LANGEAIS 3Ê
tion, mais les facteurs de toute œuvre d'art demeuraient: l'habileté de l'artisan, la richesse publique, un état général de civilisation. Ainsi Fustel de Coulanges opposait la vertu de la tradition à la sauvagerie stérile de tous les schismes, de toutes les insurrections et de toutes les protestations.
On ne saisit cette loi de continuité qui fut la génératrice de la France, nulle part mieux qu'à Langeais.
On la saisit à chaque pas, dans son église, sur son donjon, dans son château, dans ses rues mêmes, bordées de vieilles maisons à sculptures élégantes, témoins d'une antique richesse qui forment au château une ceinture digne de lui.
Et ce tableau s'achève à la perfection, si l'on replace ce petit pays si plein d'âme dans le cadre d'une nature noblement simple et, pour tout dire, harmonieuse.
Pierre Gilbert. — I. 2^
A Ermenonville, on vient voir la pierre, les arbres, b terre et l'eau former deux ordres qui se nient et se défient, deux chœurs contradictoires qui se troublent; discorde stridente qui dure depuis plus d'un siècle, et qu'un besoin pressant d'harmonie voudrait faire cesser par la ruine immédiate de l'un ou de l'autre des ordres ennemis. L'un d'eux s'appellerait assez bien la Raison humaine, l'Ordre, la Construction hiérarchisée, l'autre figure la destruction de l'Etre dans la Contemplation, l'Anéantissement dans l'Infini, la Dispersion. Le premier s'inscrit dans l'architecture du château d'Ermenonville ; le second a gâté quelques-uns des plus beaux endroits du parc, partout où le culte jean-jacquiste imposa au goût français des imitations de la nature suisse.
Car il est remarquable que Rousseau, qui vint ici passer les quarante-deux derniers jours de sa triste vie, ait à ce point troublé le sens des Français qu'ils aient cru devoir, pour rappeler un si petit fait, saccager une place très noble de cette terre française entre toutes, le Valois. A son château nouvellement reconstruit, le marquis de Girardin avait donné, pour écrin, un parc qui passait, dit-on, en étendue et en beauté les plus beaux et les plus grands du xvme siècle. Mais après que Rousseau eut passé par là, les grâces raisonnables inspirées à notre génie par la science des lignes et de la perspective,
furent sacrifiées à une basse emphase. On voulut contraindre notre sol à reproduire la sauvagerie pittoresque des sites helvètes. Un décor fut improvisé. On se livra à un débordement de honteuses bouffonneries à quoi fut employée et gâchée une très belle matière. Cette terre pure et grave dut porter les plus grossières et ineptes idoles. Un lac aux formes irrégulières fut creusé qui entoura une île des peupliers où l'on déposa les cendres de Rousseau. Une cascade en réduction fut fabriquée. On s'efforça de mettre le plus de Suisse possible autour de ce tombeau. L'idée sans décence dut naturellement être réalisée avec une pauvreté de moyens qui ajoute une laideur à tant de platitude.
L'essai de couleur locale ne déshonorait pas, cette fois, le papier voué à l'oubli d'un écrivain. Il fit sa tâche à la place d'honneur et avec les matériaux impropres dont eussent été dessinés les parterres d'un jardin à la française. Ce n'est pas tout. Plus loin, s'élève, bien en vue, « le temple inachevé de la philosophie encore imparfaite », templum inchoatum philosophiœ nondit m perfectœ, dit une inscription.
Par un studieux amour de l'allégorie, Rousseau demanda à la main des hommes de feindre l'impuissance propre à leur esprit et à l'architecture de renier sa loi, qui est équilibre et achèvement, pour échafauder d'absurdes analogies balancées dans le vide. Par jeu, il répandit sur le sol des fûts de colonnes qui sont, en tous lieux, la chose la plus pitoyable. Enfin il se fit, en l'honneur ou par la volonté de cet homme religieux et sincère, une débauche de comédie et d'impiété profonde.
Le château a survécu au massacre de son parc. Pourquoi l'aurait-on lui aussi défiguré? Et comment l'aurait-on pu ? Il est heureux qu'en face de cette mise en scène qui manque même son effet de grandeur, il soit demeuré pour porter un utile témoignage, mais il est satisfaisant
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de penser qu'il n'en pouvait guère être autrement. Ce n'était pas un goût, une civilisation suisse qui dégradait
le parc; le Genevois n'avait rien apporté avec lui, qui tût l'ouvrage des hommes. Il ne put imposer qu'une maladroite imitation des formes de la nature '. Le château fut donc épargné, parce que la Suisse n'avait rien qui pût servira le déshonorer. En honorant Jean-Jacques, notre génie avait créé des richesses utiles qu'on ne pouvait remplacer et qu'on n'osait détruire.
Et aujourd'hui encore, le château du marquis de Girardin, dans le quadrilatère déterminé par ses anciennes tourelles aux toits en poivrière, peut développer sa façade aux hautes et claires fenêtres, son léger balcon, ses ailes dont la hauteur s'abaisse doucement vers la rue, ses frontons géométriques, suivant un dessin général intelligible et souple, et en servant toujours les commodités de l'homme.
Mais le château conservé, devant ce parc tourmenté et sans figure, rend le scandale plus éclatant. L'esprit, les yeux même ne peuvent le supporter ; et la raison veut comparer les termes qui se heurtent ainsi : il faut alors juger, et c'est là qu'est le salut. Car comment tolérer cette cascade qui bouillonne pour le plaisir, ces roches arides, mornes et sans forme qui divisent de maigres filets d'eau, comment aimer la ligne grêle de ces peupliers frissonnants, qui s'étire soudain au milieu de la somptuosité des autres arbres et provoque à une mélancolie sensuelle et énervante, comment surtout comprendre la forme fuyante, insaisissable de ce lac qui voudrait paraître naturel et n'est que furieusement apprêté ? Montez un peu les pentes douces qui entourent ce lac et considérez les formes sous lesquelles il plaît à la
i. Sur les jardins et la nature, cf. Anecdotes du Prince de Ligne, p. 22 et suivantes. — E. M.
nature de se présenter. Si chaque arbre est lui-même un organisme, un bois n'est pas davantage un chaos de frondaisons ; un ordre naturel modère l'ensemble et lui donne une cohésion visible. Partout on saisit une harmonie extrême, complète de rapports. Suivez du regard la ligne légèrement ondulée des cimes qui semblent ceindre le lac romantique. Il est évident que si la nature fuit l'égalité, elle comporte une infinité de degrés insensibles entre les inégalités extrêmes. La nature est toute raison et toute nuance : elle est partout intelligible. Elle condamne le dessin heurté de ce lac aux eaux pures et sans ride. Elle a en haine la caricature de ses œuvres. Ce ne sont pas ses leçons qui ont pu donner à l'homme l'idée de copier en elle ce qu'il y a d'inhumain. Ou si l'homme voulait se pencher sur ses gouffres les plus vertigineux, il devait noter le chant harmonieux des lois qui l'ont, même dans ses horreurs, produite parfaite, finie et raisonnable.
A Ermenonville au contraire, on a contraint la nature pour donner à l'homme une impression de désordre. Le château reste la vive réponse du génie humain qui s'est rendu favorables les puissances naturelles. Les plus hautes voix de l'univers l'approuvent. Que sa loi soit notre reine.