‹ La forêt des CippesChapitre 110 sur 181 · VOULOIR · texte numérisé non relu

VOULOIR

Ce n'est jamais un vain précepte que celui de la distinction des genres, et moins que jamais au théâtre. L'auteur avisé, qui écrit avec la peur salutaire d'endormir le public, sait qu'il importe essentiellement, dès les premières répliques, de mettre au fait le spectateur. A cet égard les lois des genres servent comme de signaux pour empêcher que celui-ci ne prenne le change.

Ainsi, quand un auteur veut peindre la vie pour exciter l'émotion, on lui demande par une exposition saisissante de nous jeter tout de suite au vif du sujet. A plus forte raison doit-il s'expliquer lorsque, par une convention qui a besoin qu'on la signale, l'action est placée au ser\âce soit d'un jeu d'esprit ou de quelque moralité. La comédie romanesque a ses lois, la satirique a les siennes, une comédie morale, comme Vouloir, en a de différentes.

A propos justement de cet ouvrage, qui compte parmi les plus importants de la saison, je voudrais montrer comme il peut arriver à un auteur de fourvoyer son public en paraissant observer à différents moments les lois de différents genres.

Le célèbre neurologiste Richard Lemas, grand guéris-

seur des maladies de la volonté, s'éprit naguère d'une jeune veuve, Laurence Dalbois, qu'il soignait pour une affection ner\'euse « due au bouleversement provoqué chez elle par un accident d'automobile ». Il aurait pu la demander en mariage ; au lieu de cela, il a fui, cherchant au loin dans les expéditions la cure de son amour, et, ma foi, l'y trouvant. Car il se croyait de ceux qu'on admire plus qu'on ne les aime, et là-dessus il est parti, meurtrissant son pauvre cœur.

Bien du temps a passé, quand, au cours d'une visite à son beau-frère, Philippe d'Estal, qui développe dans sa Gascogne perdue une neurasthénie consécutive au veuvage, Richard Lemas revoit Laurence Dalbois. Que vat-il faire ? Se remettre à l'aimer ? — Que dites-vous là ? Laurence est la femme sociable et mondaine par excellence, vive, active, folle de sa liberté recouvrée. Richard délibère qu'il la mariera à Philippe d'Estal, pour le guérir de son dégoût des hommes et de la vie. S'ils se plaisent et si le ménage sera heureux, tout juste prendil le temps d'y songer, ou plutôt de se répondre par l'affirmative.

Le fait est que, dans une première entrevue, Laurence parvient pendant quelques secondes, en évoquant ses anciennes luttes oratoires (il fut député), à intéresser Philippe ; mais lui, presque aussitôt de se dérober et de pleurer et de gémir qu'on veut lui tuer sa précieuse chimère et détruire tout son bonheur qui est de se sentir endolori...

Pourtant le court éclair d'intérêt qu'elle a réveillé en Philippe suffit pour provoquer chez Laurence la vocation du sauvetage. Ce qui se passe ensuite, on nous le cache, jusqu'au moment où nous retrouvons Laurence et Philippe mariés. Nous devinons que la bonne volonté de la jeune femme a dû être suggestionnée constamment et comme remontée par Lemas, qu'il ne nous

paraît pas très surprenant, par le fait, de rencontrer en tiers dans le ménage, et nous attendons avec calme l'occasion, l'accident qui, rompant pour tous l'enchantement, mettra à la place la désillusion avec l'inimitié.

L'accident se produit en effet, grâce à l'intervention d'un invité gaffeur, accident qui prend très vite des proportions de drame dans cette atmosphère d'équivoque : Richard et Philippe surenchérissant à l'envi sur la maladresse de l'invité et envenimant les choses par l'effet d'une sincérité tardive. D'ailleurs, il n'était pas possible que Philippe ne sentît pas d'abord obscurément et enfin ne se rendît compte qu'à l'origine de son mariage avait présidé une volonté étrangère à la sienne et n'en souffrît pas comme si Laurence et lui ne s'étaient jamais aimés que par un prestige de sorcellerie ; en outre il était fatal que Richard, maniaque de la volonté, poussât l'habitude de l'intrusion jusqu'à se trahir et montrer, à son insu peut-être, le mobile tout personnel de sa sollicitude pour Laurence.

Ici Ton s'avise que cette indiscrétion de l'amitié, cet excès de l'esprit d'autorité, naturel, dit-on, chez les grands praticiens, pouvait fournir un fort bon thème de comédie, le même qui sauva le premier acte des Flambeaux, de M. Henry Bataille. Ne sera-ce pas toujours, en effet, un sujet de plaisanterie que cet aveuglement infatué des gens d'étude dans les affaires de sentiment et de conduite ? Et depuis la plus haute antiquité jusqu'à la fable de l'astrologue, et même, si vous voulez, jusqu'à ce subtil Jardin de Bérénice, n'existe-t-il pas, dans les genres les plus divers, une tradition de la sagesse pour dire sur tous les tons à ces théoriciens infatués qu'ils aient à s'occuper de leurs mathématiques ?

Mais ce thème occupe tout juste deux ou trois scènes de Vouloir ; encore n'est-il pas sûr que l'auteur y ait songé ; son idée parait autre, comme nous le verrons.

Donc Richard se bat en duel avec un amoureux de Laurence, et le mari, comme de raison^, est furieux qu'on ait pris sa place. L'amour que Richard professe généralement pour les responsabilités et l'action lui parait, en l'espèce, avoir un rapport très particulier avec sa femme et sans doute n'a-t-il pas tort : d'autant plus s'irrite-t-il de l'étrange aberration de Laurence, enragée de défendre Richard et d'incriminer son mari. Tout heureux d'avoir blessé son adversaire et son rival, Richard rentre alors pour s'entendre reprocher ses trop réelles indélicatesses. 11 proteste. Laurence sottement prend encore son parti, comme pour exaspérer la colère de Philippe qui, du coup, lui demande des comptes. Richard ne croit mieux faire, à son tour, que de s'interposer entre les époux, sur quoi Philippe se jugeant de trop, les laisse l'un à Tautre, non sans les insulter un peu. La suite se devine. Richard fait à Laurence l'aveu tardif de son ancien amour. Laurence tout émue, flattée, avide surtout de douceur, de tendresse, désireuse enfin de ne plus protéger mais de se réfugier dans une force, prête l'oreille à la déclaration et déjà toute réconfortée : « Eh bien ! mais marions-nous, propose-t-elle, il n'est jamais trop tard pour reconnaître une vieille erreur. »

Mais Philippe, dans ce moment, a connaissance d'un fait qui innocente les relations de Richard et de sa femme ; en bon malade, instantanément il passe des plus noirs soupçons à la confiance la plus iUimitée, et de la haine injurieuse au pur et candide amour. Qu'on lui rende Laurence, ou bien il se tue ! Richard le sauveteur comprend qu'il lui faut abandonner tout espoir. Quant à Laurence, il la convaincra de se réconcilier avec son mari en lui faisant craindre que Philippe n'épouse, ce Barbe-Bleue, une vague petite cousine en troisièmes noces.

Résumerons-nous nos impressions ? A première vue.

28o GÉNÉRALISA nu\S

on ne s'explique pas pourquoi Richard, autrefois, n'a pas épousé Laurence, pourquoi à présent il forme le dément projet de la marier avec Philippe, pourquoi en eflfet ils s'épousent, pourquoi ensuite Laurence montre à son mari de la jalousie au lieu de s'interroger elle-même, pourquoi enfin ils se remettent.

J'ai indiqué, en passant, que tout aurait pu tant soit peu s'éclaircir si M. Gustave Guiches, l'auteur de Fouloir, avait pris dès le début son parti de faire retomber sur Richard la responsabilité de toutes les catastrophes comme pour incarner en ce grand neurologiste la présomption scientifique elle-même. Il ne l'a pas fait : de propos délibéré, je pense. Alors cherchons ailleurs ce qu'il a voulu dire.

Il y a, dans la pièce, un certain marquis, faiseur de couplets, à qui l'on demande d'expliquer l'idée de sa revue.

— L'idée ! répond-il, mais il n'y en a pas !

— C'est vrai ?

— Ah ça ! vous croyez donc que je fais des machines à thèse ?

J'ai comme une vague idée que si M. Gustave Guiches n'a pas voulu précisément écrire une pièce à thèse (car en dépit de son titre, bien ambigu. Vouloir n'est pas du tout une apologie de la volonté), il a cependant combiné l'action et ses péripéties en vue de manifester une vérité psj'^chologique, et une seule. A proprement parler, ce ne serait donc pas une prédication morale ; mais certainement c'est une pièce à thèse psychologique, où tous les personnages mus par un ressort identique, assez subtil et caché, nous posent comme une devinette ; disons donc que c'est une pièce à clef, une charade, quelque chose, si vous voulez, comme la vieille comédie-proverbe, à quoi il n'a peut-être manqué, pour

être pleinement intelligible, qu'un titre qui l'explique et qui nous guide.

A la place de Vouloir, mettez le Gascon attrapé, par exemple, ou Tel est pris qui croyait prendre, ou n'importe quel titre qui signifie que l'homme est le jouet d'illusions qu'il forge lui-même, que c'est un animal habile et prompt à se sugi^estionner, et qu'en cela consiste même ce qu'on nomme la volonté : à croire ce qui n'est pas, à nous méprendre sur le compte de la réalité en sorte que cette méprise obtienne de nous le plus aisément du monde des actes qui, autrement, paraîtraient héroïques : instantanément l'intrigue de Vouloir devient la limpidité et la transparence mêmes. Voyez plutôt.

Quelle est cette troupe de détraqués que l'auteur promène d'acte en acte pour figurer le chœur ? Ce sont des neurasthéniques, comme Philippe d'Estal, venus d'un peu partout pour soigner, c'est-à-dire pour entretenir leur mal imaginaire dans un sanatorium dernier cri. Mais leur neurasthénie, c'est encore une forme de volonté, c'est de la volonté pervertie, mal appliquée, soit ! mais c'est de la volonté; et le remède, comme le mal, se trouve dans l'imagination. Concevez à présent tous les personnages de Vouloir (oh. I ce titre dont l'ironie fait long feu!) logés à la même enseigne, est-ce que tout ne paraît pas clair?

Richard n'a pas épousé Laurence, parce qu'il s'était construit de lui-même une idée, parce qu'il avait adopté une attitude dont il est, fut et sera toujours le prisonnier : il s'est condamné à paraître toute sa vie un héros : or un héros, croit-il, cela n'aime pas. Pour la même raison, Laurence n'a pas deviné son amour, parce que l'amour et ses faiblesses auraient démenti le portrait de Richard. C'est comme si ce grand homme avait passé avec le monde Une convention, aux termes de laquelle il ne ui serait dû que des applaudissements. « Il m'a toujours

252 GENERALISATIONS

semblé qu'il y avait des hommes pour qui l'amour est chose convenue et d'autres pour qui l'amour est chose plus difficilement admise. » Or, il était de ceux-ci, et à présent il est trop tard. A tel point que lorsqu'il annonce à Philippe sa résolution d'épouser Laurence, Philippe ne l'écoute pas et croit à une supercherie ; de même fait son ami le D" Bagel qui s'est trop fié aux grandes tirades des livres fameux du D' Richard Lemas. Ainsi, c'est quand le pauvre homme est sincère qu'il n'est pas cru, et on ne lui fait confiance que dans le temps qu'il joue un personnage : tel le berger qui s'était trop amusé à crier : au loup. Quelle dérision I II ne lui reste alors qu'à partir en murmurant : « Je vais me forcer à croire que je suis un homme de volonté extraordinaire. » Car pour beaucoup d'hommes, victimes de leur absurde manie, vouloir se résume souvent à vouloir ce qu'ils feraient mieux de ne vouloir pas et ce qu'ils regretteront d'avoir voulu.

C'est comme Laurence, qui s'hypnotise pour ressusciter en Philippe l'homme d'autrefois, l'orateur enthousiaste, le grand parlementaire. Est-ce qu'elle aime son mari ? Mystère, et puis qu'importe ? Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle aime l'idée de sa propre victoire et qu'elle déteste l'idée contraire, celle d'un Philippe qu'elle ne pourrait sauver de la mélancolie. Aussi le moindre signe de découragement chez Phihppe lui donne-t-il un violent dépit, mais sur la nature de ce dépit elle se méprend (nous nous méprenons) jusqu'à nommer jalousie sa rancune contre l'influence déprimante de la première femme, dont le souvenir lui fait obstacle. Ainsi le cœur est bien moins en cause que ce despotisme naturel à l'homme et qui lui sert souvent à se tyranniser soimême. Quand donc après les dédains de Philippe, elle croira son ascendant vaincu par celui de la morte, Richard la réconfortera incontinent en lui représentant

que la morte n'y est pour rien, mais seulement quelque petite-cousine : aussitôt retournée et la fierté aidant, Laurence recouvrera, avec Tespoir, son ardent désir de vaincre.

Et Philippe non plus n'est pas autrement fait. II suffit que brille à ses yeux l'image ou l'ombre de lui-même dans quelque intéressante attitude, pour qu'aussitôt, par suggestion, il se détermine à cette attitude. Richard Lemas le sait bien et voici comme il s'y prend au premier acte, pour ranimer en son beau-frère un semblant d'intérêt, pour amorcer, en quelque sorte, l'effort dont le malade s'est désaccoutumé. Il feint d'être plus découragé encore que Philippe à la suite d'un grand chagrin, et voilà notre neurasthénique qui se toque de l'idée de sauver Richard.

Le difficile, évidemment, c'est de faire vivre en société et concourir à un dénouement des êtres au moral aussi instable, et l'auteur n'avait pas trop de la Providence, incarnée en Richard, pour accorder, si peu que ce fût, ses personnages. On comprend donc qu'avant de disparaître, le docteur Lemas éprouve le besoin de remonter une dernière fois ses mécaniques en assignant à chacun son rôle, ou plus exactement son illusion. Voici ses dernières volontés :

— Reprenons nos places ! Reprenons nos volontés !

— Mais que ferons-nous, Philippe et moi, avec nos caractères ?

— Un ménage excellent. Xe comptez pas qu'il change. 11 sera toujours l'être sensible, imaginatif et emporté. Il vous tera des scènes admirables. Seulement, vous saurez à présent que tout cela n'est que l'expression tumultueuse ei variée de son amour pour vous, et cela vous rendra à l'égard de ses déchaînements plus clémente et plus douce. Quant à vous, Laurence, ne comptez pas changer non plus ! Vous serez toujours à son égard la femme agitée, remuante, et

VOUS l'agacerez parfois par l'excès de votre charme et le désir de lui plaire... Seulement il saura dès à présent que c'est là l'expression vivante et profonde de votre amour pour lui... En raison de quoi il vous sera plus soumis, vous vous ferez la concession réciproque sur laquelle s'établit l'amour vrai, et vous serei heureux, de toute In peur que vous aurei eue d'être malheureux.

Sage et modeste philosophie. Si l'on veut vivre, si l'on veut éviter d'inutiles souffrances, la grande affaire est de trouver aux choses, aux sentiments, un nom, une valeur, un sens en rapport avec notre bonheur ou notre tranquillité, faire ainsi tomber les armes des mains de l'adversité et nous tromper nous-mêmes pour tromper le destin envieux.

Plus ou moins nous sommes toujours dupes d'une illusion et tous les hommes passent leur vie les yeux hxés au loin sur un mirage. Pour tant faire donc que de nous leurrer, leurrons-nous au moins à notre profit, n'imitons pas les fous qui n'ont de génie que pour souffrir.

Telle est l'idée de Vouloir. Elle définit le genre même de l'ouvrage : c'est une « moralité », ce que j'appelais plus haut un proverbe. Mais l'erreur de M. Gustave Guiches, c'est, s'il faut le redire, qu'il n'avertit pas : on croit à une anecdote, et c'est une leçon ; erreur qui se résume parfaitement dans le choix du titre, le plus trompeur qui puisse être. Le problème, je le sais bien, consistait à doser l'ironie et le sérieux; il était difficile de faire ressortir le scepticisme fondamental de la thèse sans porter atteinte aux résolutions d'énergie auxquelles ce même scepticisme aboutit; et inversement pour vouloir trop fuir le reproche d'anarchie, l'auteur risquait de passer pour un apôtre de la volonté à outrance et de l'esprit de sacrifice et d'entreprise, sur le compte desquels il semble plus que désabusé, car ce n'est, au

fond, qu'une supercherie de l'instinct de conservation, qu'il lui paraîtrait naïf de prendre trop au tragique. Son vrai dessein était donc de se garder de deux excès en marquant ce que peut enfermer de résignation énergique et virile une philosophie de la mesure, de la modération, de la modestie, ce qu'a de tonique le culte de l'ironie. Et ce dessein pouvait être excellent. C'est l'exécution qui pèche : les parties de satire et les parties d'exhortation ont été mal disposées, on n'en a pas marqué et fait sentir la juste relation, aussi elles se contrarient; il manque à l'œuvre cet ensemble, ce fondu, ce rythme qui eût imprimé à l'imagination le mouvement désiré par l'auteur : allègre et retenu.

Il me semble qu'en ce genre périlleux de la comédieproverbe, M. Paul Hervieu avait mieux réussi l'an passé avec Bagatelle, dont la philosophie cependant nous plaisait moins : par je ne sais quel tour de présentation, il avait su, dès le préambule, nous avertir de son propos et qu'il allait moraliser sur un sentiment dont tous ses personnages joueraient quelque nuance; aussi, là, nulle méprise, et l'on goûtait en repos la saveur douce de ce genre spirituel, profond, poétique même, que l'on dit un peu démodé mais qui semble vouloir brillamment renaître.

En favorisant cette renaissance, la Comédie-Française, qui est seule aujourd'hui à représenter des comédiesproverbes, remplirait avec gloire une de ses missions.

Page 1