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— Mon bon Sariette, VOUS me rappelez le chevalier dei
LU, quand il apprend que sa chère maîtresse sera transit] Mississipi. « Ma chère maîtresse au Mississipi !...»
— Non, répliqua Sariette, très pâle, non, ce livrj n'ira pas en Amérique. 11 rentrera, comme il se doit, dans la bibliothèque d'Esparvietl. Donnez-le-moi, Guinardon.
I.'ai.tiquaire s'efforça une deuxième lois de couper court à un entretien qui avait l'air de tourner mal.
— Mon bon Sariette, vous ne me dites rien de mon Gréco. Vous ne le regardez même pas. Il est pourtant admirable.
Et Guinardon, mettant le tableau sous un jour favorable :
— Voyez ce saint François, le pauvre du Seigneur, le frère de Jésus; son corps fuligineux s'élève au ciel comme la fumée d'un sacrifice agréable, comme le sacrifice d'Abel.
— Le livre! Guinardon, fit Sariette, sans tourner la tête; donnez-moi le livre.
Le sang monta soudain à la tête du père Guinardon ; tout rouge et les veines du front gonflées :
— En voilà assez, dit-il.
Et il mit le Lucrèce dans une poche de son veston.
Aussitôt le père Sariette se jeta sur l'antiquaire, l'assaillit avec une fureur soudaine, et, tout débile qu'il était, culbuta le robuste vieillard dans la bergère de la jeune Octavie.
Guinardon, étourdi et furieux, vomit d'effrovables injures sur le vieux maniaque et l'envoya d'un coup de poing, à quatre pas, contre le Couronnement de la J'ierge, œuvre de Fra Angelico, qui s'abattit avec fracas. Sariette revint à la charge et tenta d'arracher le livre de la poche où il était enfermé. Le père Guinardon l'aurait assommé cette fois si, aveuglé par le sang qui lui montait à la tête, il n'avait frappé à côté sur la table à ouvrage de l'absente. Sariette s'accrocha à l'adversaire étonné, le maintint renversé dans la bergère et, de ses petites mains décharnées, lui serra le cou qui, déjà très rouge, devint cramoisi. Guinardon faisait effort pour se dégager, mais les petits doigts, sentant la chair chaude et molle, s'y enfonçaient avec délices. Une force inconnue les attachait à leur proie. Guinardon râlait, la salive coulait d'un
coin de sa bouche. Sous l'étreinte son corps énorme s'agitait par intervalles ; mais les secousses devenaient de plus en plus saccadées et rares. Elles cessèrent. Les mains homicides ne se desserraient pas. Sariette dut faire un violent effort poulies détacher. Ses tempes bourdonnaient. Pourtant il entendit la pluie 'tomber, des pas amortis passer sur le trottoir, au loin des aboyeurs crier les journaux. Il vit des parapluies passer dans l'ombre. Il tira le livre de la poche du mort et s'enfuit.
Ceci est un conte. Entendez que le meurtre passionnel, et pour ainsi dire rituel, qui vient de se perpétrer sous vos yeux, l'auteur du poème de la Nature, le prieur de Vendôme et Voltaire en portent la responsabilité. N'ont-ils pas collaboré pour faire de cet exemplaire unique du poème de Lucrèce une tentation qui fanatisât jusqu'au crime le malheureux Sariette? n'ont-ils pas créé le prestige dont l'antiquaire périt étranglé ? Sans eux, celui-ci continuerait, à l'heure où j'écris, son honnête négoce de receleur faussaire ; quant au bibliothécaire de l'Esparvienne, il évitait de finir ses jours aux Petites Maisons. Voilà pourtant où nous conduit l'amour des livres...
Voilà aussi de quels méfaits posthumes il faut charger des esprits grands dans la mémoire des hommes pour l'avancement qu'ils ont procuré à l'intelligence, mais qui, à cause de cela même, n'ont pu défendre à l'émotion, à la superstition, au fanatisme, de s'emparer des symboles matériels de leur pensée ! Sans doute il était inévitable qu'une sorte de culte idolâtrique, despotique et violent s'organisât autour de ces apparences. Mais que la mésaventure soit tombée précisément sur Lucrèce,
Tant uni rdligio potnit suadere maloruni !
que l'auteur de l'hexamètre fameux puisse s'entendre imputer le sanglant sacrifice d'un antiquaire,
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Muta m$tut terram genibus submissa petebat, ne sera-ce pas une raison d'absoudre toutes les grandes
causes au nom desquelles continueront de se commettre, par le monde, un nombre assez, rond de scélératesses cornantes, dont par avance il faut bien prendreson parti ?
Exitus ut cîassi feîix faustusque daretur !
Sans doute, vous pensez, c'est un tour de l'auteur,
un subterfuge pour excuser d'avance tous les excès de ses amis socialistes. — Attendez! Tournons des pages. Le chapitre dernier sous vos yeux déroule « le rêve sublime de Satan ».
Les anges gardiens, au contact des hommes, ont perdu la foi et ils méditent des attentats contre Dieu... Tout est prêt pour l'assaut du Ciel. Les chefs des conjurés se rendent auprès de Lucifer pour lui faire leur rapport. « Prince, ton armée t'attend. Viens la conduire à la victoire. » L'archange rebelle répond qu'il prendra encore une nuit de réflexion. Quand la nuit fut venue et qu'il se fut endormi, il eut un songe : il assistait à la prise du Mont Sacré par ses troupes et il se voyait occupant la place de Dieu ; mais à partir de cet instant, son histoire retournait à la banalité et au trivial, pareille à celle de tous les insurgés victorieux. La victoire ne servit de rien à la cause qui l'avait procurée, Satan n'ayant rien de plus pressé que de renier les enseignes sous lesquelles il avait triomphé. A peine installé sur le trône conquis, il ne rêva que de continuer l'œuvre de son prédécesseur et se livra à toutes les pratiques qu'il faisait auparavant profession de détester. Ce libertaire nanti et adoré devint un despote; l'amour du pouvoir
lui retira le gouvernement de soi-même; enfin sa belle raison tant vantée sombra dans un stupide vertige dominateur....
« Satan se réveilla baigné d'une sueur glaciale », et aussitôt il rendit aux délégués des rebelles cet oracle pour réponse : « Compagnons, non, ne conquérons pas le ciel. C'est asse\ de le pouvoir. La guerre engendre la guerre et la victoire la défaite. C'est plutôt en nous qu'il faut attaquer et détruire l'ignorance et la peur. »
J'imagine les nouveaux admirateurs du maître tombant sur ces lignes et s'avisant d'en appliquer le sens à l'anticléricalisme, ou bien au P. S. U. : de quelles interjections énergiques et familières n'accueilleraientils pas la parabole ! Quoi, dirait l'un, c'est une défaite de la libre-pensée d'avoir mis le catholicisme hors de la législation ? Et qu'est-ce que j'entends : nous avons créé une tyrannie nouvelle ! — Alors, penserait l'autre, c'est en nous, et en nous seulement peut-être, qu'il faut attaquer et détruire l'oppression capitaliste ? Joli encouragement et viatique fameux pour marcher aux urnes aujourd'hui, demain peut-être à la bagarre!
La tristesse qu'il causera à ces esprits simples serait pour nous réconcilier avec l'ironiste de la Révolte des Anges. On aimerait aussi en soumettre la morale aux littérateurs en appétit d'apostolat populaire. Voilà, leur expliquerait-on, comme tôt ou tard, si vous n'avez pas dit absolument adieu à la sincérité, il vous faudra vous ressaisir : scission inévitable, si vous ne renoncez pas la pensée et le goût, puisqu'elle traduira simplement que votre point de vue est personnel.
Je ne dis pas qu'ici le maître batte sa coulpe. Pour s'en dispenser actuellement, il a, entre autres raisons, celle-ci, qui est puissante : avec son âge et après l'éclat de l'Affaire, il est le prisonnier d'une attitude; outre qu'il ne voit peut-être aucun parti plus plaisant, à son
ESSAIS DE i WTIC
t, que celui avCC lequel il ;i fini par s'arranger et prendre ses habitudes. Alors le Statu quo peut presque passer [tour une manifestation d'indifférence, c'est encore ce qui lui crée le moins d'attaches.
Seulement si, par une certaine précaution d'amourpropre, il enveloppe ses moralités d'allégories mythologiques, OU autres, pour leur donner figure de philosophie, c'est à nous de ne pas nous en laisser imposer, mais de rapportera la déconvenue de ses fréquentations socialistes et révolutionnaires les préceptes moroses d'aujourd'hui. Tous ces anges révoltés, la belle Zita, le noir Chérubin, on pourrait dire dans quel milieu, en quelle année, Anatole France fit connaissance avec leurs parlantes images; on sait leur vraie patrie, on raconte leur histoire. Que la fable ne trompe donc pas! C'est un prétexte, ou, si vous préférez, une défaite. Ce qu'il y a de palpable là-dessous, l'allusion constante à la duperie anarchiste nous laisse entendre que, pour ce leurre, M. France ne sacrifierait pas quinze minutes d'aimable conversation. Car, ainsi que Renan, son maître, avec moins de papelardise cependant et plus de franche impudeur, l'auteur du Jardin d'Epicure, à mesure que l'âge le presse, parait davantage tourmenté d'imaginations erotiques. Il y en a cette fois à profusion, une vraie débauche. C'est à douter si, pour M. France, l'univers ne se réduit pas aux grisettes et aux poseurs de bombes. Mais là non plus ne nous laissons point prendre : peutêtre bien s'agit-il d'un symbole, d'un vrai : la Volupté disputant le monde au Fanatisme !
Il est seulement permis de juger un peu grosse cette manière de figurer l'antagonisme du bien et du mal. — Dire pourtant que c'est peut-être le dernier mot d'Anatole France au terme de ses réflexions ! r
i. Voir à la fin du tome II, l'Appendice VI.