurs avec sérénité. En attendant, Rousseau demeure au premier rang de nos mortels ennemis. Et la cérémonie du Panthéon revêt toutes les formes d'une provocation. Cela nous dicte notre attitude.

Pour Agathon.

S'ils étaient les gens que dit Agathon, des brutaux autoritaires, les disciples de Maurras pourraient se dispenser de répondre aux conclusions de l'enquête sur les jeunes gens d'aujourd'hui, publiée dans V Opinion. En effet, bien que n'ayant jamais cherché, dans toute leur carrière d'écrivains, que l'aveu de la raison, cependant la force, le nombre et le crédit leur sont venus par surcroît. A ce point de réussite par la probité de l'esprit, ils pourraient négliger l'aigreur des petites « sensibilités » qui se prétendent heurtées tout bonnement peut-être parce que, au sein d'un mouvement devenu fort ample, il ne leur serait point possible de faire assez écouter leurs plus chétives pulsations.

Bien des dépits, bien des chagrins de petits jeunes hommes, dont Agathon a pu recueillir la confidence, tiennent ainsi à la magnifique impersonnalité du groupement de Y Action française, où d'abord l'on sert. Un esprit sans mansuétude jugerait donc qu'entre la grandeur, l'utilité de cette force et l'idolâtrie de ces malcontents, il n'y a pas de proportion, et il passerait outre, sans même un regard. Mais parce que notre sensibilité ne s'épuise pas dans l'orgueil de nos frontières individuelles, parce que nous tenons, pour le moins autant, aux sentiments plus mâles de l'amitié, de la frater-

nité françaises, qui en outre dédaignent de se raconter, ces beaux sentiments muets et actifs, qu'offense et offusque presque quotidiennement le tapage impudique de nos amis les émigrés de la vie intérieure, ils nous portent au contraire, ces sentiments, à leur soumettre, sans colère ni complaisance, ces objections.

On ne fonde pas de vie intérieure sur l'équivoque et la confusion. La dialectique est aussi indispensable à l'exaltation et à la perfection du sentiment qu'à la connaissance du devoir. Agathon s'abuse donc quand il écrit :

Le caractère abstrait, rationnel, la logique implacable de ces démonstrations, ne parvient pas à déterminer son assentiment [il s'agit de la jeunesse], ni à dissimuler ce manque d'amour qu'aucun effort dialectique ne saurait combler. Le royalisme n'entraîne pas l'adhésion de son cœur et les explications les mieux construites ne peuvent rien contre des puissances de sentiment qui, elles, demeurent secrètement attachées à la démocratie. Nous avons trouvé, chez maints jeunes hommes, une opposition ferme, résolue, nullement agressive, à la thèse essentielle de Y Action française, et cela non point pour des raisons strictement politiques, mais parce que l'attitude intellectuelle, le mode de raisonnement des disciples de Maurras, heurtent et leur sensibilité et leurs habitudes de pensée.

Le mode de raisonnement des disciples de Maurras a été un peu plus haut défini « abstrait, rationnel », d'une « logique implacable ». Un mode de raisonnement doit être parfait dès lors qu'il est rationnel, il est le mode de raisonnement, la raison elle-même. Comment choquerait-il donc leurs « habitudes de pensée », si les jeunes hommes dont on nous entretient n'avaient accoutumé de penser avec leur cœur, et comment choquerait-il leur sensibilité si, hypothèse beaucoup plus grave, tout

Pierre Gilbert. — I. 2i

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raisonnement, toute dialectique ne leur répugnait essentiellement. Voilà donc la pensée exclue de leur vie morale, qui dès lors optera entre l'immobilité du fakir et la trépidation de Tataxique. Est-ce un bien, nous ne disons pas pour le pays, mais pour leur vie senti men- . qui .seule aujourd'hui nous occupe ? Est-ce le moyen de l'accroître ?

Admettons même que tous n'aillent pas explicitement jusqu'à dessaisir a priori l'intelligence. Est-ce qu'ils se mutilent moins, en séparant le syllogisme de son mobile affectif avec une légèreté d'abstraction bien digne d'étonner de la part d'esprits enclins à ne chérir la complexité que pour la confusion. Quelle impuissance, alors, à surprendre le principe vital dans autrui !

« Le caractère abstrait de ces démonstrations ne parvient pas à dissimuler ce manque d'amour qu'aucun effort dialectique ne saurait combler. » Agathon vit trop replié sur soi-même pour bien connaître le monde. Pourtant il lit les livres : un hasard ami a pu conduire entre ses mains un ouvrage qui tient d'assez près à son sujet, YEnquéte sur la monarchie. Comment ne s'est-il donc pas rendu compte que, bien loin que notre dialectique ait jamais prétendu suppléer l'amour, elle s'assure, à son point de départ, de l'existence d'un phénomène affectif : le patriotisme? Si le patriotisme était mort, ou bien nous renoncerions, nous quitterions la partie, ou bien nous discuterions avec l'intérêt ou avec tout autre élément d'ordre non intellectuel, mais dont : i° l'intelligence nous aurait fait constater l'existence et la vitalité, et que : 2° l'intelligence nous aurait démontré pouvoir concourir aux fins du patriotisme, lequel, dans l'hypothèse, survivrait, au moins en nous, à l'état de principe affectif et stimulerait notre fertilité d'esprit.

Voici les premières lignes de YEnquéte sur la Monarchie, édition de 1909 :

Ceux qui sont satisfaits n'auront pas à ouvrir ce livre, que je soumets à la raison de tous les Français mécontents. L'Enquête sur la monarchie a été entreprise, il y a dix ans, à la suite d'une de ces alertes qui donnent aux particuliers l'envie de voir clair dans l'État pour en vérifier les organes et les positions. Si l'inquiétude avait été exagérée ou superficielle, ces pages auraient vite vieilli et seraient maintenant sans lecteurs comme sans objet. Mais ce qui s'est produit depuis 1900 n'a rien atténué des anciennes raisons de craindre et nous a découvert des misères nouvelles qu'il eût été presque impie de prévoir alors.

On a ici le type de la dialectique maurrassienne, si l'on nous permet ce mot : tout le raisonnement repose sur la constatation de sentiments eux-mêmes rattachés à un corps, à un objet, à des circonstances. C'est la raison qu'il veut frapper, mais la raison des Français mécontents. Et quel est le principe de ce mécontentement ? Le patriotisme, qui à la suite de l'alerte dreyfusienne leur a donné Y envie de voir clair dans l'État. Qu'on analyse les propositions combinées dans cqs quatre phrases : ou bien elles sont conditionnelles ou bien elles relatent des constatations de faits. Le vocabulaire même associe étroitement les opérations de l'intelligence à leur principe ou à leurs répercussions sentimentales : raison de tous les Français mécontents, envie de voir clair, raisons de craindre, misères qu'il eût été presque impie de prévoir. Un esprit, une méthode se révèle par là.

Donc l'amour préexiste en. nous à l'effort dialectique, et nous ne partons pas sans nous être assurés que l'interlocuteur le possède avec nous en commun. Dire et croire que cet effort existe seul et pour lui-même, qu'il se produit dans le vide et par jeu, c'est supposer aux nationalistes intégraux la même âme rudimentaire et le même court esprit dont paraissent dotés ces jeunes fidéistes, immanentistes et bergsoniens, à la mode de feu Henri

J yé DB CRITIQUE

Franck, dont l'idéal de vie morale ne trouva finalement

son terme de comparaison que dans la danse d'un homme enivre de soi-même. Mais nous ne sommes pas de cette tribu. Nous nous efforçons de faire servir toutes les facultés de l'homme en connaissant d'abord leur ordre et leurs rapports, et nous les maintenons dans une mutuelle dépendance.

Si nous parlons à des patriotes, nous n'employons la dialectique qu'à leur laire prendre conscience de tous les vaux impliqués dans cet amour de la patrie, qui, autant qu'eux, nous point et nous meut. Le principe une fois admis entre nous, qu'un Français qui tient à son pays ne peut en même temps s'attacher à la cause de sa perte, nous nous occupons d'y conformer nos idées et nos actes. L'amour est alors comme la cause finale de nos opérations intellectuelles. A son objet nous rapportons absolument tout. Mais ne sommes-nous donc en cela que raisonnables ? Ou bien est-ce que plutôt nous ne serions pas des passionnés, allant au bout de leur passion ?

Mais alors, nous le demandons aux amateurs de vie psychique intense, est-il possible de comparer à cette ardeur qui dévore la vie de milliers de jeunes royalistes, incapables de se contenter à moins que de réaliser leur désir, les vagues bonnes intentions de ces jeunes patriotes, républicains idéalistes, qui se savent surtout gré de la gentillesse de leurs attitudes et, perdus en euxmêmes, s'arrêtent dès les premiers pas pour relever les dimensions de leur grand cœur ?

Lequel a le plus de vie intérieure, celui qui, pour contenter sa faim des réalités, exerce péniblement son cerveau et dompte les révoltes de ses nerfs, ou bien cet autre, incapable de se fixer et de choisir, et qui s'éprend des objets solides au même titre que des spécieux et qui, pour recevoir le plus grand nombre de

secousses nerveuses, acclame tous les contraires ? Pour nous, il nous dégoûterait de fonder notre vie secrète sur du superficiel.

Notre nationalisme, dont le principe est amour, se sent de force à occuper toutes les parties de notre être et jusqu'aux extrêmes racines de notre sensibilité : il organise et scande notre vie. Nationalistes, nous le sommes intégralement et avec méthode, non par foucades. Et du point de vue du vrai mysticisme, c'est nous sans doute qui faisons bien.

Il est vrai qu'on ne se refait pas ; du moins, c'est l'opinion commune. Toujours sans doute il y aura des gens plus amoureux d'eux-mêmes que des prétextes de leurs émotions. Et à ces personnes-là toujours un langage abstrait répugnera, en raison de son impersonnalité même. « On m'oublie trop là dedans », penseront-ils. Aussi à la méthode de Maurras, qui rattache les préoccupations les plus actuelles, les faits les plus personnels et les plus mouvantes ondes de l'opinion à de solides axiomes de salut public, préfèrent-ils les appels de cœur d'un Chateaubriand ou de ce Vogué qui injuria si durement leur et notre Barrés. Ceux-là, au moins, ne s'oublient jamais : la politique et l'histoire servent comme de cadre fastueux et d'écrin de choix à leurs précieuses sensibilités ; mais quant à servir pour leur propre compte, au risque de se perdre dans la fouie, cela à aucun prix. René avait des façons particulières d'aimer la monarchie un peu comme sa propriété, comme sa dépendance ou son prolongement, comme son ombre, exactement, qui lui venaient d'une incapacité radicale d'aimer rien autre que les reflets chatoyants de son âme vague et dispersée. Il en a tiré de très beaux effets de style et des cadences qui captivent encore l'oreille. On conçoit donc que les personnes qui laissent leur âme à la merci de leurs sens chérissent et pré-

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fèrent une si voluptueuse méthode. Mais que demain

un autre ensorceleur les appelle à l'autre bout de l'horizon, ils y courront avec la même tranche impudeur. Qu'au lieu de s'appeler Chateaubriand, il ait nom Michelet, pour leur part ils n'auront aucun motif de résister à la voix de cette harmonieuse maîtresse. Ainsi de Jean- Jacques en René et de René en Michelet ou en Sand, ils suivront tous les partis, toutes les idées pourvu qu'elles les prennent par la peau. Mais réellement jamais ils ne serviront, jamais ils n'adoreront qu'eux-mêmes.

lu, à vrai dire, si c'est une grande duperie de remettre le sort de la monarchie française aux mains de ce harpiste de ï\cnC\ Rousseau et Michelet ne sont pas si fous lorsqu'ils comptent sur le trouble de nos entrailles pour le service de l'anarchie. Car elle n'est qu'un détraquement, et c'est une condition de son succès d'étourdir l'esprit par la chair.

« Le jeune parti démocratique n'a point de chef, écrit Agathon, et le théoricien lui fait défaut. C'est un accident fâcheux pour la République que le talent se soit trouvé contre elle et non pas avec elle. » Agathon devrait surveiller son vocabulaire. Nul théoricien ne manque à la démocratie. La logique du principe individualiste, qui ne respire plus guère, en fait, que dans l'esprit d'Hervé, inspire de 1 'horreur à notre société *, et l'on n'ose plus la produire en public. Ce qui manque au juste au parti de la déliquescence démocratique, c'est un talent, et un talent de « musicien », comme dit Barrés. Il lui manque le virtuose capable, par l'excès des voluptés accablantes, de faire désirer à ce pays sa propre mort comme suprême délice.

Au contraire la faveur dont jouit Y Action française

i. « L'horreur de l'anarchie est commune à toute cette génération, et c'est par là qu'elle se montre réaliste », confesse Agathon.

auprès de la jeunesse, tient d'abord, et bien plus qu'au talent littéraire de ses chefs, à leur force comme doctrinaires, à leur puissance de théoriciens. Le parti de l'ordre a surtout besoin de prouver qu'il a raison. Le charme de persuasion compte pour lui, qui, de même que tout parti doit compter avec l'homme, encore n'a-t-il mission que de seconder. Au contraire, il est le tout du parti individualiste. Agathon ne doute pas que la démocratie ne doive attendre son règne spirituel d'un bon théoricien, non plus qu'il n'hésite à imputer les conquêtes royalistes au seul prestige du style. Mnis c'est que ce nerveux sentimental d'Agathon n'arrête le réel et le possible qu'aux limites extrêmes de ses vœux ou de son illusion, qui souvent même est infinie. Ignorerait-il sans cela le premier élément de son sujet, cette distinction radicale des méthodes favorables à l'anarchie ou à l'ordre ? Ce qui fait l'affaire de la Révolution et lui suffit, caresser les nerfs du public, ne peut évidemment remplacer les matériaux réels et stables dont aucun constructeur ne se passera. Pour nous, les choses comptent; au contraire, elles gênent l'anarchiste qui aussi bien ne rêve que de les pulvériser en beaux tourbillons .

Cela, qui l'ignore aujourd'hui ?

N'était cette ineptie, n'étaient les malfaçons de la méthode purement sentimentale, nous y aurions pourtant recours, quelle que fût au demeurant notre répugnance pour l'étalage du cœur et de ses émotions. C'est donc bien comme captieuse et décevante que nous la rejetons. Tout au long du xixe siècle, on s'est ingénié, souvent avec les ressources du plus somptueux talent, à la faire servir au bien de la nation. Bien que doté par les Maistre et les Bonald du plus sérieux système de doctrines, le parti légitimiste dans sa majorité crut longtemps devoir recommander ses sentiments plutôt que ses idées. Le plus respectable peut-être, mais assu-

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renient le pins privé, le pins libre, le pins luxueux de

tous les sentiments, la fidélité, Fut choisi et proposé comme moyen d'entente à un peuple divisé. Ce fut un

noble spectacle sans doute que donnèrent des familles, des provinces entières, de leur loyauté envers nos rois. On put dire : fidèle comme un gentilhomme ou loyal comme un chouan ; mais on semblait par là dispenser des classes et des provinces entières de tout devoir comme de tout intérêt monarchique. L'erreur était de croire qu'après la Révolution le sentiment monarchique put suffire : or, il ne suffisait pas, puisque conservatrice seulement en apparence, la fidélité à la tradition aboutissait, par degrés insensibles, à transformer l'ancienne acclamation du souverain par tout un peuple en une manifestation de particularisme, en cri de clan. On arriva ainsi à donner des airs d'obstination à un attachement si naturel, la fidélité fut traitée comme un simple caprice, enfin l'héritage de neuf siècles de monarchie, ce merveilleux effet du temps et du bonheur : V abrégé fune doctrine dans un sentiment, ne servit qu'à nous désunir et à nous perdre un peu plus.

L'expérience est donc acquise, et la preuve faite : c'est presque un crime, dans un pays comme la France, où les « puissances de sentiment » peuvent être notre pire élément diviseur, de placer en elles toute notre foi et nos espoirs et de les laisser opérer sans contrôle. Ne recommençons pas, de grâce, la faute de ces légitimistes qui au bout de la fleur croyaient pouvoir faire repousser la tige et les racines.

La méthode sentimentale écartée, reste la dialectique,, qui, à l'épreuve, s'est prouvée si fructueuse. Nous demandons seulement à nos contradicteurs (nos boudeurs serait plus exact), parmi lesquels nous comptons de précieuses amitiés, de vouloir bien se souvenir que par méthode dialectique nous entendons la méthode qui,.

au moyen de la critique, rend conscience à un sentiment,, par exemple le nationalisme, de son caractère, de ses postulats, de ses tendances et de son terme, enfin tend à en procurer la satisfaction complète.

Etre patriote, aimer sa patrie, c'est très bien. La question est de savoir si nos anti-intellectualistes, si ces pragmatistes se contenteront d'aimer la France en idée ou s'ils voudront traduire par des actes leur amour. Or, dès l'instant que leur adoration cessera d'être inerte, dès l'instant qu'elle se mettra en quête des occasions et des moyens de servir son objet, nous les défions de se soustraire aux conditions, évidemment contraignantes, que la nature même de l'action, par eux délibérée, leur dictera. Que deviennent là dedans « la consultation de la conscience », « les éléments irrationnels », le « legs riche et vivant de passions qui compose notre sensibilité et prédestine notre être » ? Eh ! bien, mais ils peuvent être magnifiquement exaltés par la sensation de l'obstacle cédant à l'effort rationnel.

Faudra-t-il en outre découvrir à nos amis boudeurs ce qu'il y a de satisfaisant, même pour la propreté personnelle, dans la méthode dialectique? En évitant de consulter perpétuellement la « conscience » de nos concitoyens, en gardant pour nous nos affaires sentimentales, il nous semble que nous usons d'une politesse bien supérieure à l'indiscrétion de ces personnes prolixes quant à leur beauté d'âme et trop curieuses de la ferveur du voisin. Point de vie morale sans pudeur. En refusant, d'autre part, de faire marcher le cœur de nos compatriotes avant de nous être mis en règle avec leur intellect, en observant de ne point surprendre leur créance, nous pensons nous conformer le plus scrupuleusement à la règle de la simple honnêteté. Et cela encore nous est un aiguillon.

Enfin et surtout la méthode dialectique procure aux

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personnes scrupuleuses la parfaite sincérité envers ellesmêmes. Agathon écrit, à la page 819 de V Opinion du 29 juin 191 - ■ 0 Ce qui prime tout à nos yeux aujourd'hui, c'est la pensée du relèvement national. » Or, à la page S 1 S il avait aussi écrit : « Ne devons-nous pas considérer Sabord hi volonté individuelle et fejjort moral ? » Si réellement Agathon attache du prix à la netteté de sa vie morale, le simple respect du principe de contradiction ne l'eût-il pas, en l'occurrence, retenu de la traiter avec cette légèreté impie ? En vérité, bien qu'assez réservés, à l'ordinaire, sur le chapitre de notre hygiène morale, nous tâchons d'être pour nous un peu plus exigeants.

Mais il y a plus grave : si loin que nous poussions l'amitié, elle ne va pas à la duperie. Le moyen de méconnaître que les jeunes gens dont parle Agathon non seulement identifient les contradictions, mais confondent encore les temps? Au risque donc, parce que nous avons une paire d'yeux et de la mémoire, d'encourir une fois encore le reproche d' « intellectualisme », d' « amoralisme » et de « métaphysique méeaniste », il nous est impossible de ne point remarquer que leur grande nouveauté de « l'effort moral » et de « la volonté individuelle », qu'ils datent d'environ 19 12, porte en réalité le millésime de 1894 : c'était le temps de l'Union pour Faction morale, le temps de Desjardins, de Séailles et de Pavot. Et la jeunesse d'aujourd'hui est originale dans la mesure exacte de son éloignement pour cette affreuse et vague mystagogie.

Xous faisons plus que douter, par exemple, qu'une jeunesse catholique, grandie sous le pontificat de Pie X, se laisse encore corrompre par cet illusoire christianisme que Sangnier apprit jadis de Paul Desjardins et qui, pour la séduire, n'offre même plus les couleurs du printemps.

Nous sommes aussi certain que jamais une jeunesse

patriote n'engagera sa foi au vieil apôtre (nous parlons de Desjardins) qui assuma une si pesante responsabilité dans l'anarchie dreyfusienne. Non, non, cette maladie de la vanité n'est pas catholique, elle n'est pas patriote, surtout elle n'est pas « jeune ». C'est une lamentable carcasse qui se desquame et tombe en pellicules. Agathon, vous le savez bien. Alors, vous êtesvous demandé pourquoi, au réveil nationaliste de la jeunesse, on tente de mêler un peu de cette vieille guimauve ?

Car enfin il faut réfléchir à ceci : à l'intérieur d'un mouvement politique qui ne réclame d'autre profession de sentiment que l'amour du bien public, et exige par suite que tous les problèmes politiques soient traités et résolus en fonction de l'intérêt du pays, il y a place, par définition, pour toutes les variétés morales, pour tous les caractères, pour toutes les philosophies : le terrain de l'éthique ou de l'idéologie est libre autant qu'il peut l'être : et s'il n'est pas indifférent sans doute que les adhérents de cette Ligue du Bien Public aient une forte trempe de caractère et le ressort de l'énergie bien bandé, cependant, comme on ne peut différer le salut du pays jusqu'à la conversion de tous ses habitants à la meilleure médecine morale, il faut bien les prendre tels qu'ils sont tous et, sans compliquer une action déjà difficile par une constante inquisition dans le cœur du prochain, désigner le but une fois pour toutes en se remettant à chacun des moyens et du degré d'enthousiasme appropriés à son caractère. Si donc il était vrai (ce que nous sommes mieux placés que personne pour contester) que les plus anciens adhérents de Y Action française se fissent remarquer par un « intellectualisme » prononcé ou par tout autre tempérament peu sympathique à la génération nouvelle, il ne tiendrait qu'à cette génération de modifier la composition des files de l'Action française en y

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prenant la place que son nationalisme lui destine : ta

composition, disons-nous, mais mm l'objectif, qui ne tient aucunement aux inclinations particulières de ses membres. << Etant lié, je suis libre », disait saint Paul. Si nous refusons de croire incompatibles une vie intérieure intense et une forte discipline morale, ce n'est pas pour accepter l'opposition entre l'effort personnel et l'acceptation délibérée d'une ligne politique.

Dès lors, nous demandons ce qui peut bien arrêter un jeune patriote, convaincu, comme dit Agathon, « de notre diminution nationale », et d'ailleurs soucieux de son salut spirituel, qu'est-ce qui peut le retenir au seuil du nationalisme intégral? Assurément aucun motif avouable, mais sans doute tous ceux dont l'amourpropre étouffe et tait la protestation. On allègue des prétextes de haute ambition morale pour se décharger des premières obligations du citoyen. Mais le jour que ces dérobades rencontrent un témoin aux yeux clairs, celui-ci avertit la jeunesse que ce même parti pris d'immoler les institutions publiques à la beauté d'une attitude morale dicta, par exemple, à un Vigny (le même qui, dans un jour de lucidité et peut-être de repentir, maudit pourtant les siècles qui se voient), son livre des Grandeurs et Servitudes, qui, s'il était écouté, dissoudrait à jamais l'esprit militaire et livrerait le peuple assez malheureux pour accepter son stupéfiant; il détourne alors le peuple de ce charlatanisme et, plongeant un regard droit jusqu'au cœur de ces faux héros, les appelle par leur nom : des montreurs, aucune dureté n'étant au-dessus d'une imposture qui déserte un aussi saint devoir \ Et les nommant ainsi, avec tant d'évidente justice, il doit écarter de leur route une jeunesse surtout avide de se dévouer. « Amour de l'énergie, désir d'une

i. Sur Vigny, et sur ce point, voir Appendice X. — E. M.

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vie pleine et active », qu'a de commun cette généreuse trempe avec les froissements d'une vanité qui n'endure pas qu'on l'oublie ? Car enfin si l'institution qu'ils frondent, si la méthode qu'ils boudent, leur procurent tous les résultats qu'ils affectent de rechercher, de quoi se plaindraient-ils, sinon de manquer le seul objectif auquel ils tiennent réellement et de toute leur âme : cire vus, ne pas disparaître dans la grandeur de la cause et l'importance du succès ?

Mais cette plaie est une exception : elle n'atteint qu'une toute petite troupe, recrutée spécialement dans les milieux artificiels et restreints des jeunes hommes de lettres.

Le reste des traînards, qu'un mouvement aussi vif que le nôtre doit par force semer derrière lui, se compose très probablement de bonnes volontés, bonnes mais débiles. Sans mépris pour ces jeunes gens, ni jactance de notre part, il faut pourtant leur expliquer, puisqu'on tente de préférer au meilleur le pire, qu'ils ne représentent au juste, de leur génération, que les parties molles et non formées et quelque chose comme la classe non mobilisable. Nulle pensée en nous de les incriminer, mais on voudrait tout de même les remettre à leur rang.

Quand éclata l'Action française (disons que ce tul vers 1908- 1909), elle enrôla tout de suite les plus ardents éléments de la jeunesse. Pour ceux-là, le péril de laisser en friche leur domaine intérieur dans la confusion des luttes politiques, n'exista pas. Ils se portèrent avec une belle simplicité à leur devoir de citoyens, sans que jamais on les entendît discourir de leurs angoisses d'âme. Et comme, depuis ces trois ou quatre années, qui peuvent compter pour davantage, on ne vit jamais leur caractère se démentir ni leur dévouement marchander, il faut admettre que leur vie morale reposait sur un roc assez

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terme. C'est un lait que sceptiques ou mystiques, avec tous les tempéraments possibles, nous nous tenions assez, en main, comme dit Barrés, pour ne point appréhender, dans Faction, un relâchement de notre contrôle intime. Mais parmi nos contemporains et nos cadets (puisqu'aussi bien nous n'en avons plus pour longtemps à être encore des o jeunes »), Agathon témoigne que certains n'ont pas encore pu arrêter un parti et balancent toujours, à cause de douter si, à l'air, leurs palais intérieurs ne s'effriteront pas. Il est très possible que de pareils jeunes gens existent, et c'est affaire à leurs directeurs de conscience de les sauver avec beaucoup d'étais et de tuteurs. Mais, de grâce, que ces convalescents en béquilles ou en gouttière n'élèvent point la prétention de faire marcher à leur suite, à leur pas, une génération impatiente d'espace. Surtout que ces jeunes gens, si jamais ils sortent de leurs appareils, le jour qu'ils pourront disjoindre leurs mains et les éloigner de leur cœur sans péril mortel, surtout nous les conjurons de reviser d'abord leurs préjugés; qu'ils n'acceptent jamais que de toutes les avenues vers la vie, on leur en ferme une seule parce qu'elle conduit à Y Action française; qu'ils saisissent dans l'air et analysent ces préventions et s'en fassent rendre un compte exact. Si la consultation de leur intelligence est loyale, s'ils ne cherchent pas d'avance à éluder sa conclusion pour fuir un service exigeant, ils écouteront les leçons du simple bon sens, sans croire pour cela leur distinction morale déshonorée. Nous sommes a ce point amoureux d'accord que nous détestons toute parure acquise au prix d'un déchirement nouveau : les renchéris sont haïssables, ils ne redoutent que la solidité.

En outre, nous plaindrions quiconque, au principe de son développement spirituel, supporterait une insincérité. Que ce soit là notre dernier mot.

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