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LES FLAMBEAUX 23 I

lot, que ce ménage Bouguet inventé par M. Henry Bataille. Laurent Bouguet et sa femme, depuis vingtcinq années, vivent dans une union spirituelle qui leur interdirait, si seulement ils y songeaient, de démêler leur contribution respective à l'œuvre scientifique et philosophique qui a illustré le nom de Bouguet et lui méritera bientôt l'attribution du prix Nobel. A côté d'eux vit un autre grand savant, Blondel, que sa modestie relègue volontairement au rang de collaborateur, mais dont la part ne fut inférieure ni à celle de Laurent, ni à celle de Jeanne : la Trinité, les appelle-t-on. Enfin, dans l'ombre de ces trois grands savants, se cache une jeune étrangère, venue de Hongrie, après quelque malheureuse aventure, à qui son dévouement, à défaut de réelle aptitude scientifique, a, à la longue, gagné une place assez en vue dans l'Institut.

Bouguet a réuni plusieurs savants, ses confrères, pour leur annoncer la découverte du bacille du cancer : demain, la nouvelle lancée par l'Académie de médecine courra le monde et rapportera dans le petit Institut Claude Bernard la généreuse moisson des couronnes offertes aux bienfaiteurs de l'espèce. Et c'est sur un tumulte d'enthousiasme que commence la tragédie des Flambeaux.

Mais un ver ronge la statue du grand homme, et à force de tarauder, lui étalera en pleine flice une tache honteuse. On dit dans l'entourage de Bouguet, et les envieux vont dabaudant, que les rapports du savant et de la jeune Hongroise Edwige ne seraient pas seulement d'ordre intellectuel. Le bruit en est venu jusqu'aux oreilles delà fille de Bouguet, qui s'ouvre à sa mère de son désir de voir éloigner Edwige. « Repose-toi sur moi, lui dit la savante, mais quel mal tu viens de faire à ma quiétude ! » Le drame est alors lancé, et comme il sied au théâtre, ce sont des paroles humaines qui tiennent le rôle de la

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fatalité. Des médisants ont jasé, que Marcelle a entendus. Marcelle a parlé à sa mère. Celle-ci parlera à son mari. Bouguet parlera à Hedwige, puis à Blondel, et des répercussions de toutes ces paroles inévitables, mais qui ne font qu'épaissir le malentendu et obscurcir le ciel, le conflit éclatera.

Jeanne Bouguet met donc son mari au courant des bruits scandaleux , et, le plus simplement du monde, après lui avoir juré que, forte de leur union de vingtcinq années, elle n'attacherait pas de sérieuse importance à l'égarement d'une heure, elle lui demande s'il est exact qu'à un moment quelconque Edwige ait été pour lui autre chose qu'une collaboratrice et une élève. Bouguet répond qu'il ne s'est jamais rien passé.

Nous saurons bientôt que Bouguet, en homme d'autorité, en savant habitué à intervenir dans les phénomènes, et, comme il dit, à « équilibrer les forces de la vie », s'est fait le juge et l'arbitre du cas de conscience, et a menti à sa femme, n'acceptant pas qu'une erreur passagère puisse revivre dans ses conséquences et après plusieurs années troubler l'harmonie d'un milieu stable et actif : il ligotera l'artère avant que le flot ne jaillisse, et tout sera dit. Faux calcul : « Alors, lui dit sa femme, puisque Edwige n'a jamais été pour toi qu'une élève, rien ne s'oppose à ce que pour répondre au murmure naissant, l'une de ces deux mesures soit prise : ou bien éloigner Edwige, ou bien la marier avec Blondel. » Laurent résiste, mais bien vite il se reconnaît prisonnier de sa propre manœuvre et en empirique, en praticien peut-être un peu borné ou, ce qui revient au même, un peu trop haut juché sur son Sirius, il ne pense plus, et même il n'est plus libre que de parer au plus pressé. Pour juguler le soupçon dans l'esprit de sa femme, il accepte de communiquer à Edwige la sommation : s'éloigner ou épouser Blondel qui l'aime. Il accepte, le

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