I : puis cette théorie de notre théâtre, pour ne pas
dire de toute notre littérature classique :
II n'y a rien qui touche plus vivement qu'opposer l'honneur à l'amour : car toutes les raisons d'amour demeurent vaincues, et l'amour toutefois demeure toujours en la volonté le plus fort.
Enfin Le petit recueil de M. Vaganay donnerait l'envie de lire YAstrée, si la prudence ne nous l'otait.
On connaît peu de chose de Lucile de Chateaubriand, sœur de René, plus âgée que lui de quatre ans. M. Louis Thomas, avec tous les passages des Mémoires d'outretombe qui ont trait à Lucile, ses œuvres retrouvées et les fragments sauvés de sa correspondance, n'est pas parvenu à composer un bien gros recueil. Le tout tient en une centaine de pages peu chargées d'écriture. Mais l'édition qu'il nous donne des Œuvres de Lucile de Chateaubriand, pour remplacer celle introuvable d'Anatole France, présente l'avantage certain d'abréger nos recherches. On regrette seulement que dans son utile travail, M. Louis Thomas n'ait pas songé à reproduire la partie de l'étude de Sainte-Beuve sur Chateaubriand et son groupe qui a trait à la passion de Chênedollé pour Lucile, mais, au fait, il n'a pas laissé de s'en servir. Et c'est bien tout ce qu'on sait d'elle qui tient à l'aise en ces cent pages légères.
« Lucile était grande et d'une beauté remarquable mais sérieuse, a dit d'elle ce frère qui fut son préféré et qu'elle appelait son défenseur. Son visage pâle était accompagné de longs cheveux noirs ; elle attachait souvent au ciel ou promenait autour d'elle des regards pleins de tristesse ou de feu. Sa démarche, sa voix, son sourire, sa physionomie avaient quelque chose de rêveur et de souffrant. »
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!:t tout aussitôt le secret de cette souffrance : « Lucile et moi nous nous étions inutiles. Quand nous parlions
du monde, c'était de celui que nous portions au dedans de nous et qui ressemblait bien peu au monde véritable... Tout lui était souci, chagrin, blessure. Une expression qu'elle cherchait, une chimère qu'elle s'était faite, la tourmentaient des mois entiers. »
Recherche de l'expression, poursuite de la chimère, curieux rapprochement de soucis assez, distincts.
Ecrivain, Lucile a laissé peu de pages, mais d'une grande pureté de style, un peu mièvres et tendres à la fois. « Les pensées de Lucile n'étaient que des sentiments, dit Chateaubriand; elles sortaient avec difficulté de son âme ; mais quand elle parvenait à les exprimer, il n'y avait rien au-dessus. Elle a laissé une trentaine de pages manuscrites; il est impossible de les lire sans être profondément ému. L'élégance, la suavité, la rêverie, la sensibilité passionnée de ces pages offrent un mélange du génie grec et du génie germanique. » L'imagination romanesque de Lucile tend tout de suite à une précision, à une rigueur qui, si elle trahit une âme avide de se repaître de ses fantômes, dessèche, déçoit et finalement énerve. Chateaubriand a plus de mollesse ; quoi qu'il en dise, le monde réel existe pour lui davantage ; l'imagination lui sert à se perdre et il ne détestait pas un peu de vague en ces régions. Lucile, au contraire, ne se supportant que dans l'idéal, exigeait de pouvoir tout de suite et pour toujours s'y installer.
A vrai dire, la vie lui fut moins clémente qu'à René. Elle débuta par un amour malheureux pour M. de Malfilatre, conseiller au parlement de Bretagne, cousin de l'auteur du Génie de' Virgile. « Je crois, dit Chateaubriand, que Lucile, à son insu, avait ressenti une passion secrète pour cet ami de son frère, et que cette passion étouffée était au fond de la mélancolie de ma
sœur. » A trente-deux ans, elle épousa un septuagénaire, le chevalier de Caud, qui ne tarda pas à la laisser veuve. Puis elle inspira à Chênedollé une passion qu'il ne parvint pas à lui faire partager, et ce fut peut-être le plus grand malheur de Lucile. « Peut-être, écrivait Chênedollé au lendemain de sa mort, aurais-je rendu un peu de calme à cette imagination effarouchée; peut-être aurais-je réconcilié avec la vie ce cœur si triste et si malade, et qui ne demandait qu'un roseau pour s'appuyer. »
Enfin elle perdit les deux seules femmes qui eussent sur elle un pouvoir d'apaisement : sa sœur, Mnie de Farcy, et Pauline de Beaumont.
Tant de disgrâces et de coups du sort ne devaient pas arrêter les progrès d'un mal, ou plutôt d'une folie sur laquelle son frère nous renseigne sans pitié : « Elle avait la manie de Rousseau sans en avoir l'orgueil : elle croyait que tout le monde était conjuré contre elle. » Et, de fait, en avançant en âge, elle multipliait les précautions et les parades contre un ennemi d'invention qu'elle identifiait avec le monde entier.
La cause de son aberration, Chênedollé l'a définie : « Il n'est pas bon que l'homme soit solitaire et qu'il se livre trop à sa pensée et à sa douleur. Il dévore alors son propre cœur, et il se tue ou devient fou. » Lucile abordait les confins de la folie quand elle mourut; mais est-il sûr qu'elle ne se soit pas tuée? « Elle n'a point trouvé d'âme qui fût en harmonie avec la sienne ; ce cœur si vivant et qui avait tant besoin de se répandre, a d'abord tué sa raison et a fini par dévorer sa vie. Il me vient une pensée effroyable... Je crains qu'elle n'ait attenté à ses jours. » Certaines réticences des Mémoires le donneraient aussi à penser. Ainsi la sœur aurait peutêtre terminé contre elle-même le geste ébauché un peu théâtralement par le frère. Symbole assez exact de leurs
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destinées et de leurs cœurs, semblables mais de dq
mmi /</ nature, écrira Lucili ('/ /«• (son frère) distinguer de moi aune manière bien 1 i sœur avait, sans doute, plus de tempéra* ment et de capacité de soufrance. Le frère s'est sauvé
par le talent.
(( Ce cœur si vivant et qui avait tant besoin de se indre... • Combien parait vrai ce mot d'amoUK
B peinture faite dans les larmes! « Quelle pitié que l'attention que je me porte ! » s'écrie Lucile elle-même. Lorsque Mmc de Farcv existait, toujours près d'elle, je ne m'étais pas aperçue du besoin d'être en société de pensée avec quelqu'un. Je possédais ce bien sans m'en douter. Mais depuis que nous avons perdu cette amie, et les circonstances m'ayant séparée de toi (elle écrit à son frère), je connus le supplice de ne pouvoir jamais me délasser et renouveler mon esprit dans la conversation de quelqu'un ; je sens que mes idées me font mal lorsque je ne puis m'en débarrasser ; cela tient sûrement à ma mauvaise organisation. » Dans la dernière lettre qu'elle lui écrivit, elle adresse encore à René cet appel si près d'être désespéré : « A qui importe mon existence délaissée de tous, et qui pèse tout entière sur ellemême... Laisse-moi croire que ma présence t'est douce. Crois que, parmi les cœurs qui t'aiment, aucun n'approche de la sincérité et de la tendresse de mon impuissante amitié pour toi. Remplis ma mémoire de souvenirs agréables qui prolongent auprès de toi mon existence. Hier, lorsque tu me parlas d'aller chez toi, tu me semblais inquiet et sérieux, tandis que tes paroles étaient affectueuses. Quoi, mon frère, serais-je aussi pour toi un sujet d'éloignement et d'ennui ? » Un autre jour, elle recopie cette pensée de Fénelon : « On est bien à l'étroit quand on se renferme au dedans de soi. » Ce sont des stigmates du mal de Rousseau. Chez
Lucile, comme chez l'homme de la nature, on devine une secrète douleur de ne s'accommoder pas du monde et comme un regret de ce bonheur perdu, regret que l'on étouffe alors par la frénésie froide de l'imagination : de là, cette atrocité mièvre, empreinte dans toutes les pages qu'a écrites la pauvre Lucile ; de là, cette tristesse glacée du romanesque.
On a souvent, et avec raison, reproché à Rousseau sa fausseté, sa' mythomanie, l'inconsciente tromperie qu'il glissait dans ses rapports avec les hommes.
Lucile aussi trompa. Elle leurra d'espoir Chênedollé, qui joignit au tort de n'être pas aimé celui de se plaindre, par surcroît, de la duperie. Lucile alors s'explique, si c'est s'expliquer que de fuir ainsi toute netteté de propos et d'attitude. Dirait-on pas d'une coquette : « Si, lorsqu'il a été, ci-devant, entre nous question de mariage, mes réponses ne vous ont point paru ni fermes ni décisives, cela provenait seul de ma timidité et de mon embarras, car ma volonté était, dès ce temps-là, fixe et point incertaine... Je vous le répète, l'engagement que j'ai pris avec vous de ne point me marier a pour moi du charme, parce que je le regarde presque comme un lien, comme une manière de vous appartenir. Le plaisir que j'ai éprouvé en contractant cet engagement est venu de ce qu'au premier moment votre désir à cet égard me sembla une preuve non équivoque que je ne vous étais pas bien indifférente. Vous voilà maintenant bien clairement au fait de mes secrets; vous voyez que je vous traite en véritable ami. » Pour la clarté, ce n'est pas ce qui surabonde et il n'y a guère à entrevoir qu'une âme rusant avec elle-même à son propre insu. Et voici que la même lettre, du 2 avril 1803, renferme, sur un article d'ailleurs insignifiant (la publication de menus contes), une autre preuve de cette incapacité de s'expliquer clairement : « Quant à mes
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Contes, c'esi contre mon sentiment, ci sans que je m'en sois mêlée, qu'on lésa imprimes dans le Mercure. Je me rappelle confusément que mon frère m'a parle a cei égard, mais je n'y fis aucune attention, ni ne répondis...
( avec sens qu'elle incriminait sa « mauvaise orga-
nisation ». Sœur de Jean-Jacques autant que René, elle . le dans la tamille de Chateaubriand l'existence d'une
tare mentale pareille à celle du Genevois. I. 'indication a son prix, inestimable, à condition qu'on sache faire les différences. Lucile s'est elle-même distinguée de son frère : « Je n'ai pas comme toi la ressource de changer de rive. » Grand mot et décisif. Il y a, en effet, bien de la Légèreté et du jeu chez le frère, mais à titre probablement de médecine morale.