‹ La forêt des Cippes (volume 2)Chapitre 50 sur 115 · US DE I MT7QU · texte numérisé non relu

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Siiint Satyre et F Humaine tragédie), il apparaît que sans

doute, dans 58 substance, la philosophie d'Anatole

France a peu changé : elle demeure acquise a l'existence

de deux principes rivaux se contestant l'empire du monde : l'un, à qui il rapporte l'idée de ce qui est inerte, insensible, inhumain, qu'il identifierait à Dieu; l'autre qui, sous le nom de Lucifer, représenterait l'intelligence et la volupté, les arts, la douleur industrieuse et le doute inventif. On trouvera cette philosophie exposée dans les quatre chapitres (xvm, xix, xx et xxi) qu'occupe le « récit du jardinier » et qui ont la prétention de résumer l'histoire du monde. On y voit « se dérouler,

explique l'auteur, les destinées du monde en un discours aussi large et magnifique dans ses vues que le Discours sur l'Histoire universelle de Bossuet est étroit et triste dans les siennes ». Ici, il faut se rappeler que Bossuet déprécia lui-même assez expéditivement, dans cette Histoire universelle, Epicure ', un des dieux de M. Anatole France, que peut-être ce dernier aura voulu venger.

Mais si la philosophie est constante, l'expression de cette pensée, manichéenne à sa façon, s'est sensiblement démasquée et affiche maintenant la volonté de faire offense. La subtilité d'antan, souriante et volontiers sournoise, fait place à l'hostilité déclarée. De toute évidence, l'auteur de la Révolte des Anges a tenu à dire son fait à une conception de la vie dont l'idée même lui est personnellement ennemie, et il s'en prend plus particulièrement à la formule sacrée de cette conception, qu'il voit révérée et crue autour de lui, comme s'il voulait se donner de l'air.

i. « ... Epicure, Athénien, chef des philosophes qui portent son nom, si toutefois on peut nommer philosophes ceux qui niaient ouvertement la Providence, et qui, ignorant ce que c'est que le devoir, définissaient la vertu par le plaisir. »

Cela devait arriver.

Sa philosophie n'est pas négation pure, elle ne prêche pas l'abstention, elle contient toute une partie positive dont l'auteur du Lys rouge se montre le sectateur très passionné. Il s'agit, à proprement parler, bien moins de pyrrhonisme tendant à nier l'existence du surnaturel, que d'un libertinage moral qu'il érige en une philosophie de la vie et du monde, antagoniste de la conception traditionnelle et auquel il cherche des adeptes.

C'est une mythologie s'opposant à une théologie, avec les sarcasmes d'un Lucien, mais aussi avec l'arrièrepensée de se substituer à cette théologie sur son propre plan. Là réside sa virulence.

Entendons-nous. Il n'y a pas à être dupe de la fiction du roman, ni à prétendre que M. Anatole France croie à Dieu et au Diable. Assurément non, et s'il fait mine d'adhérer à la théologie de la Bible, c'est pour ravaler Dieu tout aussitôt à l'emploi de démiurge de second ordre ou pour faire, érudit émancipé, des gorges chaudes du nom d'Iadalbaoth; et de même il ne feint de croire à l'existence des Anges que pour les mêler sur terre aux plus licencieuses intrigues et découvrir, au fond d'un placard de garni, se mangeant aux vers, les ailes d'un archange en non-activité. Dût la logique en souffrir, ces blasphèmes, qu'on dirait d'un fidèle sans doute très irrévérencieux, sont pourtant d'un incroyant.

Seulement, que Dieu et Lucifer servent ici à personnifier des états d'esprit, ou que ces appellations correspondent, dans la pensée de celui qui les emploie, à des réalités, cela n'importe pas essentiellement dans le cas présent. La position de M. Anatole France par rapport au catholicisme n'en serait pas modifiée.

Il exalte tout ce que l'Eglise rejette dans l'Enfer, et cela aux dépens de tout ce qu'elle révère comme inspiré ou commandé par Dieu ; ainsi, symétriquement, anti-

Pierrf. Gilbert. — I. 24

» SSAIS DB CRITIQJUE

thétiquement, tenue la pensée de M. Anatole France

.mise, se définit en fonction de la cosmogonie de

la Bible, de la morale de l'Évangile* De là vient que

sa philosophie de la destinée de l'homme comporte une dose d'absolu qui en t'ait un dogme véritable, même assez tracassier et volontiers intolérant. ( une démonologie en bonne et due forme, une religion

avec ses commandements pour la conduite de la vie, un culte avec ses exercices pour la formation des sentiments.

Par là M. Anatole France méconnaît donc le précepte strictement rationaliste de Renan, lequel, au demeurant, ne serait pas pour faire moins d'horreur aux consciences catholiques.

Combattre les religions en maintenant, en exagérant même le principe religieux, écrit l'auteur de Marc-Aurèle, est le plus mauvais calcul. Montrer l'inanité de tout surnaturel, voilà la cure radicale du fanatisme. Or presque personne n'était placé à ce point de vue. Le philosophe romain Celse, homme instruit, de grand bon sens, qui a devancé sur plusieurs points les résultats de la critique moderne, écrivit un livre contre le christianisme, non pour prouver aux chrétiens que leur façon de concevoir l'intervention de Dieu dans les choses du monde était contraire à ce que nous savons de la réalité :, mais pour montrer qu'ils avaient tort de ne pas pratiquer la religion telle qu'ils la trouvaient établie.

On pourrait dire que, de son côté, M. Anatole France a écrit son livre contre le catholicisme, non pour prouver aux catholiques que la croyance au surnaturel est

I. Il eût été plus philosophique de dire : « à ce que nous connaissons des apparences » ; mais Renan se garde bien aussi d'écrire tout court : contraire à la réalité. M. Anatole France, lui, piétinera ces subtilités : « Il n'y a, expose-t-il, de réalité au monde que les apparences. »

dénuée de fondement, mais pour montrer qu'ils ont grand tort de ne pas pratiquer la religion de la volupté telle que Satan l'a établie au cœur de l'homme.

Tel est bien l'esprit du livre. En voici, d'autre part, le sujet. M. Anatole France ayant permis à une sorte de spectre lubrique d'usurper auprès du jeune Maurice d'Esparvieu le titre d'ange gardien, cet imposteur va nous mettre au fait.

— Mais pourquoi vous révoltez-vous? Pourquoi? demanda Maurice.

— Isaïe, répondit l'enfant de lumière, Isaïe avait déjà demandé avant vous : Quomodo ceciàisti de cœlo, Lucifer, qui mane oriebaris? Soyez instruit, Maurice! Avant les temps, les anges se levèrent pour la domination des cieux. Le plus beau des séraphins s'est révolté par orgueil. Moi, c'est la science qui m'a inspiré un généreux désir de m'affranchir. Me trouvant auprès de vous dans une maison qui contient une des plus vastes bibliothèques du monde, j'ai pris le goût de la lecture et l'amour de l'étude. Tandis que, fatigué par les travaux d'une vie grossière, vous dormiez d'un sommeil épais, m'entourant de livres, j'étudiais, je méditais les textes...

Et l'ange titulaire du jeune xMaurice exposa comment, de séjour sur la terre, il s'était livré à des recherches peu habituelles aux esprits célestes et avait approfondi les théologies, les cosmogonies, les systèmes du monde, les théories de la matière, les modernes essais sur la transformation et la perte de l'énergie. Ayant, disait-il, étudié la nature, il l'avait trouvée en perpétuelle contradiction avec les enseignements du Maître qu'il servait... Il l'avait renié, blasphémé et brûlait de le combattre. Son dessein était de recommencer la révolte des Anges. Il voulait la guerre, espérait la victoire ».

Le livre narrera les phases de ce complot, entrecoupées

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