L'HISTOIRE LITTÉRAIRE RÉSUMÉE PAR DES DOS DE LIVRES
Les Lettres n'ont pas fini de pleurer la perte de l'érudit éditeur Honoré Champion. Tout ne doit-il pas aviver de si justes regrets ? Par exemple, ces vivantes images d'une physionomie curieuse, spirituelle et bonne, qui sont dans le recueil des discours prononcés et des articles publiés sur ce libraire incomparable au lendemain de sa mort et que nous regardons en ce moment. Pieux monument où resteront gravés, dans ces beaux caractères qu'il affectionnait, les traits d'une vie exemplaire.
Or, en même temps que ce précieux recueil, arrivait sur notre table un ouvrage dont on pense tout de suite qu'il aurait plu à Honoré Champion. C'est le texte d'une conférence sur la Bibliographie dramatique et les collections de théâtre, par M. Auguste Rondel, dont le travail serait achevé s'il n'avait omis de dire qu'il existe actuellement à Marseille, en une retraite bien connue de tous les bibliophiles et amateurs de spectacles, la plus riche et la mieux classée des bibliothèques dramatiques.
Une bibliothèque de théâtre, le mérite d'un bon classement, cela ne vous dit rien peut-être, et vous avez tort. Ou bien, la curiosité, le savoir, et, mieux encore,
C, l'amour des Muscs et leur intelligence, n'est-ce C plus rien ? N'est-ce rien que de réunir, par I littérature il'. I 1 I imaginez- VOUS
CC que cela représente! M. Ronde! le sait et voici : I princeps in-doi; 17 et la deuxième
uarto de 1639, vingt-deux réimpressions, les traductions anglaise, hollandaise et italienne du xvnc siècle, cinq suites du Cid par divers, trois opéras différents, dix-neuf pamphlets de 1637 et 1638 en éditions . outre toutes leurs réimpressions modernes de en en fac-similé avec la thèse de M. Gasté, quinze traductions françaises des origines espagnoles du Cid, Jeunesse du Cid, de Guillem de Castro, Romance du Cid, né du Cid, Cid Campeador, avec plusieurs brochures relatives à ces origines et quatre brochures diverses sur la pièce. »
Mais ce n'est pas tout : il y a les contemporains, et leur histoire à préparer au jour le jour. Songez que le dossier de Chantecler est déjà presque aussi enflé que celui du Cid.
Voilà ce qui entre dans une bibliothèque de théâtre, et je vous prie de croire que cela n'y entre pas tout seul. Pourtant ce n'est encore presque rien.
Cette bibliothèque, il faut la classer. Or, comment classer une bibliothèque de théâtre ? Vous Pêtes-vous jamais demandé? L'ordre le meilleur sera le plus commode, c'est-à-dire le mieux approprié aux habitudes de travail et d'esprit de l'histoire, toujours orienté vers les filiations, les dépendances, les tenants et les aboutissants.. Le classement de M. Rondel, qui sait être original et lumineux, s'adresse au travailleur qui réclame un ordre parlant, allant au-devant des recherches et instruisant l'œil au premier abord.
Adieu donc la légende du collectionneur qui n'a pas lu ses livres! Pour classer une bibliothèque, il faut être
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historien et critique. Et c'est aussi toute l'histoire de notre théâtre que M. Rondel écrit dans ces quelques pages où il paraît n'expliquer que sa méthode de classement ; c'est tout l'ordre de bataille de la renaissance des Lettres après les Barbares.
Voici les mystères, et la Renaissance en Italie, ave ses dates glorieuses, 14^8, « la princeps in-folio d'Aristophane d'Aide », IJ02, 1503, iji8, Sophocle, Euripide et Eschyle; puis les imitations latines d'anciens, bientôt remplacées par les littératures nationales, ijoo, l'Italie ouvre encore la marche : « édition princeps du Timone, du comte Boyardo ». Suivent l'Allemagne, l'Angleterre, l'Espagne. La France en est encore à l'imitation : sur nos rayons, elle ne formera donc qu'une annexe de l'étranger, jusqu'à ce que vienne Corneille. Ainsi, dans cette perspective spéciale d'une bibliothèque dramatique, l'Antiquité ne paraît qu'après les Mystères, et la France ne forme qu'une enclave en terre étrangère, jusqu'à sa délivrance par le génie : on voit ce qu'un tel classement a de plus souple et de plus historique qu'une division toujours rigoureuse, en apparence seulement plus rationnelle, par pays ou par date de composition (et non d'impression ou de résurrection). Après Corneille, donc, l'étranger pâlit et passe à la seconde rangée (sauf pour le théâtre italien du xvnie, quelques princeps de Schiller et « la première collection de la première partie de Faust, à Tubingen, en 1808 »). Il n'y a plus alors qu'à laisser aller le beau cours de la production française.
Ainsi tout se débrouille et, dans un ordre harmonieux et savant, tous ces vieux livres pathétiques ont gagné avec solennité leur place sur l'étagère. Un tas pourtant reste sur le plancher et il y a une lacune dans notre monument synoptique. Nous allions oublier toute une section « d'une importance et d'un intérêt capital »,
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écrit M. Rondel, » car ses productions constituent, I
de la source religieuse, par les mystères, et de la
source savante, par la Renaissance grecque et latine,
une troisième source, la source royale et aristocratique, du théâtre moderne, débutant par les entrées solennelles de nos rois dans leurs bonnes villes, dont la plus belle est celle d'Henri II à Kouen, le ic' octobre 15 50, origines des mises en scène somptueuses, pour continuer avec les mascarades, les carrousels, les tournois, les ballets de cour, issus des petites cours italiennes et allemandes et parvenus à leur apogée en France sous Louis XIV, origines matérielles de la pompe des opéras avec le concours littéraire de la pastorale italienne ».
Et maintenant, faites le tour de ces dix pieds carrés. Toute l'histoire de notre théâtre est là, racontée par des dos de livres, c'est-à-dire vivante ou revivante bien plus qu'écrite, et non l'histoire badaude, mais l'histoire ordonnée, groupée, hiérarchisée, dans l'ordre du goût, par rapport à ses sommets, ces sommets eux-mêmes abaissés devant cette cime éclatante, notre xvne.