‹ La forêt des Cippes (volume 2)Chapitre 64 sur 115 · RENE-MARC FERRY · texte numérisé non relu

RENE-MARC FERRY

René-Marc Ferry souffrait physiquement de presque tout ce que son temps lui offrait à entendre, à lire ou à voir. Sa conversation laissait à l'auditeur des impressions d'une noirceur d'encre. Bien que toute animosité en fût bannie le plus naturellement du monde, bien que jamais une goutte de fiel ne fût entrée dans cette âme avide surtout de goûter et d'aimer, cependant les opinions qu'il arrivait à Ferry de formuler entre amis sur certains ouvrages ou certains hommes, de cette voix douce et polie qu'on ne peut pas oublier, étaient, dans leur modération même, d'une sanglante dureté.

C'était un beau type de Français éternel, en insurrection contre toutes les bouffissures et les monstruosités basses qui croupissent normalement sur la décomposition démocratique. On pourrait écrire que sa belle hardiesse et indépendance d'esprit l'apparentait aux hommes de la Renaissance, s'il n'était encore plus juste de dire que, avec toute la pondération et la liberté voulues, il se rangeait, comme à la loi de son plaisir ou de son bonheur, aux disciplines d'une civilisation qui, dans ses lignes principales, n'a guère bougé depuis la Grèce.

Bien que son langage fût léger, imagé et vif, il y avait, dans son ton peut-être, plein de lénitude, ou bien dans son port, dans sa démarche, comme une gravité secrète et une décence qui l'ennoblissait. Sa manière, aussi, de parler des choses et des gens de son métier, ce grand art de bien admirer, d'admirer avec aisance et sur le pied d'égalité, qui n'appartient qu'à quelques maîtres, tout, en lui, respirait le respect et l'amour des Lettres, intangible dans ses plus violents dégoûts.

Il aimait les grands colloques intérieurs qui s'élèvent à la vue des chefs-d'œuvre. Il aimait jouir du beau. Sa sévérité envers soi-même était du dernier degré. Sans rien vouloir trahir de conversations particulières, sans vouloir rompre non plus le silence et le recueillement

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qui doivent envelopper une mon trop récente et trop

profondément ressentie, 00 peut bien dire que la condition du journalisme contemporain convenait aussi mal

que possible à CC lettré délient et exigeant. Pour la probité de la critique dramatique, le compte rendu du lendemain lui paraissait un scandale : le feuilleton, au contraire, le tentait. Pourtant Ferry avait la plus élégante facilité de plume : c'était un homme au génie agile et divers. Mais son goût se contentait difficilement. A notre dernière rencontre, sur les marches de l'Odéon, il me confia que bouquinant sur les quais, quelques jours auparavant, un vieux numéro de la Revue hebdomadaire lui était tombé sous la main : au sommaire, une chronique dramatique de lui. Naturellement il s'était relu. « Quand je compare à cela ce que je fais maintenant ! ajoutait-il. Voyez-vous, pour un écrivain, se condamner lui-même, c'est la fin. » Je voudrais que des amis de René-Marc Ferry réunissent en volume les plus brillantes et les plus fortes de ses chroniques de la Liberté er de V Action française, en y mêlant ses anciens feuilletons de la Rei'ue hebdomadaire. C'est aux lettrés de réparer envers la mémoire littéraire de René-Marc Ferry l'injustice que son horreur du travail rapide dictait ainsi contre lui-même.

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