LE MIRACLE GREC 43 I
nom d'un ordre raisonnable, humain, c'est au nom de notre culture classique, qu'on a mis bas ces pierres usurpatrices. Un peu de France nous les fait regretter ; davantage de France exigeait qu'elles disparussent.
Le miracle, le voilà sans doute : c'est « le passage du local au rationnel ». Mais, dans le Correspondant, un savant religieux, le P. Lagrange, fait à cette expression de « miracle grec » de sérieuses objections historiques. Il reprend la formule de l'archéologue Pottier : « Il n'y a là aucun prodige. Ce qui doit nous frapper, au contraire, c'est la continuité et l'enchaînement logique des types. » Mon Dieu, entendons-nous !...
Des philosophes, des mathématiciens, se rencontrent pour saluer une sorte de miracle dans la régularité avec laquelle, par exemple, chaque jour, le soleil se lève, puis disparaît. Le miracle c'est aussi que les Grecs seuls soient allés jusqu'au bout de la chaîne des « types », jusqu'à la perfection absolue qui a fixé les hommes, une fois pour toutes, sur l'essence du beau. Le P. Lagrange estime que les Grecs « ont su donner une forme propre à leur art et qu'ils l'ont conduit plus près de la perfection » qu'aucun de leurs devanciers et il accorde que leur art « peut servir de règle humaine ». « On ne peut, dit -il, sérieusement le contester. » Nous n'en demandons pas davantage.
Mais voici la preuve nouvelle du miracle. L'humanité, l'universalité caractéristique de l'art athénien est précisément la cause qui intéresse aujourd'hui, sur toute la planète, l'homme civilisé à l'indépendance de la petite nation grecque, laquelle compte certainement très peu de citoyens du sang de Phidias ou de Mnésiclès. Ce philhellénisme est un prestige de l'histoire. Et M. Thibaudet peut former cette conjecture vraisemblable à propos des frises du Parthénon qu'un marin anglais fit, vous le savez, scier et transférer à Londres :
132 ESSAIS DE t KN'lot i
l o Grecs continuent à se plaindre avec amertume du vol
qu'ils ont subi. Qui sait pourtant ? 1 es marbres d'Elgin, en
faisant toucher du doigt à l'Europe une Grèce vivante, ines-
ment sortie de l'oubli, ne préparèrent-ils pas à l'Occident
une .'une philhellène, ne le persuadèrent-ils pas que le blé
nouveau pouvait germer dans les sillons d'Eleusis, que l'olivier sacré de l'Acropole, coupé par les Barbares, devait
encore, en une seule nuit, repousser d'une coudée ? A Navarin, la flotte de l'Europe, liée par les instructions des diplomates, immobilisée parle poids de Canning et de Mettcrnich, devait demeurer en observation ; mais elle frémissait. Les canons partirent seuls, sans que nul ordre (Vit donné, le premier tiré par un vaisseau anglais. Les figures du Musée Britannique. Thésée qui s'éveille devant le soleil levant, la jeune Parque étendue en l'ace de la lune descendante, avaient peut-être, un jour de ses seize ans, révélé, sous le brouillard de Londres, la Grèce dans la beauté, comme la fleur dans son calice, au jeune officier qui envoya sur les Turcs la première volée de mitraille...
Alors, nous retournant vers les décombres supposés de la pauvre tour franque, nous répondrons à ses gémissements, dont la cadence, au surplus, vient d'Athènes : « Tu te plains qu'on ait, en toi, attenté à un souvenir, à une minute gracieuse et poétique de l'histoire. Mais tu existes dans la mémoire des hommes : n'est-ce pas ta place ? Pour le reste, considère que si ce l'ut un miracle, vraiment, que d'effectuer la première fois le passage du local au rationnel, et, pour les citoyens d'Athènes, de découvrir l'homme, ce n'a été qu'un jeu pour cette Acropole et sa beauté universelle de reconstituer une patrie à des hommes venus d'ailleurs et dispersés sur tout le globe et de faire ainsi refleurir la cité aux pieds mêmes de cette colline spirituelle que tu déparais. Ton génie particulariste peut trouver là, il me semble, de raisonnables consolations. »