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LE CARACTÈRE DE BÉRÉNICE

« Car enfin, ma princesse, il faut nous séparer », c'est vraiment Bérénice qui prend la conduite de cette Passion. « Hélas! que vous me déchire:^! » gémit Titus : tout le drame est là. Et il est encore remarquable que les premières paroles de Bérénice avertie répondent exactement aux dernières plaintes de Titus désespéré : « Quel temps choisissez-vous ? » soupirait l'empereur. Et Bérénice : « Ah ! cruel ! est-il temps de me le déclarer ? » Ou bien encore : « Dans le temps que f espère un bonheur immortel... » Les situations sont donc renversées. Et cela est très intéressant. Car si Bérénice est, comme femme, plus impulsive que Titus, son rôle devenant alors prépondérant indique bien que Racine, loin d'apaiser son dénouement, a voulu, au contraire, le passionner à l'excès. Bérénice donc, dès qu'elle a mesuré le péril, s'y jette à corps perdu, et par la confiance qu'elle met d'abord en ses armes de femme, l'émotion, les larmes, plutôt qu'en la lâche raison des hommes, elle relance le drame et renouvelle l'intérêt. Elle ne changera pas le résultat, sans doute; mais, est-ce qu'elle raisonne? Sait-elle même ce qu'elle veut ? De son fait, bien plutôt, le trouble et l'obscurité des mobiles redoublent jusqu'au dénouement. Suivez plutôt ses contradictions dans cette fin de drame. « J'ai voulu vous pousser jusques à ce refus ! » dit-elle ; mais nous la voyons trop éperdue de douleur pour croire de sa part à aucun dessein arrêté ; on ne saurait même décider si sa résolution de mourir est feinte ou sincère ; et, volontiers, pencherait-on pour un mouvement de « dépit » (je préviens que le mot est de Racine, et l'idée d'Antiochus qui s'y trompe lui-même). A l'acte V, scène v, elle supplie Titus d'écarter d'elle l'image de son amour; et, deux scènes après, elle livre cet aveu qui amène le dénouement, d'une rapidité bien significative à partir de cet instant : « J'aimais, Seigneur, f aimais, je voulais être aimée. » Enfin, elle ne déconcerte

pas moins ses amants qu'elle-même, et Titus traduit ainsi son trouble :

Je suis venu vers vous sans savoir mon dessein. Mon amour m'entraînait, et je venais peut-être Pour me chercher moi-même, et pour me reconnaître.

Or, notez que l'un et l'autre doivent se sentir incapables de modifier les événements. Titus ne croit pas pouvoir fléchir Rome, et Bérénice elle-même déploie son innocente rouerie dans l'instant qu'elle se dévoue à la mort. Ces héros, qui se portent leurs coups dans la nuit, ne pouvaient se séparer, en effet, qu'après tant de tourments et tant de mortelles douleurs. Il fallait qu'ils en vinssent au sacrifice de leur vie. Et cela sans doute parce que Bérénice, qui est femme et conserve toujours, à son insu, quelque secret espoir, a besoin d'être désespérée ; mais surtout parce que l'idée de leur mort, en même temps qu'elle les délivre d'eux-mêmes, fait toute la douceur de leurs derniers entretiens. Enfin, Bérénice voit Titus réduit à l'état misérable où, déjà, elle a vu Antiochus ; sans s'en rendre compte, par un calcul instinctif, elle voulait l'en amener là. Ce spectacle l'apaise, et le drame est accompli.

Bérénice, en définitive, est donc bien le long embrassement de deux amants qui, même dans leurs baisers, ne peuvent se dispenser de se faire souffrir. C'est, par excellence, la tragédie des passions humaines « aigrissant » les douleurs de la destinée. Et il est remarquable que, dans cette tragédie dont le dénouement proclame le triomphe de la raison d'État, la politique ne joue guère qu'un rôle de figurante.

Peut-être que cela peut faire réfléchir et changer quelques idées reçues.

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