LE THEATRE EN I
SOUS l'ancien régime, le mélodrame au xix' siècle. Aujourd'hui, les auteurs qui pourraient prétendre au suffrage des amateurs éclairés, doivent travailler pour des foules aux bigarrures invraisemblables; comme le temps est cher, ces auteurs se voient alors obligés, pour n'écarter personne, de descendre à des manières nettement inférieures et communes. Cependant il faut aussi garder les airs de la littérature et du grand art. De là, cette production amphibie du boulevard, qui tâche en passant d'en donner pour tous les goûts ', qui n'est pas le théâtre littéraire, qui n'est pas non plus le théâtre populaire, mais qui représente un compromis des deux et, du coup, les a mis l'un et l'autre au tombeau.
Le mélodrame est mort. A l'Ambigu, on a joué Courteîine et des revues. Le répertoire ne fait plus recette et les directeurs de la scène du boulevard du Temple parlent d'un théâtre régulier de comédie dramatique.
Un seul mélodrame a réussi cette année, c'est le Bossu, de Paul Féval, repris au théâtre Sarah-Bernhardt à titre de curiosité rétrospective .
En même temps et comme par contre-coup, le théâtre à prétention littéraire verse, naufrage et périt dans l'esthétisme, l'ésotérisme, l'insignifiance, avec cette particularité qu'il renonce pour jamais à la conquête du grand public; même, pour en trouver les derniers échantillons, il a fallu les rechercher dans le « théâtre lu ».
Il n'en était pas de même autrefois, du temps du
I. Concurremment avec ce drame amphibie, voici le théâtre pornographique qui s'installe et tente la fortune par les mêmes moj'ens. Poncifs littéraires, reconstitutions artistiques, tableaux vivants et gravelure, il y en a pour tout le public et c'est le vrai volapuck des classes et des nations. Le Minaret est le plus récent échantillon d'un genre qui sait rester sale sans abdiquer toute prétention.
294 GENERALISATIONS
symbolisme et du premier théâtre libre : on avait bien alors cent spectateurs en tout, mais on pensait aux foules de l'avenir.
Présentement, la foi est morte^ et que ce soit Maeterlinck, Jammes ou Claudel, chacun a nettement conscience et dessein de ne bien faire que de la littérature de cénacle. Le plus avisé et le moins sérieux, une fois de plus, aura été cet italien subtil, bon humaniste d'ailleurs, Gabriele d'Annunzio, qui, pour mettre en quelque sorte les choses au point, s'est avisé d'écrire sa Pisanelle en langage du xiii^ siècle ' .
Clhuicrs d'un renouveau.
Un essai comme celui-ci doit éviter d'employer le ton d'apocalypse et de lancer sur Jérusalem les malédictions et les menaces d'anéantissement. Je ne dirai donc pas que nous approchons de la fin finale et qu'une pluie de soufre purifiera demain Paris en un désert. Je n'en sais rien, je ne le souhaite pas, d'ailleurs je ne le crois guère. Je crois que grâce à notre incomparable passé littéraire, nous pouvons encore espérer, de temps en temps, par exception, quelques bonnes œuvres et voir fleurir des gloires individuelles. Mais cela ne changera rien à l'abaissement général de la scène et à l'absence de toute tentative de réforme.
Absence particulièrement frappante en un temps de
I. Veut-on d'autres signes de la décadence du théâtre en tant que genre littéraire ? — Au terme d'une saison creuse, on abandonne bien, en 1912, dix représentations à Moréas, ou à Euripide traduit par Jaubert et Silvain. Mais que la recette marche à peu près, il n'y a plus de place en 191 3 pour la tragédie, ce bouchetrou. — Quant à nos relations avec l'étranger (adieu Tolstoï, Ibsen et tous les Scandinaves !), elles se réduisent de plus en plus à un joyeux commerce a\ec Mil« Beulemans et la Demoiselle de magasin.