‹ La forêt des CippesChapitre 10 sur 181 · LES CHŒURS D ATHALIE I · texte numérisé non relu

LES CHŒURS D ATHALIE I

de l'expression qui semble ainsi mieux courir, on y trouve tout ce qui peut échauffer le sentiment. Ecoutez comme cela « part » bien :

O mont de Sinaï, consei've la mémoire Dis-nous, pourquoi ces feux et ces éclairs...

Venait-il renverser l'ordre des éléments ? Sur ses antiques fondements Venait-il ébranler la Terre ?

Vous qui ne connaissez qu'une crainte servile, Ingrats, un Dieu si bon ne peut-il vous charmer ? Est-il donc à vos cœurs, est-il si difficile Et si pénible de l'aimer?

Les derniers vers nous rendent, en outre, la douceur de Racine, cette douceur mouillée et pourtant traversée d'une flamme, qui lui fît craindre d'avoir rendu trop aimables ses peintures de la passion.

Par instants, les nerfs des belles Israélites ont comme besoin de se détendre et leur imagination s'accorde d'aimables repos :

Tel en un secret vallon,

Sur le bord d'une onde pure,

Croît à l'abri de l'aquilon,

Un jeune lis, Vamoiir de la nature.

Ce qui est sans doute encore mieux senti que vu.

Que du Seigneur la voix se fasse entendre. Et qu'à nos cœurs son oracle divin

Soit ce qu'à l'herbe tendre Est, au printemps, la fraîcheur du matin.

Tel est parfois le « mouvement lyrique » que certains vers ne peuvent pas être dits. Ils chantent tout seuls, ils portent la voix. Ce début, par exemple :

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Quelle Jérusalem nouvelle Sort du fond du désert brillante de clartés !

Quels beaux sujets de chants aussi ! Voyez comme l'amour de Dieu tourne la passion en lyrisme. En même temps que, chez Racine, le sentiment s'épurait, le rythme s'assure et se nuance. Rien de violent; mais quel don de soi encore !

D'un cœur qui t'aime, Mon Dieu, qui peut troubler la paix ?

Il cherche en tout ta volonté suprême, Et ne se cherche jamais.

Sur la terre, dans le ciel même, Est-il d'autre bonheur que la tranquille paix D'un cœur qui t'aime ?

Voix émouvantes de Saint-Cyr, ces chœurs nous rendent vos accents !

Iphigénie.

Il est bien certain que le sacrifice à' Iphigénie n'est pas une aventure commune : l'idée en est même horrible et difficile à soutenir. Mais la tragédie a précisément pour objet de représenter de grandes actions et d'exciter des sentiments que soulève rarement le train ordinaire de la vie. En outre, elle ne peint l'homme que sous l'impression, la menace ou le coup du malheur. Elle exige des infortunes exceptionnelles.

Mais elle demande aussi la vraisemblance, l'accord de

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ces termes opposés lui permettant, seul, de frapper l'imagination et d'exciter la terreur.

Or, Racine, qu'on voudrait faire passer pour une espèce d'idiot, d'ailleurs harmonieux, n'a jamais eu de plus grand souci que celui de la vraisemblance. Le personnage d'Eriphile, dans cette même Iphigénie, a été inventé pour satisfaire à ces exigences. » Quelle apparence, écrit Racine, que j'eusse souillé la scène par le meurtre horrible d'une personne aussi vertueuse et aussi aimable qu'il fallait représenter Iphigénie. » Rien n'est d'ailleurs plus variable que l'idée que les hommes se font de la vraisemblance. Andromaque avait bien choqué les contemporains de Racine par la violence et la « férocité » de Pyrrhus. Et Racine s'en excusait ainsi dans sa préface : « J'avoue qu'il n'est pas assez résigné à la volonté de sa maîtresse et que Céladon a mieux connu que lui le parfait amour. Mais que faire ? Pyrrhus n'avait pas lu nos romans. Il était violent de son naturel. Et tous les héros ne sont pas faits pour être des Céladons. » Le détracteur de Racine ' n'en pense pas moins, il est vrai, que Racine « a simplement fait dialoguer dans son théâtre les personnages conventionnels des romans à la mode. Son génie poétique a donné souvent un charme ineffable (?) aux inventions de M"= de Scudéry ».

Quant à savoir si, par l'invention d'Ériphile, Racine a rendu son poème vraisemblable, je ne veux là-dessus que le témoignage du conférencier qui trouve le « quatrième acte presque entièrement admirable ». Malgré sa résistance aux impressions du beau, aurait-il été touché par ce quatrième acte, si Racine, par ses préparations et sa composition sérieuse, n'avait porté la situation à un

I. La conférence de M. René Fauchois à l'Odéon, en octobre 1910, donna le signal d'une bataille littéraire dont on retrouvera le détail à la firr du volume. Voir Appendice XIV. — E. M.

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degré de pathétique et d'humanité dont les plus insensibles ne peuvent éviter la contagion ? Seulement, Racine n'a-t-il pas, en effet, obtenu ce résultat au prix de quelque lenteur, voire de quelque complication ? C'est une question de goût ; M. René Fauchois ne la pose même pas.

Iphigénie peut être regardée comme un ambigu des deux « poétiques » raciniennes, celle àH Andromaque et celle d'Aihalie, pour choisir les types les plus purs. Dans l'une, l'homme contribue seul A son malheur ; dans l'autre, la divinité mène l'action (formules d'ailleurs trop brèves pour être tout à fait rigoureuses).

Or, Iphigénie, au point de départ et au dénouement, oracle et miracle, découvre bien la main des dieux immortels ; mais il n'est pas douteux que dans la pensée de Racine, Ériphile devait aussi mériter son trépas et que toutes les péripéties, sauf la catastrophe, sont l'œuvre des personnages mêmes. Ainsi la source d'émotion est double ; et il peut demeurer dans l'esprit du spectateur quelque hésitation ou quelque incertitude.

C'est pourquoi il est permis de placer Iphigénie un peu au-dessous des plus parfaites tragédies de Racine.

Mais ce défaut n'est imputable qu'à une admirable conscience d'artiste ; il témoigne d'un excès de scrupule. Et il montre le sérieux de cet art que M. Fauchois juge « superficiel » et qui nous paraît répondre, au contraire, à tout ce qu'on doit attendre des ouvrages de l'esprit.

Aussi bien, il nous reste à parfaire la définition de la tragédie : la tragédie n'a pas, proprement, pour objectif de représenter le malheur ; elle n'est pas purement action et drame ; elle est surtout poésie, parole, voix de l'âme ; son essence, c'est le dialogue, qui exprime tout ce que l'excès du malheur peut arracher au cœur de

j l'homme, elle traduit l'homme transfiguré et transporté

par l'infortune ; elle surprend l'éclair jaillissant du choc

i de deux âmes orageuses, sous la menace d'un ciel d'airain.

Bajazet.

Pour la reprise à l'Odéon, en janvier 1912, de cette tragédie.

■ La dernière fois que Baja:^et tint l'affiche, ce dut être, sauf erreur, ce sinistre jeudi de l'incendie du Théâtre Français. Si l'on doit attribuer à quelque frayeur superstitieuse son long exil de la scène, l'Odéon vient donc 4'interrompre la prescription. Et l'on doit s'en féliciter. Par la rapidité et la clarté de l'intrigue, par la violence, la nudité, voire la crudité des sentiments, par l'heureuse simplicité du style, Bajazet a pu passer pour la plus dépouillée et la plus véhémente des tragédies raciniennes. Le sujet brutal, vous le connaissez : Bajazet et Atalide, amants en secret, se cachent de l'esclave Roxane, favorite du sultan, de qui dépend et leur liberté •et leur vie et qui a déclaré sa passion pour Bajazet. Atalide décide Bajazet à feindre pour Roxane un amour qui lui ouvrira les portes du cachot et l'accès même du trône des sultans. Elle-même se fera auprès de Bajazet l'intermédiaire de Roxane pour la mieux entretenir et perdre dans son erreur. Ce sujet brille donc par l'audace. Mais écoutez Racine : « Il me semble qu'il suffit de dire que la scène est dans le Serrail. En effet, y a-t-il une cour au monde où la jalousie et l'amour doivent être si bien connus, que dans un lieu où tant de rivales sont enfermées ensemble, et où toutes ces femmes n'ont point

Pierre Gilbert. — II. 2

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d'autre étude, dans une éternelle oisiveté, que d'apprendre à plaire et à se faire aimer ? » Mais il y a les hommes, de moins de souplesse et qui posent des pas un peu lourds sur des trames un peu subtiles. « Les hommes, vraisemblablement, n'y aiment pas avec la même délicatesse, explique Racine. » La rudesse de Bajazet, en effet, gâtera tout. Vous savez la suite et qu'on y respire parfois une assez forte odeur de ménagerie. Malgré cela, Bajaxft à la scène plaît moins que je ne croyais (ce qui n'empêche pas que ce soit un chef-d'œuvre). — Pourquoi ?

C'est la seule tragédie de ce poète, où les sentiments demeurent immuables et où, en aucun moment, le spectateur n'hésite à leur endroit. L'intérêt pathétique alors se rassemble entièrement autour de cette incertitude : Roxane fera-t-elle étrangler Bajazet ou Bajazet abusera-t-il Roxane ? Incertitude qui ne nous inspire qu'une curiosité désintéressée : car nous demeurons indifférents au sort de ces personnages, dont la rusée sauvagerie nous étonne plus qu'elle ne nous émeut. J'excepte, bien entendu, le vizir Acomat qui, pour l'amour de son génie, fait trembler pour ses jours, ce maître homme que Voltaire appelait « l'effort de l'esprit humain ». Mais si, à part Acomat, les périls des héros nous laissent froids, sans doute, c'est que d'aucune manière on ne voit de moyen d'éviter la sanglante boucherie ; et c'est que le caractère des héros, principalement des héroïnes, ne réussit pas à nous mettre avec eux de complicité. Condorcet, dont l'autorité paraîtra inattendue, mais dont la rectitude de jugement est ici bien remarquable, a clairement aperçu tout cela : « Dans Bajazet, Roxane n'est point intéressante (c'est-à-dire sympathique) ; elle trahit Amurat, son amour et son bienfaiteur; sa passion est celle d'une esclave violente et intéressée ; mais cette passion est peinte par un grand

maître. » Et il reproche à Baja^et cet autre défaut « de ne laisser l'idée d'aucun dénouement heureux. » Du moins la pièce « est-elle susceptible de plusieurs dénouements ».

Racine savait tout cela, et c'est merveille de le voir rudoyer sa matière. Tout ce qui lui manque du côté des caractères, un peu trop entiers jusque dans la duplicité, il le regagne du côté de l'intrigue, simple sans doute, mais étonnamment mouvementée. Suivez l'action depuis le premier soupçon de Roxane et l'arrivée d'Orcan, porteur d'un nouvel ordre de livrer Bajazet au supplice. Roxane éprouve Atalide par le fatal message. Atalide se trahit :

Ma rivale à mes yeux s'est enfin déclarée.

Une esclave lui dérobe le billet de Bajazet qui illumine Roxane. Acomat, averti alors par Roxane, décide de livrer en faveur de Bajazet le suprême combat. Dernière entrevue de Roxane et de Bajazet. La mort de Bajazet est résolue, puis celle d' Atalide. Mais

Le rebelle Acomat est maître du palais :

C'est à Roxane de craindre. Acomat paraît. Il cherche Bajazet dont on ignore le sort. Nouveau coup de théâtre : Roxane a^été poignardée de la main même d'Orcan. Osmin confirme la nouvelle et annonce la mort d'Orcan :

Orcan qui méditait ce cruel stratagème, La servait à dessein de la perdre elle-même ;

Nos bras impatients ont puni son forfait Et vengé dans son sang la mort de Bajazet. — Bajazet! Que dis-tu ? — Bajazet est sans vie, L'ignoriez-vous ? — O ciel !...

Atalide se tue. Tout cela presque en un acte.

Jamais Racine ne se montra plus habile dramaturge, — parce qu'il n'en eut plus jamais besoin. C'est l'unique fois, par exemple, qu'il eut recours à cet artifice du billet perdu. Et cela encore est très significatif.

Non moins habilement, il prévient le danger du caractère de Roxane, qui risque de refi'oidir la sympathie ; il le nuance assez pour laisser l'intérêt en suspens. Car ce serait une erreur de prendre contre Roxane le parti d'Atalide. Roxane n'est pas l'héroïne aux passions élémentaires qu'on imagine volontiers. Toutes les croix de la femme dédaignée, elle les porte, elle les souffre ; ses pleurs ne lui sont pas tirés par la seule sensualité et l'excès des jouissances; elle verse toutes les larmes de la tendre passion et de la plus atroce douleur.

La sultane a suivi son penchant ordinaire,

A peine ai-je parlé, que sans presque m'entendre, Ses pleurs précipités ont coupé mes discours. Elle met dans ma main sa fortune, ses jours, Et se fiant enfin à ma reconnaissance, etc..

Et ce lamentable monologue, après la trahison découverte :

Avec quelle insolence et quelle cruauté

Ils se jouaient tous deux de ma crédulité !

Quel penchant! quel plaisir je sentais à les croire!

Tu ne remportais pas une grande victoire,

Perfide, en abusant ce cœur préoccupé,

Qui lui-même craignait de se voir détrompé.

Elle est touchante. Avec une maniaque insistance, comme si le cœur servait à payer ces dettes-là, elle rappelle le souvenir de ses anciens bienfaits, parce que, dans son déHre, elle n'a plus vraiment foi qu'en l'absurde.

A quelles profondeurs le poète nous entraîne ! Voltaire, comparant Roxane à la Médée de Corneille, disait : « Le rôle de Roxane est le chef-d'œuvre de l'esprit et du goût dans un temps plus heureux : l'une est une statue grossière de l'ancienne Eg)'^pte; l'autre est une statue de Phidias. »

Aussi regrette- t-on peut-être de ne point assez voir en action un si bel animal. C'est tantôt un récit, tantôt un monologue, qui trahissent le secret de cette âme : ce n'est aucun dialogue. Et il n'y avait pas moyen autrement parce que, sauf Roxane, tous les personnages sont fourbes et menteurs : le dialogue n'eût rien rendu. Pourtant l'on se prend à désirer quelque scène de séduction, où Roxane se montrât humble, féline, caressante et flexible, et Bajazet presque touché de compassion; quelque chose comme le

Bajazet, écoutez ; je sens que je vous aime,

mais plus poussé. Racine en eut probablement l'idée; pourtant, il attendit, pour libérer son audacieux génie, une occasion meilleure : Phèdre. Phèdre est vertueuse, partant plus sensible que Roxane : et ses souffrances sont aussi plus belles. Remarquez que dans tout le théâtre de Racine, Roxane et Phèdre figurent les seules, amantes méprisées qui soient des femmes. Bajazet représente donc bien la première idée de Phèdre. A ce titre, je m'assure qu'on l'aimera doublement.

Le Caractère de Bérénice.

Il court sur la reine de Palestine les idées les plus fantastiques. On veut faire passer Bérénice pour une reine noble. Et il y a plus de cent ans que cela dure. « Femme tendre, sans être passionnée », dit l'un. Figure « toute de tendresse noble », dit l'autre. Et M"*^ Bartet accrédite encore cette opinion par le prestige d'un talent qui s'est mis au-dessus de la critique. Rien de terrible comme une comédienne, surtout officielle, qui a attrapé la distinction : rien ne l'en ferait plus sortir. Or, ici, son erreur est complète : Bérénice est une passionnée...

Quand Bérénice paraît, tout flatte sa passion, et, légère, le bonheur l'emporte jusqu'à la cruauté. Elle contraint, par tyrannie, Antiochus à se déclarer. Et, quand il a parlé, elle l'accable d'un pardon qui se croit généreux et qui n'est que féroce. C'est une folle d'amour, qui se livre au plaisir.

Qui ? Moi le retenir !

J'en dois perdre plutôt jusques au souvenir.

Elle n'est remplie que de son espérance, que de son; égoïsme.

De cette nuit, Phénice, as-tu vu la splendeur ?

Comme Titus lui marque peu d'empressement, elle le cherche et, dans le premier emportement, se plaint eif boude (mon dieu, oui !)

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