UN APOTRE DIPLOMATE
combien ce terrain est convulsif et absorbe toutes autres idées... Celle-ci n'a duré que six semaines; mais ça exige une patience, une attention suivie d'autant plus pénibles que les moindres démarches, dans le cours de la vie ordinaire les plus indifférentes, tireraient à conséquence et pourraient entraîner les suites les plus fâcheuses. Cette situation pour une âme active est très pénible... J'ai eu pour cette fois à lutter contre la plus forte opposition qui depuis longtemps s'est élevée.. C'était une réunion de tous les anciens factieux aux plus mauvaises têtes du royaume. Cette situation pouvait rejeter le royaume dans tous les troubles que pendant quinze ans j'avais tâché d'étouffer, et cela serait immanquablement arrivé, si je n'avais mis autant de modération que de patience. Tous les gens de bien étaient alarmés. » Et plus que personne, Oster.
En effet, c'est lorsque le roi, assailli lui-même, était si hors d'état de le servir, que le prêtre sentit venir l'attaque la plus rude. Les luthériens se flattaient de mettre à profit les troubles du royaume pour enlever la révocation de l'édit de 1781 et ramener l'ancien état de choses. Que faire ? Le parti d'Oster fut bientôt pris. « Puisqu'on remet en question l'œuvre religieuse accomplie par le roi en 1779 et 1781, écrivent ses historiens, Oster excite les grands qui lui sont dévoués à tenter eux-mêmes l'offensive et à réclamer hautement une amélioration de la loi, dans le sens d'une liberté plus large avec un texte et des formules claires. Il n'y a pas de meilleure tactique pour défendre les positions conquises. » Et lui-même écrivait à la Propagande : « De cette agitation qui ne m'effraie pas, je vais tâcher d'obtenir une interprétation plus libérale, je l'espère -y je tâte en vue de cela les sentiments des députés notables, j'étudie leurs pensées et les amène à nous être favorables. » Le résultat fut, on s'en doute peut-être, que
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choses restèrent en l'état : Oster avait donc bien maïuvir
Il me semble que la leçon peut être recueillie; mais ce serait la perdre totalement que d'attribuer au prêtre lin la moindre pensée de rouerie; rien de tel n'entrait en cette âme ; sa diplomatie n'avait rien d'oblique, elle était au contraire l'acte d'un homme qui marche à son but en droiture, avec un cœur qui, suivant son lanne s'effraie pas d'une agitation o ; c'est pourquoi il fait plaisir à connaître.
LES VILLEROIS
Pour M. Lavis se.
Dans la Première année d'histoire de France l3 on rapporte l'anecdote courante du gouverneur de Louis XV, Villeroi, répondant : « Oui, sire » dès que le jeune roi ouvrait la bouche et avant même qu'il eût exprimé son désir. Dans la Deuxième année d'histoire de France, Villeroi est présenté tout au long comme gouverneur de Louis XIV : « La jeunesse de Louis XIV fut fort triste. Pendant très longtemps, Mazarin négligea beaucoup le jeune prince, qui était d'autre part très gâté par son gouverneur, Villeroi, ce qui n'était pas un moindre mal. On se moquait à la cour de Villeroi, parce que le roi n'avait pas plutôt dit : « Monsieur le Maréchal », qu'il répondait : « Oui, sire », etc. (Lavisse, Deuxième année d'histoire de France, Paris, Colin, 71e éd.).
La vérité, n'importe quel Larousse vous le dira, c'est qu'il y eut, entre beaucoup d'autres, deux Villerois, l'un gouverneur de Louis XIV et l'autre de Louis XV. Mais est-ce que M. Lavisse peut se refuser le plaisir de les confondre tous deux, avec toute l'ancienne France, dans la même haine et la même anecdote ?
1. Gilbert apportait un appendice à la savante et généreuse défense que Jean Longnon fit contre M. Lavisse du beau livre de M. Funck-Brentano : le Roi. V. Revue Critique des Liées, les 25 juillet, 10 août et 10 octobre 191 3. — E. M.
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Or, qu'étaient ces V'illerois ? Un récent ouvrage sur « l'affiiire du Bonnet ' », dont l'ennemi même de Lavisse a, par un coup du son, rédigé la préface, cite
mit lux des traits dont la saveur n'est assurément pas moindre que ce - Oui, sire », pour tous les temps, qui tait si plaisamment radoter le professeur.
Villeroi, le futur gouverneur de Louis XV, était
connu pour sa fatuité prétentieuse. Saint-Simon raconte ce tour, « à le tuer », que le vieux duc de(îesvres lui fil un jour, à Marlv. Les courtisans étaient autour de la table du roi, à l'attend re. Arrive le maréchal de Villeroi <> avec ce bruit et ces airs qu'il avait pris de tout temps ». Ce bruit impatienta sans doute le duc, qui se prit à lui dire tout d'un coup : « Monsieur le Maréchal, il faut avouer que vous et moi sommes bien heureux. » Le maréchal, que ce début ne mettait pas trop en confiance, tente de rompre le propos ; mais l'autre, trop bien parti, « continue, l'apostrophe pour se faire écouter, admire la fortune de Villeroi qui épouse une Créqui, et de son père, qui épouse une Luxembourg, et de là des charges, des gouvernements, des dignités, des biens sans nombre ; et les pères de ces gens-là des secrétaires d'État : « Arrêtons-nous là, Monsieur le Maréchal ! s'écria-t-il, n'allons pas plus loin, car, qui étaient leurs pères, à ces deux secrétaires d'Etat? de petits commis, et commis eux-mêmes : et de qui venaient-ils ? Le vôtre, d'un vendeur de marée aux halles, et le mien, d'un porte-balle et peut-être de pis. Messieurs, s'adressant à la compagnie tout de suite, est-ce que je n'ai pas raison de trouver notre fortune prodigieuse, à M. le Maréchal et à moi ? N'est-il pas vrai donc, Monsieur le Maréchal, que nous sommes bien heureux? »
i. L'affaire du Bonnet et tes mémoires de Saint-Simon, par André Grellet-Dumazeau ; préface de M. Frantz Funck-Brentano.
LES VILLEROIS 449
Voilà, peut-être, un xvne siècle que le public ne soupçonnait pas. Mais à qui la faute, je le demande, sinon à M. Lavisse et à ses manuels tendancieux? Ces Villerois, ces Gesvres, qu'on doit prendre, à l'école primaire, pour les rejetons d'authentiques dynasties féodales (« le gouvernement des nobles », parbleu!) qu'étaient-ils? On vient de l'entendre : les petits-fils des pareils de M. Lavisse. Les Gesvres venaient des Potier, marchands pelletiers ; Saint-Simon en descendait également, et à l'aigreur de son récit on devine que l'évocation de ces Potier-là ne lui avait fait aucun plaisir. D'ailleurs, dit-il, le discours du duc « n'apprenait rien que personne ne sût ». Quant aux Villerois, d'Hozier, dans ses Mémoires sur les ducs et pairs, qu'il fit pour le Roi et pour Mme de Maintenon, nous renseigne tout au long. Leur premier nom fut Neuville. « Richard de Neuville, marchand de poisson de mer es halles de Paris, dit d'Hozier, était ainsi qualifié dans son épitaphe qui se voyait encore l'an 1645 sous le charnier des Saints-Innocents, et elle porte qu'il mourut le 18 février de l'an 1401. — On prétend que Nicolas de Neuville, clerc de la cuisine du roi Philippe le Long l'an 13 17, était son grand-père. Mais il est certain que Nicolas de Neuville, fils de Richard, fut, comme lui, vendeur de poisson de mer et que Simon de Neuville, son frère, fut institué dans l'office de receveur et voyer de Paris le 7 février 1409. — Entre les enfants qui sortirent de son mariage, Hugues de Neuville, l'aîné, était aussi vendeur de poisson de mer, Charles de Neuville, le second, marchand épicier. » Mais voici qui va décider des brillants destins de la famille. Un autre frère du marchand épicier et du vendeur "3e poisson de mer, receveur des aides et des tailles à Beauvais, épousa Geneviève Le Gendre, fille de Jean Le Gendre, trésorier des guerres, anobli l'an 1496 et fils d'un marchand de vins (d'autres disent qu'il fut lui-même marchand de
Pierre Gilbert. — I. 29
miroirs). Ce Nicolas devint conseiller au conseil privéen [544. Son fils, secrétaire du Roi Tan 1539, ayant été institué héritier testamentaire de Pierre Le Gendre, son oncle maternel, Seigneur de Fillcroy, d'Alincourt et de Magny, à condition de porter son nom et ses armes, il prit l'an 1554 des lettres de mutation du nom de Neuville en celui de Le Gendre.
Ce fut le fils de ce Neuville-Le Gendre qui eut Marot pour page, comme le poète le rapporte dans sa dédicace du Temple de Cupidon.
Le fils de celui-ci, Nicolas Le Gendre, porta toujours le surnom de Le Gendre jusqu'en 1582, ensuite il reprit le nom de Neuville. Nouvelle époque en 1559 : il épouse la fille de Claude de l'Aubespine, secrétaire d'Etat, et est fait lui-même secrétaire d'État en 1567. C'est le Villeroi de la Ligue et des Mémoires.
Son fils, Charles de Neuville, marquis d'Alincourt, sera, comme son père, gouverneur du Lyonnais et chevalier du Saint-Esprit en 1597.
Le maréchal gouverneur de Louis XIV, père de l'autre maréchal, gouverneur de Louis XV, était son fils. Il n'y avait au-dessus d'eux que les princes du sang ; encore le dernier ne se privera-t-il pas de batailler pour obtenir aux ducs et pairs les prérogatives et honneurs réservés aux enfants de France. Ce qui n'empêchait personne, comme on l'a vu, de garder le souvenir des marchands des halles. Il y aurait peut-être là un sujet d'allocution aux enfants du Nouvion-en-Thiérache.