‹ La forêt des CippesChapitre 112 sur 181 · LE THEATRE E\ I · texte numérisé non relu

LE THEATRE E\ I

la plus favorable. xMM. Feydeau, Sacha Guitry, de Fiers et Caillavet, Bernstein, Bataille ont bien obtenu tout ce qu'ils pouvaient espérer. Et il y a eu un nombre plus que raisonnable de centièmes. Alors ! qu'est-ce qu'il nous faut ? — Mon Dieu, autant de succès, autant de recettes, seulement un peu plus d'art.

Manque général de compositiov .

D'abord on ne sait plus bâtir une pièce. On ne sait plus ce que c'est qu'un sujet, on ne sait plus ce que c'est qu'une action; d'une situation on a comme oublié l'art d'extraire toute la force dramatique ; mais on glisse sur la surface des choses et en l'espace de deux heures on nous fait parcourir des mondes. Le secret du xix' siècle qui se caractérisa par la prépondérance et la perfection du métier, appris à l'école du mélodrame, s'est perdu.

J'excepte pourtant M. Paul Hervieu, qui a fréquenté chez Dumas, et M. Gustave Guiches, qui sans aucun doute est de la même école.

Mais, pour dire toute ma pensée, le genre un peu algébrique de Bagatelle et de Vouloir, c'est-à-dire le genre de la comédie-proverbe, est aussi celui où les qualités de composition et de raison sont à la fois le plus indiquées, le plus inévitables et le moins intéressantes. Par définition, il entre de l'arrangement dans de tels ouvrages, combinés pour rendre manifeste, par un groupement artificieux de personnages, de types et d'incidents, une vue quelconque de moraliste, et il est clair que la suite dans le dessein et la rigoureuse disposition des plans et perspectives forment toute la raison d'être de ces pièces : par suite ce n'est pas assez une surprise de les y rencontrer pour que ce puisse être un plaisir très vif.

Il n'en serait pas de même si une action toute spontanée et en apparence capricieuse, éloquente pour l'ima-

gination, jouant la vie, pénétrée de sentiment, manifestait, par sa clarté et son aisance souveraine, la présence invisible d'une raison, d'une volonté, d'un plan. C'est en pareil cas que la composition enchante, parce qu'elle met en valeur des richesses de sensibilité et sert à en faire jouir avec plénitude. La comédie-proverbe laisse cette arrière-pensée que la raison n'y cherche qu'à se prouver elle-même : je préfère les pièces qui l'emploient à communiquer une émotion. Mais pour cela, encore faut-il que la source de l'émotion, le sujet, ne soit pas tarie aussitôt qu'excitée et que l'auteur prenne le temps de s'arrêter à chacune de ses idées, l'épuisé de sa vertu scénique, lui fasse rendre enfin tous les effets qui, pour nous, public, sont tout son intérêt. Il ne faut donc pas qu'il se contente d'indiquer le thème, puis, heureux d'avoir montré de quoi il serait capable s'il voulait, nous fausse compagnie pour d'autres horizons.

Assurément, l'émotion naturelle n'est pas ce qui manque dans les Eclaireuses, dans Hélène Ardoiiin, ni dans beaucoup d'autres ouvrages. Mais d'autant plus mériterait-elle d'être creusée qu'elle est plus vraie et spontanée. Or, c'est justement cette mise en œuvre qui aujourd'hui fait le plus défaut. Et je note chez les auteurs une sorte de timidité et comme une injuste méfiance envers eux-mêmes, qui les arrête neuf fois sur dix au fort d'un beau mouvement; soit nonchalance, soit humilité ou servilité devant l'inspiration, on expose, on ébauche, on ne traite pas; le sujet est quitté dès qu'il pourrait devenir intéressant. C'est cette fausse pudeur, c'est ce scepticisme à l'endroit de la richesse de son sujet qui fait doubler dans Hélène Ardouin la comédie sentimentale par une peinture de mœurs, l'une et l'autre se renvoyant toujours le dé au bel endroit. Et de même, dans les Eclaireuses^ sans bouder le plaisir que nous prîmes à ses vives caricatures ni lui reprocher d'avoir

Page 1