LE JUIF
Essai de critique psychologique.
Le 12 juin 1900, le théâtre Antoine représentait la première comédie d'un auteur inconnu, le Marché, de M. Henry Bernstein. L'ouvrage se recommandait de la poétique du genre cruel, mis en faveur par le Théâtre Libre ; il en avait toute la dureté, la brutalité, et surtout le caractère d'exception, avec une simplicité presque enfantine; mais jusque dans le grossissement et l'artificielle outrance, le Marché montrait des qualités de fougue et comme une frénésie qui retinrent l'attention.
Je dois dire qu'à la lecture l'ouvrage se supporte plus malaisément qu'à la scène; mais pour l'historien de l'œuvre de M. Bernstein (si ce ne sont pas de trop grands mots), il offre cet intérêt d'être comme le prototype de toutes les comédies qui marqueront l'apogée de la carrière de cet auteur. Après le Marché, M. Bernstein hésitera encore, cherchera sa voie, courra plusieurs pistes, puis décidément reviendra à son premier type de pièce, en reprendra le personnage central et, <;ous divers noms, dans différentes circonstances, écrira plusieurs drames pour montrer toujours Forou et Forou seulement. On peut donc dire que dans sa première pièce, cet auteur avait du premier coup exprimé ce qui
lui tenait le plus au cœur, sa conception essentielle de rhomme et de la vie.
Cette conception, commençons par définir ce qu'elle n'est pas. L'une des premières scènes du Marché introduit un personnage du nom de Vignolis, à peu près inutile à l'action et qui ne parait guère que pour débiter cette réplique :
Germaine. — - Gaston était votre ami le plus cher. En partant vous vous êtes conduit en honnête homme... je n'en suis pas surprise...
Vignolis. — Arrêtez! Gaston n'a été pour rien dans mon départ... Est-il plus digne de vous qu'un autre?... Je vous aurais prise à lui sans hésiter... L'amitié ne pèse pas un fétu pour qui tend les bras vers le bonheur!... Si je suis parti, c'est par égoïsme... J'ai senti la lutte inutile!... l'espoir vain... J'ai eu peur des affres que je me préparais... Oui, peur ! Je ne voulais pas me briser le cœur tout à fait à vos refus!... Seulement, je peux bien vous le dire maintenant après deux années de séparation : mes yeux se sont brûlés à l'éclat de mon rêve et je ne jetterai plus sur la vie qu'un regard terne... bien terne et bien découragé !...
Aux yeux de M. Bernstein, ce personnage, qui un jour a douté de soi et s'est renoncé, c'est le lâche, c'est le damné. Il lui oppose comme le bien au mal, le beau au laid, ce type d'homme qu'il incarna pour la première fois dans l'ancien maquignon Forou et qui, pour appeler les choses et les gens par leur nom, fait le rôle du juif dans les pièces de M. Bernstein. Forou donc aime Germaine Certier; et comme il craint qu'un certain du Prancey ne soit son amant, pour l'évincer il s'y prend de la sorte : « Je voudrais savoir si... Il faut que je sache!... Monsieur le Comte, êtes- vous l'amant de M""^ Certier. »
Du Prancey. — Je ne veux pas laisser planer sur notre hôtesse, chez qui je me trouve, au même titre que vous, l'ombre d'une suspicion... Seulement, pour l'avenir, mon ami, sachez qu'il y a des questions auxquelles un galant homme ne répond pas.
FoROU. — Oui, mais vous n'êtes pas un galant homme!
— Vous cherchez une affaire?... Alors, sortons! Pas de scandale ici !
— Un duel?... Vous croyez vous en tirer par un duel? Vous vous fichez de moi?... A quoi ça m'avancerait-il, un duel? A être blessé probablement. J'ai jamais fait d'armes, moi! C'est pas à votre peau que j'en veux!... J'ai d'autres moyens de me débarrasser de vous!... Oui ou non, voulezvous m'avouer que vous êtes l'amant de M™« Certier ?
— En voilà assez. Monsieur!... Je vous intime l'ordre de me suivre hors de cette maison ou de vous taire !
— Et moi, je vous ordonne de parler !
— Ne criez pas ainsi !
— Vous avez raison... Voyez... je baisse la voix... Maib ne me bravez pas!... Écoutez, même dans les cours ou dan^. les écuries, où c'est tout plein de brutes et de soùlards, quand on me vo3'ait serrer les dents et serrer les poings, jamais le plus solide n'a osé se rebiffer ! Je vous conseille de filer doux aussi, ou il pourrait vous en cuire!... Oh ! soyez tranquille, j'vais pas me colleter avec vous... Ce que je ferai, c'est vous ruiner!... Moi qui vous parle, j'peux couler la Nouvelle Croisade... Vous savez les rumeurs qui circulent... Les gens trouvent que la ratification se fait attendre, qu'il doit y avoir du tirage à Constantinople... Je suis un de vos plus gros actionnaires... Eh bien ! si dans deux minutes vous nt m'avez pas répondu, je téléphone à mon agent de change à Paris de jeter mon énorme paquet sur le marché et de le vendre à n'importe quel prix..., etc., etc.
On vient de voir l'homme en action. Mais ce n'est peut-être pas ce qui intéresse le plus M. Bernstein : le héros de son cœur, il aime surtout le mettre en récit, It faire se raconter. Cela est si vrai qu'en général il place
au dénouement, c'est-à-dire au sommet du pathétique, le plus important de ces récits, comme pour souligner que l'intérêt, selon lui, réside — dans ces effusions sentimentales ? non, mais plutôt dans ce bavardage d'une énergie qui prend trop plaisir à se démontrer constante et heureuse. « Voilà que vous êtes fâchée! » dit-il à Germaine Certier, à qui il vient de présenter certaines factures acquittées.
— Voilà que vous êtes fâchée! j'I'ai pas volé!... J'aurais dû m'en aller! j'm'imaginais pas non plus qu'avec moi vous vous gônerie'?: !... C'est pas la peine de rien me cacher à moi !... J'suis pas comme vos amis les gens chics ; je comprends des choses qu'eux ils ne peuvent pas comprendre, car j'ai connu ce que je prie Dieu que vous ne connaissiez jamais, la misère... la purée... la vraie!... les fringales, et qu'il fallait dîner d'un verre deau à la Wallace !... les maux de gorge, les grippes, et qu'il fallait coucher sur un banc!...
Cela à la fin d'une scène qui ouvre la crise principale et annonce le dénouement. On conçoit qu'au dénouement même, le besoin de parler de soi, de narrer sa vie ne souffrira plus d'empêchement; et sans qu'on comprenne que la biographie de Forou par Forou doive raisonnablement exercer la moindre influence sur les déterminations de Germaine, mais tout simplement parce que le vrai sujet de la pièce, pour M. Bernstein, c'est la lutte d'une bête rusée contre la vie, ou pour mieux dire, une représentation de la ténacité sémite, la scène dernière de l'ouvrage, la grande scène qui résume toute l'œuvre est uniquement remplie par les mémoires de Forou.
— Madame, j'ai une proposition à vous faire... Je me suis informé, rapport à vos affaires... J'sais ce qui vous manque et j'sais pour quand il vous le faut. . . Si j'étais un saint, je vous dirais : « Puisez dans mon bien, quand vous y aurez puisé
la tranquillité et le bonheur, moi je me tirerai des pieds et vous n'entendrez plus parler de moi!... » Mais voilà j'suis pas un saint!
— En vérité, je ne vous ai jamais rien demandé...
— Encore une fois. Madame, je vous supplie de tout écouter !... Après, vous pourrez me chasser de votre maison et de votre vie... A faire le sacrifice que j'vous disais, j'y ai pensé!... J'5' ai pensé beaucoup et longtemps!... Mais vrai, vous aider à vivre heureuse avec un autre, qui sera heureux par vous, pendant que moi, j'crèverai de douleur dans mon coin, y a pas à dire, c'est au-dessus de mes forces ! J'suis pas un saint !... Voyez-vous, je vous ai aimée, moi, bien avant de vous connaître!... Quand j'étais tout jeune et que je vivais chez mon père qui était aubergiste dans un petit pays perdu, une fois il est descendu à la maison deux ou trois voyageuses de Paris... Probable qu'si j'ies revoyais maintenant, elles ne me paraîtraient pas bien belles, ni bien séduisantes, mais dans ce temps-là je pensais qu'il ne pouvait rien y avoir au monde de plus merveilleux, même dans les livres de gravures !... Leur parfum, dont on avait plein les narines, leurs toilettes bien serrées à la taille, avec des jupes qui faisaient du frou-frou quand elles marchaient, leurs rires clairs qui ne sonnaient pas comme les gros rires du village... tout ça m'avait. comme soûlé!..., elc, etc..
Et cela continue pendant plusieurs pages, bien au delà de ce que la seule clarté de l'action eût exigé. Disons, en passant et une fois pour toutes, que ce n'est pas la qualité, assez ignoble sans doute, de cette littérature, qui est ici en question, mais uniquement sa substance psychologique. Il paraît certain, de ce point de vue, que la pièce n'existe que pour le personnage de Forou dont la longue patience et l'énergie sauvage excitent au plus haut degré les puissances d'émotion de M. Bernstein. Je prie qu'on veuille bien se souvenir par la suite et de ce type d'homme (plus bête qu'homme et que la vie vaincrait si aisément sans le secours de M. Bernstein) et de
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cette coupe de pièce, qui se retrouveront, comme la signature de l'auteur, à quelque dose, dans presque tous ses autres ouvrages, et avec la plus frappante ressemblance dans Samson et dans l' Assaut. Le Marché, c'est comme un phare allumé à l'entrée de l'œuvre de M. Bernstein.
Le livret du Marché porte une dédicace « à Séverine qui est aussi excellente lectrice qu'amie excellente ». Il faut comprendre qu'en 1900, M. Bernstein résidait encore à Bruxelles, et qu'il avait dû recourir aux bons offices de M"'* Séverine pour faire lire sa pièce aux comédiens de M. Antoine.... Il faut comprendre également que Je Marché, en tant que cette pièce existe par et pour le personnage de Forou, est une comédie autopsychologique dont les tendances et allusions s'éclairent par les difficultés qui ont marqué cette période de la vie de l'auteur....
Les pièces qui suivirent, à savoir, le Détour , Joujou, le Bercail, semblaient indiquer une orientation nouvelle de la pensée, ou plus exactement de la curiosité et des sensations de M. Bernstein. Sous quelle influence? C'est ce que nous ne nous chargeons pas de démêler. Les premières faveurs de la fortune, d'autant plus douces qu'on les sait moins méritées, ont-elles obtenu d'apaiser l'âpreté acide de cette âme de rebelle ? On n'en jurerait pas. D'autre part, M. Bernstein vient de renoncer à la scène d'avant-garde qu'était le Théâtre Antoine, pour aborder, dès sa seconde pièce, le Boulevard et s'installer, au Gymnase, en terre juive. Pensait-il flatter la vogue en délaissant son personnage un peu rude d'homme sauvage pour les poupées détraquées et
les petites histoires senti menteuses alors en faveur auprès du public de M. Alphonse Franck? C'est ce qui ne paraît pas impossible, à ne considérer que cet avertissement publié en tête de Joujou, celle de ses pièces qu'il dédiA à son « cher maître et ami Catulle Mendès », avertissement qui nous renseigne sur les complaisances de ce '< dominateur » pour le succès et l'opinion.
Dans ce volume, écrit-il, la pièce ne finit pas comme aux représentations. — Ici on a rétabli le dénouement primitif, qui fut modifié la veille de la répétition générale. L'auteur rougit aujourd'hui de cette concession de la dernière heure : peut-être en retira-t-il quelque profit, mais à coup sûr, il dénatura son- œuvre.
Le morceau est digne de figurer parmi les bons échantillons de ces bévues propres aux Juifs qui veulent être trop malins : ce ton de pénitent confit n'accuse que le contentement du sémite qui pense gagner à tour coup. Pour nous, il ressort de cette confession que M. Bernstein à cette époque se renonce partiellement pour tâter la chance. On ne saurait donc être trop réservé dans le jugement des pièces de cette période, sans compter qu'une assez ténébreuse affaire de plagiat, qui ne parvint jamais à être éclaircie et où M. Urbain Gohier eut à soutenir l'accusation contre deux juifs et une juive (M. Franck, M. Bernstein, M"' Simone Le Bargy) n'est pas de nature à déconseiller la circonspection .
Cependant, par crises, l'idée fixe, le geste nerveux, animal en quelque sorte, retraverse et bouscule le jeu des marionnettes. Forou n'est pas totalement absent du Détour, par exemple. Comment ne pas le reconnaître dans Armand Rousseau, ce provincial lourdaud, dont la passion vient à bout d'impressionner Jacqueline, fille d'une femme galante et, à ce titre, assoiffée de respects?
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Non!,., ne plaisantez plus. Je vous aime tant que cène serait pas bien de plaisanter maintenant... Oui... je vous aime depuis que je vous connais... Je vous ai aimée en silencieux, en balourd, en sauvage. Jamais je ne me suis confié à personne ! J'ai tâché que personne ne se doutât ! Tout se passait en dedans, et me faisait d'autant plus mal...
Ou bien encore :
Jacqueline. — Moi, je ne vous aime pas d'amour!
— Parbleu ! ce serait trop beau, alors ! Je n'ai pas pu me faire aimer d'abord ! Pensez que je n'ai pour ainsi dire jamais quitté mon coin de province... Plus j'essaie, en votre société, de ne pas paraître dépaysé, plus je me sens devenir gauche et guindé... Écoutez!... je vous aime si passionnément, si infiniment... je vous donnerai tant d'amour que vous en serez attendrie... malgré vous... Jacqueline, n'hésitez pas!...
Seulement cet Armand Rousseau est le juif qgi tourne mal, le juif qui ne réussit pas.
Dans Joujou^ il est bien difficile de retrouver aucun des traits de Forou en ce vulgaire séducteur qu'est Maurice Royère; mais dans le Bercail, qui est comme la contre-partie du Détour, il se peut qu'Etienne Landry en présente une réplique, si faible qu'elle soit. Trahi, abandonné par sa femme, lorsque celle-ci à bout d'humiliations et de déboires revient comme une mendiante quêter une place près du berceau de son fils, Etienne Landry ne peut se résoudre à renvoyer le bonheur, le plaisir, dont l'espérance n'est jamais bannie des cœurs avides :
— Reste! Ne pars plus!... Ne pars plus jamais.
— Qu'est-ce que tu dis ?
— Tant pis ! j'ai assez lutté...
— Explique-toi !
— C'est clair!.., Je suis un pauvre homme, je n'ai pas
cessé de te regretter... Pour moi, tues la seule. Je cherche tes yeux dans les yeux de toutes les femmes... Ça ne s'explique pas ! Alors, reste ! Veux-tu ?
— ... Et les autres? ta famille?
— Les autres, je ne m'en fiche pas mal!... Nous verron^ ça? Si seulement j'arrivais à ne pas te déplaire trop... Si tu m'aimais un peu... Mais il n'y a pas d'espoir? N'est-ce pas?... Il n'y a pas d'espoir?
— Etienne, je serai l'épouse la plus tendre et k plu^ dévouée...
— C'est ça... j'en étais sûr!... Et cependant, si à force de bonté, d'indulgence... à force... tiens, oui, à force de bonne humeur, je parvenais à me faire aimer ? Est-ce possible ?
Dénouement qui rappelle sans doute un peu celui du Marché, mais davantage annonce celui de Samson.
Cependant je le répète, l'intérêt de ce cycle de pièces est ailleurs. Il réside dans une peinture de la femme éternellement inquiète, éprise du goût de l'aventure et du risque du jeu. « Je pense, dit l'une de ces héroïnes, quil existe des êtres éternellement inquiets, vaf;ahonds et affamés... Je suis de ces êtres-là. » Ces pièces sont surtout chargées de montrer des femmes qui, en proie à un vertige dont elles ont conscience, font en pleine lucidité le contraire de ce qu'elles considèrent non seulement comme leur devoir (notion pour elles bien obscurcie), mais comme leur intérêt et celui de leur repos. Probablement M. Bernstein, en prouvant la volonté et une conscience avertie impuissantes contre l'instinct, a prétendu impliquer la fatalité dans ses comédies :
— Ah ! Angel, Angel, si vous m'aviez avertie, si vous m'aviez crié : « Voilà dans quelle boutique, dans quel cirque vous allez entrer ! »
— Vous y seriez entrée tout de même !
— Certainement!
3l8 GÉNÉRALISATIONS
Pareillement Joujou, Pareillement Jacqueline du Détour. A tel point que M. Bernstein a cru pouvoir assigner le même mobile au désir d'honnêteté qui décide Jacqueline à épouser Rousseau qu'à l'appétit de jouissance qui le lui fait ensuite trahir. Voici comme elle s'explique au premier acte :
— Que voulez-vous?... Sans le maire, le curé..., les contingences, comme vous dites, je ne peux pas !... Vrai ! Je ne pose pas pour la vertu !... C'est plus fort que moi !.,. C'esi irraisonné ! . . . C'est bestial !. . .
Au dernier acte, c'est toujours la bête sans doute qui parle, mais un autre langage :
— Je ne me doutais pas que je regretterais la serre ! Par une étrange erreur, je fuyais tout ce qui me manque aujourd'hui; je me croyais insultée par le murmure dévotieux et pervers qui dans notre monde flotte autour des femmes. Il me le fallait plus pur, plus solide. . . A présent, je pleure la caresse de toutes ces choses que je n'ai pas appréciées!... Comprenez-vous, j'en ai besoin pour vivre, de cette caresse et de sa chaleur... Suis-je si coupable?
— Vous êtes une femme!... Que comptez-vous faire ?
— Sûrement, à ma place, une imbécile se tuerait.
Ce dernier trait, que j'ai tenu à citer, apparente avec certitude Jacqueline, et ses soeurs du Détour ou de Joujou, aux héros juifs du théâtre de M. Bernstein. C'est la même volonté de vie et de jouissance, c'est la même conception du bonheur. Et cependant, il y a, chex M. Bernstein, au fond de son idée de la femme, un peu de mépris, beaucoup de dédain, très peu de pitié : « Fous êtes une femme ! » vient de répliquer le jeune Cyril à Jacqueline. Qu'est-ce que ce mot signifie dans la bouche de M. Bernstein ? Cela veut dire que ses héroïnes possèdent les mêmes appétits, sont agitées de la même
frénésie que ses héros, mais qu'elles n'ont ni la même force ni les mêmes armes et d'avance sont vaincues. « Je pense, avons-nous déjà entendu prononcer l'une d'elles, quil existe des êtres étermllenmit inquiets, vagabonds et affamés... Je suis de ces êtres-là ! Je l'ai enjin reconnu... » Et aussitôt d'ajouter : « Mais il nia été révélé en même temps quà ces cœurs inapaisés, inexorables, un seul refuge est offert contre le rêve qui consume et contre les mécomptes dont on meurt! Un seul refuge!... Celui-là même que fai perdu sans retour : une maison, une famille, tm foyer !.. . » Il ne faut sans doute pas prendre trop à la lettre cette maxime qui, dans sa forme rigoureuse, doit principalement préparer le dénouement du Bercail. Cependant elle exprime assez bien l'idée, qui pénètre tout le théâtre de M. Bernstein, de l'éternelle dépendance et servitude de la femme par rapport à l'homme pour la conquête du bonheur. La femme n'existe que par l'homme. Et si Joujou, et si Jacqueline Rousseau, et si Eveline Landry échouent dans leur aventure désespérée, c'est que M. Bernstein a exilé de ces trois ouvrages l'homme vraiment fort qui les eût domptées et, en les attachant à son bonheur, les eût gardées dans son ombre comme en un port de salut. Conception sans doute un peu humble du rôle de la femme. Mais on dit qu'il n'est pas dans les mœurs juives de la priser très haut.
La Rafale, dont le succès de mélodrame donna au nom de M. Henry Bernstein cette célébrité qu'une fois épuisée la série heureuse de la Griffe, du Voleur et même de Samson, il eut tant de peine à défendre, marque le retour, encore timide il est vrai, de l'auteur à son premier type de personnage, je veux dire au type Forou, à
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l'acteur juif. Il faut comprendre cette pièce en effet comme une opposition entre le caractère de Robert de Chacéroy, occidental favorisé du sort, mais qui ne sait pas défendre sa chance, et celui d'Amédée Lebourg, qui bien que disgracié par la nature, parvient à force de patience et de rage froide à vaincre la destinée. Chacéroy, noble ruiné qui vit du jeu, a perdu une somme qu'il ne peut pas espérer emprunter ni par conséquent rembourser. Sa maîtresse lui offre de lui prêter ou de lui faire prêter par son père, ce qui revient au même, les six cent cinquante mille francs dont il a besoin. Il refuse.
— Quoi ! tu refuserais ! Tu me refuserais le bonheur de te rendre un service...
— Assez ! assez ! ce sont les seuls mots que tu ne devais pas prononcer.
— Mais Robert, quel est ce préjugé inepte F (Il faut considérer que l'auteur a soufflé l'esprit juif dans la tête de cette femme. C'est une Lehourg, de la même race par conséquent que son cousin Amédée Lehourg.^ Si un péril me menaçait, moi...
— fe suis comme, je suis ! Et tu m'outrages ! Tu fais pire, tu me fais honte !
« Quel est ce préjugé inepte ! » « Je suis comme je suis. » Il paraît assez clair que dans l'esprit de M. Bernstein, ce refus de Chacéroy figure comme la paille d'un caractère pourtant bien trempé, la tare dont un juif seul pouvait être exempt. Amédée Lebourg, au contraire, n'a pas le moindre défaut, pas le moindre scrupule à sa cuirasse. C'est le juif conscient. « Mon vieux, explique-t-il à son oncle, le « baron » Lebourg, les gens qui rougissent d'être juifs ou toi qui rougis de sortir d'une brave famille de petits commerçants, je vous mets dans le même sac. » Et il aime sa cousine Hélène avec une force concentrée de passion et de désir, qui rappelle aussi bien Armand Rousseau que l'ancien
maquignon du Marché. Et c'est en effet un marché tout semblable à celui de Forou qu'il propose à sa cousine pour prix du salut de son amant.
— Pourquoi t'ai-je voulue si ardemment?... Des femmes, il n'en manque pas, pourtant ! Le tout est de les rencontrer. . . Et moi, j'ai toujours vécu une vie timide... Et puis, tu me représentais un être différent, supérieur.
Ce Lebourg aura donc sa revanche, et c'est même le seul personnage de cette pièce qui ne soit pas dupé. Il est rare en effet que M. Bernstein, observateur ponctuel des lois du mélodrame, ne finisse pas par couronner la vertu en la personne du juif.
De la Griffe, il y a peu à dire : cette pièce est à part dans l'œuvre du dramaturge. Tandis que dans tous ses autres ouvrages, M. Bernstein s'est fait une règle de n'étudier qu'une crise, resserrée en un très court espace de temps, ici, c'est une longue histoire qu'il met à la scène : plus de dix années s'écoulent entre le premier et le dernier acte, c'est une tout autre catégorie de pièces. Je ne sais trop comment expliquer cette infraction unique à des habitudes si constantes; Je remarque au demeurant que M. Bernstein n'a pas publié la Griffe en librairie, comme s'il l'excluait de son œuvre. Enfin c'est aussi le seul de ses drames où la femme tenant un rôle de premier plan soit montrée sous un jour franchement odieux : d'ordinaire, dans le théâtre de M. Bernstein, et le fait est assez caractéristique, ce sont les hommes qui perdent les femmes; ici la femme est bien l'agent du malheur. Toutes ces nouveautés qui eussent dû dépayser l'auteur ne l'ont pas dispensé pourtant de donner un rôle, d'ailleurs épisodique, à son juif. Ici il s'appelle Leclerc. Donnons-lui la parole :
Pierre Gilbert. — II. 21
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— Vous ne les détestez pas, mes insolences, dit-il à Antoinette, la femme aux griffes sanglantes. Vous tressaillez étrangement à l'idée qu'un homme a pénétré le secret de vos yeux bleus qui sont candides à tromper mieux que des nigauds etdontle calme m'a longtemps déconcerté... Derrière ce calme, quelle marée furieuse d'aspirations, de convoitises, de nobles rêves, de vilaines pensées, de désirs fous..., quelle triomphante sensualité!... Ne vous offensez pas. Si cet océan-là ne battait pas l'envers de vos grands yeux, que seriez-vous ? Une poupée d'apparence sainte et jolie, bonne à allumer les passions mûres d'Achille Cortelon !
— Je suis bien coupable de ne pas être devenue votre maîtresse, n'est-ce pas ?
— Vous me prêtez une pensée mesquine. D'abord, si j'y avais tenu par-dessus tout, vous auriez été ma maîtresse.
— Jamais !
— Ne dites jamais : « Jamais. »
— Pourquoi n'avez-vous pas tenté l'aventure ?
— C'est simple! Je vous le confesse, je vous ai éperdument désirée..., si éperdument que vous ne m'auriez pas échappée. Je me disais : « Cette âme à la fois perverse et neuve et passionnée dans ce corps virginal et voluptueux, et ensemble cette beauté, cette imagination, cette innocence, ce vice, voilà qui ne se retrouve pas et ce qu'il faut prendre... Prends! » Et puis j'ai pensé : « Un fruit d'une chair pareille ne se cueille pas rien qu'en tendant la main ! Tu vas consacrer des années à babioler aux pieds d'une femme, puis à monter la garde autour de son cœur ! Ces années, de toutes, tu avais projeté qu'elles seraient les plus fécondes et les plus audacieuses ! Une femme vaut-elle ce sacrifice ? N'as-tu pas mieux à faire de ton temps? » Et j'ai réfléchi douloureusement. Tenez, j'ai passé trois nuits comme je suppose celles d'un morphinomane privé de son poison. Des ressauts, des tentations, des remords! Ce fut cruel! Ah ! j'avais pour vous un grand coup de passion ! Le quatrième jour, je me suis levé meurtri, mais j'ai repris mon bâton de pèlerin et ma marche laborieuse, en tournant le dos à la belle étrangère rencontrée sur le chemin.
Et M. Bernstein sent, lui-même, si vivement la poésie trouble de cette âme forcenée qu'il ne peut retenir ce cri :
Antoinette (avec élan). — Je vous comprends !
D'ailleurs Leclerc aura cette femme à sa merci quand il voudra. Que deviendrait sans cela l'ordre de l'univers?
M. Bernstein avait dû se rendre compte de ce qui dans le personnage d'Antoinette contrariait son idée générale de la femme, d'ordinaire plus asservie à l'homme. Peut-être pour prévenir sa propre objection et mettre sa conscience en repos, il avait cherché des excuses à la future femme du pitoyable Cortelon et entr'aperçu pour elle cette possibilité d'absolution qui lui est ouverte par le même Leclerc.
— Tenez, votre mariage avec le patron, je le trouve admirable ! Voilà un affranchissement ! Voilà un progrès ! Voilà une victoire ! Quel malheur que vous ayez pour père ce vieil arriviste en retard !
— Papa est ambitieux ! Vous ne le lui reprochez pas, je suppose ?
— Ambitieux, ces gens-là ! Ah ! les pauvres bougres ! Leur plan, c'est toujours de piller le champ du voisin ! Les malheureux, qui ne pensent pas que c'est bête de ne pas être honnête, qu'il faut être honnête pour être écouté, pour être craint, pour être invulnérable, pour être enfin. Je veux rester pauvre, moi, et qu'en me voyant passer dans ma redingote élimée mes ennemis tremblent.
Seulement en identifiant par là Antoinette à Leclerc, M. Bernstein adultérait sa conception de la femme, telle que dans tout son théâtre, sauf dans la Griffe, on la trouve invariable. Et comme il avait sans doute hâte de revenir à la pureté du type, il écrivit le Voleur, dont tout le succès alla sans doute à la scène d'alcôve du second acte, mais qui vaut plus généralement par l'ido-
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latrie de la femme pour l'homme que cette pièce respire, par l'air d'animalité et de bas esclavage qui y circule (un air marin, si l'on ose dire) et qui semble apparenter h Voleur au C5'cle des comédies féminines (Je Détour, le Bercail, Joujoii). Puis la Griffe ainsi annulée par le Voleur, il donne Samson qui renoue la série des pièces proprement juives. Ici le juif s'appelle Jacques Brachart. Aucun des personnages de M. Bernstein ne ressemble davantage à Forou que Brachart, pas même Méritai, de f Assaut. C'est un ancien portefaix de Marseille, devenu l'un des rois de la Bourse et qui avec son argent a acheté l'héritière d'un des plus grands noms de France, Anne-Marie d'Andeline. Contre l'amant de sa femme. Le Govain, Brachart a exécuté la menace de Forou : il l'a ruiné. « Quoi! vous ne comprene:^^ pas encore? Vous ny metle~ pas de bonne volonté!... Le Govain, mou chéri, vous êtes Vamant de ma femme et moi je vous ruine. Y êtes-vous cette fois ? »
— Je veux me battre !... (explique-t-il, pour motiver, lui aussi, son refus d'un duel). Mais je ne veux pas me faire battre. Je déteste le rôle de la victime. Je le trouve stupide ! Je me bats avec mes armes, sur mon terrain. Pour notre rencontre, ce salon d'hôtel au milieu d'un appartement vide. Appelez, criez tant qu'il vous plaira. Vous ne dérangerez personne! Pour vous retenir, mes poignets et mes poings... Souvent je les ai mis à l'épreuve, j'en réponds ! Et vous êtes un freluquet, vous! Vous ne tenez pas debout... — Si l'étais le freluquet, si vous étiez le gaillard d'attaque, j'aurais cherché autre chose...
Et l'émotion de sa sauvage victoire aidant, il faut qu'il raconte sa vie et ses histoires, car ce faux dompteur est, comme beaucoup de juifs, un faible pressé du besoin de se regarder vivre.
— L'honneur !... Mais je m'en fous de l'honneur ! Je n'ai pas d'honneur. Le faubourg de Marseille où je suis né, on l'appelait le coin aux voleurs. Les passants crachaient à terre, en signe de mépris. La maison paternelle : un mont-depiété clandestin. A l'école, les autres gamins formaient des ligues pour me rosser... Plein d'effroi je subissais leurs coups. Une fois pourtant dans une bataille, d'instinct, j'ai mordu ! Ce jour-là j'ai forcé une hypocrite complaisance. Ma carrière est à cette image. Honni des hommes, j'ai avancé parmi eu.\, les poings serrés, les mains moites, la bouche menaçante, le cœur craintif, redoutant, redoutable...
Devant sa femme, il recommencera une confession peu neuve pour le lecteur, mais qui pour l'auteur résume sans doute le dernier terme du pathétique, car c'est sur quoi le personnage compte pour conquérir sa femme de haute lutte.
— Anne-Marie, je vous ai aimée bien avant de vous connaître... Quand j'étais, par les carrefours de Marseille, un galopin miséreux, une inoubliable passion me troubla... Untjeune dame de la noblesse... déjà!... Chaque jour je guettais sa sortie, chaque jour elle passait, frêle, dédaigneuse, souveraine, devant un petit pauvre qui baissait les yeux... Valaitelle pareille ferveur ? On ne le saura plus. Mais son image embellie a décidé de moi-même... Quand je me suis mis à vraiment penser aux femmes, c'est vers cette vision de mon jeune âge que montaient mes désirs... Le soir oià je vous ai rencontrée, etc., etc.
Ces regards luisants, ardents, sur un passé qu'au milieu de basses insultes on révère parce que, même délivré de lui, sa seule pensée fait trembler, ces litanies superstitieuses de la misère et de la peur, voilà le terme et le but des principales comédies de M. Henri Bernstein. De ce point de vue, son œuvre prend une valeur apologétique, nationale. Elle ne fait qu'exalter le génie, le courage d'Israël. La tendance est surtout sensible si l'on suit
l'ordre chronologique des ouvrages. Le mince espoir qu'obtenait Forou se mue pour Brachart en une promesse déjà très consolante.
« Oui, je suis troublée..., avoue sa femme... C'est passionné, c'est violent... C'est grand!... je suis troubla..., Jacques, je vous admire. . . »
Puis Israël marque un nouveau progrès de la race patiente.
Israël qui, comme œuvre d'art, tombe au-dessous du médiocre, constitue un document de premier ordre pour la psychologie sémite. Dans cette pièce qui prétend aborder et résoudre la question juive. M, Bernstein n'a su opposer aux antisémites que cette riposte qu'il faut bien appeler d'un bouc orgueilleux : le juif Gutlieb a été beau, il a été aimé de la duchesse de Croucy, et Thibault de Croucy^ aujourd'hui jeune chef des antisémites, est le fruit de leurs amours: le sang juif qui coule dans ses veines pouvait seul rendre quelque vigueur à une cause désespérée, à un parti perdu. « J'affirme qu'un puissant instinct sémitique a fait l'antisémite que voilà. » Tous les traits de Forou ou de Brachart sont encore marqués sur cette face souffletée ; mais quelle glorieuse revanche M. Bernstein pense lui tendre !
Gutlieb fut aimé jeune et beau ; cependant la vie l'a vaincu, s'il dompte lui-même l'adversaire. Le financier Bourgade, à' Après moi, est déjà plus heureux, qui, ruiné, trahi et sous la menace d'un mandat d'amener, trouve dans sa défense de bête aux abois le moyen de sauver le principal de sa mise : sa femme et sa liberté.
Irène, éperdue. — Guillaume, il est parti. C'est un arrachement sans pareil. Si tu veux de moi, en lambeaux, me voici! Si tu veux d'une chose sanglante, amputée, tuée, emporte-moi !
Guillaume, courbé, cassé. — Je tiens à vous désespérément. Je vous accepte ainsi.
— Bien. Je te suivrai.
— Irène, peut-être qu'à force de tendresse, à force d'amour...
Le dénouement de Samson, en somme, mais d'autant plus beau qu'il favorise un « filou », comme s'expriment les héros de l'auteur juif.
Enfin, pour avant-dernier terme de cette lente ascension du juif, voici Alexandre Méritai (nouveau Booz, comme Brachart était le nouveau Samson), qui malgré son passé de voleur et ses cinquante années, est aimé purement, avec toute la fraîcheur de l'instinct, par une jeune fille en qui M. Bernstein incarne la divine simplicité de la nature; Alexandre Méritai, à qui la menace suffit pour réduire l'ennemi et qui se retire non inquiété dans tout le rayonnement de sa force. La veine de M. Bernstein sans doute n'est pas épuisée, il lui reste encore quelques sujets de pièces, cependant il ne lui en reste pas beaucoup. Nous lui proposons d'abord un David pour illustrer la carrière de Joseph Reinach ; le neveu du voleur, le machinateur de l'Affaire, serait sur la scène couronné roi des Français. Ensuite, M. Bernstein pourrait penser à un Antéchrist pour lequel il demanderait de poser à Ernest La Jeunesse ou à Albin Valabrègue, avec le succès en plus.
Car il est très rare que dans ce théâtre le juif touche les épaules, et nous espérons avoir rendu sensible le ton très piquant de forfanterie que M. Bernstein a accoutumé de souffler à ses héros de dilection. Leur contentement naïf et ostentatoire, leurs insultes à l'adversaire terrassé, leur manie de faire parade d'une volonté toujours tendue, qui doit être classée parmi les maladies de la volonté, la confession de leur ruse et même de leur lâcheté dans l'ivresse du triomphe, je ne sais quelle trépidation enfin des nerfs surexcités, c'est proprement
cela qui forme la substance psychique de ces drames primitifs. On a vu que dans chaque ouvrage de M. Bernstein il n'y a guère plus d'un personnage et que c'est toujours le même dans tous. Ce personnage à quelque titre et à quelque degré est uniquement représentatif des passions, des haines, des rancunes de l'auteur. Et l'intérêt de ce théâtre élémentaire consiste donc à confirmer la définition du juif, animal exhibitionniste et lubrique.