‹ La forêt des CippesChapitre 13 sur 181 · LE CARACTERE DE BERENICE V · texte numérisé non relu

LE CARACTERE DE BERENICE V

se livrer à ses transports. Voilà des préparations de Racine.

Lorsque Titus paraît, il ne tait pas longtemps son parti arrêté : Bérénice sera renvoyée ; l'arrêt a toute la rigueur de la fatalité ; Titus l'explique au troisième acte.

Si le peuple demain ne voit partir la reine, Demain elle entendra ce peuple furieux Me venir demander son départ à ses yeux. Sauvons de cet affront mon nom, et sa mémoire. Et puisqu'il faut céder, cédons à notre gloire.

Et le même Titus expose très simplement en ces termes le sujet de la pièce (acte II, scène ii) :

Résolu d'accomplir ce cruel sacrifice,

J'y voulus préparer la triste Bérénice.

Mais par où commencer ? Vingt fois depuis huit jours,

J'ai voulu devant elle en ouvrir le discours,

Et dès le premier mot ma langue embarrassée

Dans ma bouche vingt fois a demeuré srjacée.

Ainsi le problème est de préparer la reine d'abord à recevoir la funeste nouvelle, puis à souscrire à son exil. Et le cas de conscience monarchique n'est à peu près pas posé. Sans doute, à plusieurs reprises, Rome, avec la dureté infrangible de ses lois, paraît à l'arrière-plan, courbant sous sa contrainte les héros du drame, mais leurs douleurs ne font pas trêve pour cela ; ils en tireront plutôt un nouveau prétexte de faire saigner leurs plaies ou, comme dit Bérénice, d' « aigrir leur désespoir ». Les complications que l'homme porte de son fait dans les affaires de la fatalité, voilà donc bien de quoi il s'agit.

L'inquiétude d'abord de Bérénice, puis le désespoir de son intelligence seront utilisés par le poète pour faire à ses amants d'atroces blessures. Puisque le destin a prononcé, ce roi, cette reine, cet empereur ne pour-

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raient-ils, dira-t-on, au moins limiter ou endormir leurs souffrances ? Au contraire, le malheur s'aggrave par sa propre loi, et, loin de pouvoir y mettre obstacle, l'homme, spectateur impuissant, frappé de cette terreur dont vit la tragédie, avive encore de ses propres mains ses fatales douleurs.

Vous regrettez un père. Hélas, faibles douleurs !

... Moi, qui mourrais, le jour qu'on voudrait m'interdire

De vous... — Madame, hélas ! que me venez-vous dire ?

Le tragique ici consiste à donner l'impression que, quoi qu'ils puissent se dire, ces amants n'éviteront pas de se faire du mal ; la tendresse même de Bérénice a une douceur de poison. « Quel temps choisissez-vous ? » gémit Titus. Le temps, en effet, est au malheur, et c'est le mot même de la situation. Mais Bérénice s'est ellemême blessée en croyant toucher son amant. Et son monologue du second acte, qui exprime superbement un état ambigu de sécurité traversée de pressentiments, se termine sur ce que je demande la permission d'appeler l'éclat de rire nerveux d'une femme qui s'étourdit.

Jusqu'au quatrième acte, c'est plutôt Titus qui cherchait Bérénice ; c'est elle, à présent, qui cherche l'empereur, a 'Phénice ne vient point... » Et, pendant les deux derniers actes, ils vont (qu'on me passe cette trivialité) s'accrocher l'un à l'autre pour se ronger le cœur, jusqu'à ce que, épuisés, à bout de force, ayant vidé leur misère et parcouru le cercle de leurs douleurs privées, ils s'abandonnent à cette raison d'État dont ils n'ont même jamais songé sérieusement à s'affranchir \

A partir du moment où Titus tranche dans le vif :

I . S'il était arrêté par l'apparente contradiction de cette idée et de la conclusion, le lecteur reverrait la Préface. — E. M.

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