‹ La forêt des Cippes (volume 2)Chapitre 57 sur 115 · A LA FACULTÉ DE THÉOLOGIE PROTESTANTE · texte numérisé non relu

A LA FACULTÉ DE THÉOLOGIE PROTESTANTE

Donc, le ... 19. ., M. Bonet-Maury monta dans sa chaire de la Faculté de théologie protestante, qu'il occupe depuis 1879, pour y professer sa dernière leçon d'ouverture. Quelque mélancolie voilait les yeux du vieillard ; une sombre humeur semblait répandue sur des traits qui furent beaux et que trente-deux ans d'homélies édulcorantes ont pour ainsi dire polis à la pierre ponce. Au terme d'une longue carrière, M. Bonet- Maury gravissait les degrés de la tribune professorale dans un silence qui l'importunait. Combien était lointain le temps que le murmure de l'assentiment, s'élevant sur le flot de l'approbation publique, entrait par toutes les portes pour venir battre les marches de la chaire ! L'air du temps semblait changé : un silence inviolable éteignait maintenant tous les bruits du monde à la frontière de ce sépulcre. Ce jour-là les réflexions de M. le professeur Bonet-Maury sur les temps révolus rendaient une saveur particulièrement amère. Et on le vit tituber. Puis, s'avisant qu'après tout il était glorieux d'avoir pendant déjà trente années maintenu l'enseignement d'une doctrine en butte à un décri croissant et jeté le défi d'une volonté stupide à la pression insinuante du temps, le professeur, considérant la petite troupe

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éparse de ses pâles eleves, dans le demi-jour sale d'un crépuscule d'hiver, commença la leçon. Imperturbable, cette victime des rigueurs du vrai, ce vaincu affligeant de tOUta les controverses du dernier quart de siècle, annonça son sujet : des sanctions morales de l'histoire; comme un poltron qui chante dans la nuit, il invoqua des noms éteints, décolorés : Edgar Quinet, Condorcet, TurgOt et Guizot, un certain Xénopol, qui mémement ne serait pas encore mort, Renouvier, Mignet et Charles de Rémusat, Fouillée, Lavollée et Fonsegrive, dont on ne sait plus s'il exista jamais, Hugo (Histoire <F un Crime, les Châtiments), le père Enfantin, Albert Réville, Sabatier, et qui encore ? L'étranger, avec Lessing, Herder, Yico, Froude, Bunsen, Tolstoï, fut mis à semblable contribution. Puis, au terme de cette revue funèbre, il les congédia tous sur un adieu désenchanté : " Au nom de la liberté humaine, je préfère à Hegel Caton d'Utique, qui, il y a plus de deux mille ans, prononçait cette fière parole : Victrix causa diis placuit, sed uicta Catoni. »

Le cœur alors libéré, M. Bonet-Maury se sentit plus à l'aise pour débiter des aphorismes dont nous recueillerons les plus précieux.

A Voltaire, qui doutait du progrès infini, il est facile de répondre, objecte-t-il, que le mouvement en avant, mime dans la nature, ne se fait pas toujours en ligne droite, mais parfois suivant une courbe ou une spirale. Ce qui passera en effet pour une réponse facile.

Je nenvisagerai pas, poursuit-il, la fin tragique de Louis XVI, expiant les fautes de Louis XIV et de Louis XV. Ce qui veut très exactement dire que Louis XVI, qui douta de son autorité légitime et eut, pour cette erreur, la tête tranchée, expia les fautes du règne de Louis XIV qui, pendant la Fronde, nous rendit le bienfait de recourir à la force.

Je choisirai deux exemples de sanction de la loi morale, au xvine siècle : l'expulsion des jésuites et la réhabilitation des protestants français.

Suit l'énumération des crimes des jésuites.

Le châtiment ne se fit pas longtemps attendre. En 1761, un scandale financier éclata à la Martinique, dans lequel était impliqué un père jésuite débiteur des négociants de Marseille. Le provincial de cette ville ayant refusé de le couvrir, la question fut portée devant le Parlement d'Aix, puis devant celui de Paris. On ordonna une enquête sur leur enseignement moral ; elle aboutit à des conclusions si défavorables, que le Parlement ordonna la fermeture de tous leurs collèges en France, etc., etc..

D'où il ressort avec évidence que si l'édit de Nantes n'avait pas été révoqué, aucun scandale financier n'eût éclaté en 1761 à la Martinique et par conséquent les jésuites n'eussent pas été expulsés.

L'autre côté du diptyque : après les méchants jésuites, les bons protestants :

Les huguenots français, malgré leur loyalisme envers le roi de France, sous Henri IV et sous ses successeurs [par exemple, au siège de la Rochelle] furent mis hors la loi par Louis XIV, privés de leurs droits religieux et même civils... Mais en 1787 sonna l'heure de la délivrance; l'édit rendu cette année-là par Louis XVI, cédant à l'opinion publique dont Malesherbes et le général Lafayette s'étaient faits les interprètes, leur rendit les droits civils... Cette même loi (la loi morale), enfin, reconnue par des gouvernements plus justes, leur accordait la récompense, si bien méritée, de leur vertu, et la satisfaction des besoins légitimes de leur conscience.

Par conséquent, les besoins légitimes de la conscience des protestants consistaient à obtenir des droits civils pour envahir et renverser l'État, fomenter l'anarchie,

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