‹ La forêt des CippesChapitre 101 sur 181 · MADAME DE CHATILLON · texte numérisé non relu

MADAME DE CHATILLON

donc, eut, étant demoiselle, une liaison avec le grand Condé. Elle épousa ensuite M. de Châtillon, et Condé fut mis en pénitence. Châtillon mourut et Condé entreprit une nouvelle galanterie. Les mémoires, les gazettes du temps, celle de Loret, par exemple, la dépeignent comme la plus illustre beauté de la Fronde : elle traînait une cour de nobles seigneurs prêts à lui sacrifier la sûreté de l'Etat. Nemours fut préféré à tous, et sans doute elle l'aimait bien ; mais aussi la duchesse de Longueville se l'était auparavant attaché par les dernières faveurs et, d'autre part, La Rochefoucauld, que Nemours avait supplanté dans ces précieuses faveurs, souhaitait assez passionnément de se défaire d'un si fortuné rival en l'occupant ailleurs. Comment définir après cela la nature exacte des sentiments que M"^ de Châtillon voua à cet heureux Nemours qui devait immortaliser son nom dans une aventure galante, inventée, celle-là, par M™' de Lafayette ? On en est un peu empêché, et le mieux est sans doute de reproduire ici cet extrait de la carte du Pays de Braqùerie, par cette mauvaise langue de Bussy-Rabutin :

Châtillon, grande et belle ville par dehors et mal bâtie au dedans, le peuple y aime l'argent. Elle a été si fort persécutée par deux princes (Condé et Nemours), qu'elle a été contrainte de se jeter entre les bras de lEglise. Un abbé commandataire (Fouquet) en a été gouverneur, mais depuis chassé pour vouloir trop entreprendre sur les privilèges de la ville, et maintenant il n'y en a plus : car on les veut obliger à servir jour et nuit et à payer la dépense.

Maintenant, fermez les yeux, cessez de penser à la Fronde, ne retenez que les noms, aussi impersonnels que des chiffres, de M. de Condé, de M'"^ de Châtillon et de M. de Nemours. Quelle Princesse de Clèves nouvelle, fille de la Dame aux Camélias, sort du fond du désert et porte sur le front une marque originelle 1

A sa sortie du couvent, M"' de Boutteville se laissa séduire par M. de Condé que son illustre naissance et sa gloire militaire ne recommandaient que trop auprès d'un cœur sans défense. Elle crut l'aimer. Cependant, à la rumeur de réprobation que firent naître leurs amours scandaleuses et qui offensa sa vraie gloire, elle connut la vulgarité de sa liaison et la taxa dès lors bien audessous de ce qu'elle avait estimé jusque là. C'est dans le même temps que, pour réparer ce qu'elle réputait une erreur de discernement plutôt qu'une faute contre l'honneur, elle brigua une illustre alliance, capable d'éteindre tous les mauvais bruits qui couraient sur sa vertu, M. de Châtillon, intime ami de M. de Condé, fut distingué par M"'= de Boutteville et bientôt pris, malgré toutes les oppositions du Prince, dans un engagement définitif. Mais, de cet instant, datèrent pour elle des déconvenues tragiques dont la seule idée eût sans doute suffi pour lui donner l'horreur de son projet sinistre.

M. de Châtillon qui, pour sa part, croyait atteindre au comble du bonheur, fut arrêté, dès ses premiers transports, par la découverte imprévue de son infortune en quelque sorte anticipée. Il voulut apprendre de sa femme le nom de son offenseur ; mais la crainte qu'un aveu de M""^ de Châtillon ne vérifiât ses soupçons à l'endroit de M. de Condé, son plus intime ami, paralysait souvent son furieux désir d'apprendre. M. de Condé, de son côté, que les vues de M"^ de Boutteville sur M. de Châtilbn avaient d'abord jeté dans une irritation où la jalousie pouvait bien autant prétendre que l'amitié^ reprenait alors sur la malheureuse femme le plus triste des avantages et l'enfermait dans le silence autant par la honte d'un scandale public que par la terreur des conséquences sanglantes de son aveu. Prisonnière de ces deux êtres implacables et ayant éprouvé l'empêchement de refaire sa vie, comme on disait autrefois. M"* de

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