‹ La forêt des CippesChapitre 12 sur 181 · LE CARACTERE DE BERENICE 2J · texte numérisé non relu

LE CARACTERE DE BERENICE 2J

de ce qui peut, non certes la servir, mais blesser Titus^ jusqu'à en obtenir le cri désiré.

Avez-vous bien promis de me haïr toujours? Vous m'aimez, vous me le soutenez, Et cependant je pars et vous me l'ordonnez ? J'abandonne un ingrat qui me perd sans regret.

Car elle ne veut pas tant sa félicité que de sentir joie ou martyre avec Titus. Titus excédé trouve ce qui la dompte et ce qu'elle attendait.

Pour sortir des tourments, dont mon âme est la proie^ Il est, vous le savez, une plus noble voie.

Et je ne réponds pas que ma main à vos yeux

N'ensanglante à la fin nos funestes adieux.

C'est tout ce que voulait la malheureuse. Elle se radoucit donc, parce que la résolution de Titus lui ravit tout espoir : sa résignation n'a rien d'héroïque. Enfin et surtout :

f aimais. Seigneur ^ j'aimais. Je voulais être aimée.

Cela, c'est tout Bérénice : l'éternel « M'aimes-tu ? »•

C'est à tort, ai-je dit, qu'on affadit le rôle de la reine de Palestine, qui ne doit pas être jouée comme une princesse de Clèves. Et, pour réagir contre cette idée fausse^ j'ai exagéré ; — un peu seulement et dans le sens juste, raisonnant en somme l'impression d'un contemporain qui trouvait que Bérénice « foule aux pieds la gloire », et faisant mon profit de l'avertissement de Racine : « Cette action, écrit-il dans sa Préface, est très fameuse dans-

l'histoire ; et je l'ai trouvée très propre pour le théâtre, par la violence des passions qu'elle y pouvait exciter. »

Dans Bérénice, le tragique ne tient pas à l'angoisse du dénouement. Dès le second acte (et nous verrons pourquoi Racine n'avertit pas plus tôt), nous ne pouvons pas douter que Titus renverra la reine de Palestine. Bérénice est donc remplie des malheurs, des souffrances déchirantes non pas créées par le destin, mais sorties toutes vives du cœur des hommes. On y voit l'homme tirant de son propre fonds un surcroît d'atroces douleurs. Et c'est en quoi consiste le tragique de l'ouvrage.

Le dessein du poète ici ne paraît pas douteux. Pourquoi, par exemple, Titus ne paraît-il qu'au second acte ? En abandonnant la scène pendant un acte entier à la reine de Palestine et à Antiochus, Racine a tenu à peindre d'abord la sécurité de Bérénice et à faire entendre, qu'on me passe le mot, son bavardage amoureux, pour représenter la légèreté vibrante d'une âme passionnée qui se croit aux portes du bonheur. De même Antiochus, en ce premier acte un des héros de Racine peut-être les plus vivants et les plus énergiques, figure l'homme qui ne peut que mal prendre son temps et tentera la fortune en désespéré, dans l'instant qu'elle s'apprête à faire manquer jusqu'à sa meilleure chance. Ce premier acte doit donc essentiellement signifier la surprise de l'homme par le destin. Voici deux grandes âmes qui ne songent qu'à se déchirer, tandis que le malheur vole déjà sur eux. C'est un effet d'ironie tragique que Racine a ici recherché et qu'il développera au cours de son ouvrage.

Aussi, dans ce premier acte, il accentue la cruauté de Bérénice qui foulera la douleur du roi de Comagène, pressée de saisir son bonheur. Ses raffinements sont tout simples. A peine jette-t-elle sur les cendres de son amitié morte quelques phrases de dédain, tant elle a hâte de

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