LE PAYSAN AUTREFOIS ET AUJOURD'HUI
au paysan français, suivant les documents authentiques, dont on ne puisse retrouver la trace dans les usages qui accompagnent le copyhold anglais. »
La Bruyère écrivait pour un public sans illusion ni hypocondrie, fixé sur le chapitre de la nécessité ou, comme il dit, des « besoins », et qui avait sous les yeux le modèle servant au peintre. Aussi, quand celui-ci montrait des paysans « tout brûlés du soleil », il ne pouvait venir à l'esprit de personne que La Bruyère voulût protester. Mais il y a eu depuis des gens pour le croire et pour le faire. Nous n'exagérons rien. Exactement, ce ne sont pas les ardeurs du soleil que les hommes imputent à l'ancien régime, comme un abus insupportable et criant, mais c'est la rigueur des hivers. Le « Britannicus » de Y Intermédiaire rapporte ce trait qu'il faudrait s'en vouloir de laisser périr dans la mémoire des hommes. A la page 162 du fameux manuel de Paul Bert, Y Instruction civique à l'Ecole (première édition, Paris, Picard-Bernheim, 1881), il y avait une image où l'on pouvait voir l'habitation du vilain au moyen âge ; le dessinateur bien stylé avait pensé que par ces temps maudits, l'existence du pauvre serf ne pouvait évidemment se dérouler que sous un ciel éternellement noir, par dix degrés de froid et dans deux pieds de neige, et il avait agrémenté son dessin en conséquence. L'éclat de rire fut tel que pour les éditions suivantes, il fallut refaire la gravure.
La condition du paysan n'a jamais été et ne sera jamais facile, sa demeure ne sera jamais splendide, et il ne le demande pas. Mais ce qu'il peut exiger, c'est qu'aux difficultés naturelles, par malice ou par sottise, le législateur ne vienne pas, de sa grâce, ajouter un surcroît inutile.
Sous l'ancien régime, le paysan a toujours « peuplé grandement »; pendant tout le XVIIIe siècle, il n'a pas
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, d'acheter de la terre, malgré les taxes, dont Taine exagère d'ailleurs l'importance, et le bourgeois regardait la propriété foncière comme un excellent placement de famille.
Aujourd'hui, .sous l'empire d'une législation qui littéralement le tue dans sa descendance, le paysan compte
ses héritiers précautionneusement et il n'est pas rare que l'impôt dévore le revenu d'un bien ou le capital d'une petite succession.
Voilà à peu près tout ce qui distingue le paysan actuel du paysan de La Bruyère, et voilà ce qu'il a perdu à la Révolution. Qu'y a-t-il gagné? L'abolition d'usages qui ne demandaient qu'à mourir. Ceci est plus qu'une conjecture. L'expérience s'est faite. La France avait introduit au Canada le régime féodal qui maintenait au seigneur son importance pour lutter contre les sauvages. « Or, ce régime srest éteint de sa belle mort en 1854, ayant achevé son cours, mais ne laissant aucun souvenir d'animosité. » En sorte qu'un Anglais un peu infatué a pu écrire : « Le monde doit au sage conservatisme de l'Angleterre la possibilité d'entrevoir ce qu'aurait pu devenir la France, si elle eût échappé à la misérable influence de Rousseau et de Napoléon. A ceux qui nient la vraisemblance de la réforme pacifique dont nous parlons, nous pouvons montrer la condition des Canadiens sous l'heureuse égide de l'Angleterre. »
Quand, à la ligne même qui précède son portrait des paysans, La Bruyère écrivait : « Ce m'est une chose toujours nouvelle de contempler avec quelle férocité les hommes traitent d'autres hommes », il ne pensait certainement pas à cette férocité, pire que toutes, que des hommes ont inventé de mettre dans les institutions, et c'est bien de cette férocité-là qu'on peut dire qu'elle nous est une chose nouvelle, — et détestable.