‹ La forêt des Cippes (volume 2)Chapitre 51 sur 115 · La Révolte des Anges, passim · texte numérisé non relu

La Révolte des Anges, passim

yj2 ESSAIS DE CRITIQUE

de beaucoup d'autres apologues et de pas niai de ces tableaux dans le goût des petits maîtres du \vmc siècle. Le dénouement, nous aurons a le dire. Mais d'abord ouvrons quelques perspectives.

M. Anatole France, comme on sait, n'est pas ami du fanatisme. Ce sentiment, qui lui dicta les Dieux ont soif ', vaut ce qu'il vaut; je ne vois personne se levant pour taire l'éloge du fanatisme. Mais que sert de le honnir? D'accord sur les généralités oratoires, le monde en viendra aux mains dès l'instant de passer aux applications. Impossible même de se tenir en un point équidistant de tous les tanatismes. Les renvoyer dos à dos? il s'en trouvera toujours bien un pour se croire le moins fouaillé et, de là, prendre du corps ! Enfin comment porter nos coups au fanatisme sans blesser involontairement toutes les causes saintes qui lui servent de prétexte ?

Pour cette fois donc, il l'a placé dans un objet en apparence innocent, l'amour des livres. Pourtant le sanglant épisode ! Sous les traits du père Sariette, rat de bibliothèque, le miroir des archivistes, regardez l'amour dément, avare, meurtrier, fanatique, l'amour enfin des êtres privés de lumière. Un jour, un rarissime exemplaire, le Lucrèce aux armes du prieur de Vendôme, avec des notes de la main de Voltaire, disparaît de la bibliothèque d'Esparvieu qu'administre l'idolâtre père Sariette. L'émotion fait soupçonner à celui-ci mille complots fantastiques plutôt que la réalité : le Lucrèce a été joint par mégarde à un « train » de livres expédiés à la reliure. Le fils du relieur, qui désire emmener à Robinson Rose la lingère, cède le livre pour dix francs à un

brocanteur, qui pour soixante le revend le jour même. Le nouvel acquéreur s'en défait contre cent francs versés par M. Joseph Meyer, amateur bien connu, qui s'empresse de le repasser pour la somme de trois mille francs à M. Ardon, libraire. Celui-ci le vend six mille et c'est dix mille au moins qu'il en coûtera à une certaine comtesse pour posséder le précieux maroquin, qu'un cambrioleur ne tarde pas à lui ravir.

L'exemplaire du grand prieur de France tombe alors à sa plus basse condition : pour cent sous il échoit au père Guinardon, antiquaire tant soit peu receleur ; et sans doute il serait reparti vers de meilleurs destins sans la visite de Sariette à Guinardon, son vieil ami et commensal. Le conservateur de l'Esparvienne, guidé par l'instinct des amants, n'était pas, en effet, depuis dix minutes dans la boutique de l'antiquaire, qu'il tombait en arrêt devant le Lucrèce, oui, son Lucrèce, dont la perte l'acheminait vers la démence.

Entre les deux hommes s'engagea un dialogue qui, de ricaneur d'abord, devint très vite tragique, Sariette émettant la prétention de remporter son joyau, et Guinardon n'entendant point s'en dessaisir à moins d'un très gros bénéfice. Sariette, que rend un peu plus fou la vue de ses amours, s'énerve et tient des propos d'enfant : « Je m'engage à vous donner moi-même l'indemnité que des arbitres fixeront. » Il s'agit bien d'arbitres ! Guinardon coupe court : « Il est trop tard, le livre est vendu. »

— Vendu?... à qui? demanda Sariette avec angoisse.

— Quevous importe. Vous ne le reverrez plus; vous n'en entendrez plus parler : il va en Amérique.

— En Amérique, le Lucrèce aux armes de Philippe de Vendôme, avec des notes de la main de Voltaire ! mon Lucrèce] En Amérique !

Le père Guinardon se mit à rire.

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