NICOMEDE
plaisir des juges et témoins les phases d'une belle joute oratoire, n'en produit pas moins son effet, qui est de conjuguer les mouvements des acteurs. Aussi Corneille semble-t-il mettre sa dilection dans le meilleur orateur et dialecticien, ou plus exactement, il fait honneur de ses plus beaux discours à son héros préféré : le luxe et l'éclat du verbe semblent donc bien correspondre, dans son esprit, à la générosité des sentiments, comme aussi à la vraie puissance, ainsi qu'en témoigne le dénouement. La contagion de magnanimité qui, en dernier lieu, réconcilie tous les acteurs sous l'ascendant de Nicomède et convertit les fourbes, les traîtres et les médiocres à sa grandeur d'âme, signifie, autant que le triomphe du jeune prince, celui des nobles discours. Et c'est dans tous les sens qu'il faut entendre que Nicomède a le dernier mot.
Je ne viens point ici montrer à votre haine Un captif insolent d'avoir brisé sa chaîne ; Je viens en bon sujet vous rendre le repos Que d'autres intérêts troublaient mal à propos. Non que je veuille à Rome imputer quelque crime : Du grand art de régner elle suit la maxime. Et son ambassadeur ne fait que son devoir Quand il veut entre nous partager le pouvoir...
Donne-t-on plus galamment le salut des armes ? Et ce Nicomède soulageant son grand cœur par de l'éloquence, trop amoureux peut-être du trop beau timbre de sa voix, que fait-il, nouvel Orphée, que de charmer les monstres par ses périodes balancées ? Ce dénouement aveuglément optimiste, il ne faudrait pourtant pas l'imputer entièrement au prestige de ce ténor. Corneille sentait un autre souci : la peur de compromettre dans une sanglante intrigue la majesté du nom romain. Le père d'Horace et de Cinna se tenait réellement pour
lO THÉÂTRE CLASSIQUE
comptable de l'honneur immaculé dé Rome et du Sénat: le refus de ternir une si belle gloire, comme d'anéantir les grandes leçons de politique qu'en leur nom il avait prononcées, le contraignit à un dénouement qui ménageât sa susceptibilité romaine ; et, par conséquent, à un dénouement heureux :
Nous autres, réunis sous de meilleurs auspices, Préparons à demain de justes sacrifices. Et demandons aux dieux, nos dignes souverains. Pour comble de bonheur l'amitié des Romains.
L'inévitable à-propos, dû, cette année, à la plume de M. Levaillant, exaltait (oh ! pas bien haut !) Corneille éducateur de héros. Corneille fut certainement un de nos plus curieux hommes de théâtre ; pour éducateur, on le dit, je crois, quand on pense vite '.
I. Le lecteur deux fois surpris reprendra le tome I, à la préface. « Prusias, disait finalement Gilbert critiquant le jeu de Sylvain dans ce rôle, figure dans la pièce la politique de l'expectative et, en somme, du bon sens ; il n'est pas douteux que, politiquement, le roi a raison contre Nicomède ; sa seule disgrâce est de posséder une âme médiocre que son fils éclipse sans pitié. // plaisait à Corneille de sacrifie?- en hii la raison à Vhérotswe ; cependant il n'était pas du caractère du grand homme de le sacrifier bassement. » — E. M.
SUR RACINE Les Chœurs d'Athalie.
Athahe se distingue des autres tragédies de Racine, et même d'Esther, en ce qu'on y voit représentée, non pas une crise d'âme, mais une crise politique et religieuse. Et encore que cette crise doive intéresser extraordinairement tout cœur chrétien puisque, comme l'écrit Racine, il s'y agit « non seulement de conserver le sceptre de la maison de David, mais encore de conserver à ce grand roi cette suite de descendants dont devait naître le Messie » ; cependant, comme dans toute la conduite de l'action il est nécessaire de faire sentir la main de Dieu, on pourrait craindre sans doute que la grandeur du spectacle enflammât l'intelligence sans émouvoir assez le sentiment. Les chœurs y ajoutent un élément certain d'humanité.
Indiquant le moment où l'émotion produite par l'espoir ou la crainte des desseins de Dieu ne se contient plus, ils marquent comme un sommet pathétique de l'action. Ils sont, sous leur forme vive, un état d'esprit représenté ; état d'esprit actif, car la tension même et la ferveur des âmes doivent mériter le triomphe final. Joint qu'ils voilent, comme d'un brouillard de larmes, le développement un peu rectiligne de l'action, donnent l'angoisse du dénouement et font flotter autour du drame divin l'incertitude particulière de l'homme. Et nul
mieux que Racine n'eut sans doute l'intelligence de son œuvre (ce qui prouve bien qu'on ne peut être introduit que par l'intelligence au sentiment de la beauté racinienne), lorsqu'il écrivait encore : « Ajoutez à cela que cette prophétie (de Joad) sert beaucoup à augmenter le trouble dans la pièce par la consternation et par les différents mouvements où elle jette le chœur et les principaux acteurs. »
En résumé, ils ont une valeur particulière d'émotion et de pathétique, étant la partie la plus humaine de la tragédie, et en même temps ils ont une haute destination religieuse et spirituelle, étant chargés de nous représenter constamment la grandeur et l'incalculable portée d'un drame dont dépend la rédemption du monde. Il faut d'ailleurs mettre à part le chœur du quatrième acte, qui ne pouvait être qu'un long cri d'effroi, alors que déjà résonnent « la trompette des cruels Tyriens » et « les cris des barbares soldats « :
Triste reste de nos rois.
Chère et dernière fleur d'une tige si belle, Hélas ! sous le couteau d'une mère cruelle Te verrons-nous tomber
Il serait facile de montrer, par mille exemples, qu'à tous égards, il n'y a pas d'art plus intelligent que celui-là.
Et y en eut-il jamais de plus émouvant, de plus naturel ni de plus sensible ? Jamais aucun art plus simple a-t-il mieux répondu à une idée plus périlleuse : ressusciter le chœur antique ? Jules Lemaitre a eu bien raison de remarquer que ces chœurs, dont il admire la beauté, « valent moins par l'expression que par le mouvement lyrique ». Comment mieux dire que Racine a exactement réussi en ce qui convenait?
Sûreté de mouvement et fermeté d'accent, vivacité et variété des rythmes, simplicité, ingénuité, fraîcheur