I. Par exemple M. Cambo, députe de Barcelone
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Nations latines, certes nous vous préférions, belles cousines retrouvées ! Mais on ne pouvait attendre que Gilbert prît des pasteli pour peindre aucun parlementarisme.
La fiction parlementaire, juge-t-il, a pris en Espagne le tour d'une folle gageure. Les deux grands partis classiques, libéral et conservateur, se partageant les deux hémisphères de rOpiniou publique devaient, dans la pensée de Canovas et de Sagasta, rallier toute l'Espagne autour de la monarchie alphonsiste. Et l'entente des deux partis sur ces bases a duré en effet, mais avec le temps son objet a changé et l'ancienne union paraît désormais se proposer moins le service de l'État que la satisfaction d'intérêts personnels. Majorité et minorité ne sont plus que des façons de parler : il s'agit, au vrai, de partager à l'amiable toutes les places disponibles, et la succession des ministères se trouve réglée par voie d'arrangement entre les principaux intéressés. Action de gouvernement et opposition ne sont plus que jeux courtois, oii l'Espagne devient ce qu'elle peut. Les événements de la politique, prétextes à paraître ou à s'éclipser, toujours profitablement. L'extrême indifférence d'un public, d'ailleurs en partie gagné et corrompu, permet à ce rotativisme mortel de jouer librement. — Et les républicains n'y pourront rien changer, impuissants ou complices, avec leur programme de noire subversion ou leur idéal chimérique, ou leur précoce vocation politicienne.
Cependant pressés de voir revenir leur tour, les libéraux ont tiré parti des journées de Barcelone pour prononcer contre M. Maura et sa majorité des deux chambres une opposition qui met en question, cette fois, les principes conservateurs de la société. M. Maura leur cédera le pouvoir, dont l'exercice ou bien les ruinera, ou bien les ramènera dans les voies de l'ordre; et, tentant l'impossible, rompant la vieille alliance des deux partis, il essaiera de mettre fin à la scandaleuse exploitation politicienne de l'Espagne en provoquant dans le peuple un mouvement d'opinions réelles où la volonté du réformateur trouverait à la fin et le cas échéant un levier.
fe crois qu'il y aura un jour intérêt à rassembler les pages oit Gilbert peignait ce tableau de l'Espagne politique en i^io dont il m'a été seulement possible de rapporter quelques traits des plus
généraux. Mais il faut moins reproduire ici le portrait qu'il donnait en manière d'épilogue le ij janvier i^io : on y trouve un excellent abrégé de ses impressions d'Espagne. — E. M.
DON ANTONIO MAURA
Pour comprendre ce qu'est en Espagne le personnage de M. Maura, il faut savoir que depuis sa retraite volontaire du pouvoir, toute la presse espagnole, aussi bien de droite que de gauche, continue à s'occuper de lui, de ses projets, de ce qu'on croit être ses manœuvres, tout autant que s'il était encore ministre du Roi. C'est l'homme sans lequel l'Espagne ne concevrait plus, semble-t-il, ses destinées, et, après le monarque, l'homme le plus espagnol de la Péninsule,
L'Homme
J'avais d'abord aperçu M. Maura à la sortie du Palais du Sénat, le jour où, après démission, il prononça son fameux discours aux majorités, qui est encore l'axe de la politique ■espagnole. Ses amis enthousiastes lui faisaient cortège et lui, souriant, plein de force, cherchait à se soustraire aux acclamations et sautait dans son automobile, saluant une dernière fois ses amis avec la familiarité noble des gens de son pays.
J'ai revu M. Maura chez lui, à l'audience qu'il a bien voulu m'accorder. Et j'ai d'abord été frappé de la même impression de vigueur. Ses amis m'avaient dit le labeur «xtraordinaire que peut, sans fatigue, fournir M. Maura, qui prend à peine le temps de dormir. Le blanchissement de la barbe et des cheveux semble accentuer encore la jeunesse de ce^ visage large, bien creusé, volontaire et fréquemment éclairé du sourire de l'optimisme : singulier mélange de douceur et de force.
On peut dire que M. Maura cause un véritable effroi à ses adversaires politiques et notamment à ces libéraux faiblement monarchistes ou à ces républicains modérés qui, dans
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la classification des espèces politiciennes, doivent appartenir aux invertébrés. Il y a un grand comique dans l'insurmontable épouvante que leur fait éprouver cet homme en qui ils ne sont pas sûrs de ne pas voir quelque incarnation diabolique.
Car c'est bien à leurs yeux un être diabolique et qui renverse toutes leurs idées, que cet homme qui se mêle de réformer "tout en conservant, qui consulte la tradition espagnole et trouve le moyen d'être un des plus avancés de 'son pays, qui sait rassurer toutes les forces de droite avec un tempérament et des dons d'orateur populaire et de tribun, en qui ils sentent des facultés révolutionnaires et qui n'emploie ces facultés que contre l'anarchie et le désordre.
Le problème espagnol
M. Maura me reçoit dans une vaste pièce autour de laquelle règne comme une ceinture de fauteuils et que je suppose être sdft cabinet de travail. Et la conversation, après quelques ambages, s'engage bientôt sur le terrain politique que j'étais si désireux d'aborder avec un pareil interlocuteur. Ce sont des impressions, et non des notes, que je rapporterai. Mais je pense ne jamais manquer à la plus scrupuleuse fidélité.
Les propos de l'ancien président du Conseil frappent par leur très agréable réalisme. Tandis que les libéraux et les républicains que j'avais vus paraissaient surtout avoir l'esprit tourné de l'autre côté des Pyrénées, et ne pouvaient prononcer le seul mot d'Europe sans se signer par trois fois, le chef des conservateurs s'inquiète au contraire de la teneur exacte et proprement espagnole des problèmes de la politique espagnole. Ce n'est pas qu'il ignore l'étranger. Il connaît bien la France qu'il visite souvent et parle facilement le français. Mais comme la politique est d'abord affaire d'intérêts et que les intérêts qu'il doit défendre sont situés sur la terre d'Espagne, sont ceux des gens d'Espagne, M. Maura croit plus important de bien connaître le fort et le faible des institutions de son pays et de chercher à les mettre en rapport avec les réalités espagnoles.
Et l'on saisit alors le véritable caractère de ce que des observateurs superficiels ont appelé l'esprit démocratique de M. Maura. Démocrate, au sens strict du mot, M. Maura ne peut guère l'être, car il est moins versé dans les questions de doctrine que dans le gouvernement des hommes ; ce n'est pas un théoricien, mais un grand praticien, A ce titre, il n'a pas eu grand'peine à remarquer que VEspagne est presque tout entière à droite. Pays profondément et quasi unanimement catholique, l'Espagne n'a ressenti qu'à la surface l'effet des révolutions du siècle dernier La grande masse n'a même pas été effleurée par cette vague d'anarchie. Le devoir du politique est évidemment de tenir compte de cette situation exceptionnelle pour en faire sortir le plus grand bien de l'Espagne.
M. Maura sait que le mal dont souffre et peut mourir l'Espagne, c'est la politique, exactement cette politique de clans qui a engendré le « caciquisme » ou pillage par les tyrannies locales, sacré la souveraineté des intérêts privés et créé des autorités artificielles, bonnes tout au plus à agiter le pays. Contre ce régime artificiel et diviseur, il a voulu instituer une politique plus naturelle, qui s'inspirât de la situation particulière de l'Espagne et bénéficiât de sa profonde unité spirituelle. Toute sa politique a donc tendu à rendre la vie à la grande masse du pays, qui est « conservatrice » ; d'où ses lois sur le vote obligatoire et surtout sa loi d'administration locale. On peut dire qu'il s'est exactement donné pour mission d'accoucher les forces de droite, qui sont toutes les forces de VEspagne,
M. Maura me cite des témoignages de ce réveil de l'esprit public. Il me montre l'activité sociale des catholiques, encore insuffisamment secondée par la législation. Pour la presse, il m'indique les progrès accomplis : « Il y a trente ans, me dit-il, il n'y avait pas en Espagne de presse de droite; aujourd'hui, vous en voyez de sérieux commencements. » Puis il me parle de l'armée, fermement attachée aux institutions monarchiques, étrangère à la politique, véritablement « professionnelle », dit-il, et qui vient de recevoir à Melilla la récompense de son patient et obscur travail.
A vrai dire, pour un démocrate, nécessairement individua-
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liste, M. Maura me parut avoir un bien vif souci et une singulière connaissance de tous les grands corps, institutions et groupements qui constituent un Etat.
Les relations avec les libéraux
Un détour de la conversation me permet alors d'aborder la question brûlante, celle des rapports avec les libéraux. Je me fais l'avocat du diable et plaide un peu le faux pour savoir quelque chose de la vérité.
M. Maura m'explique le rôle historique des deux grands partis qui ont dirigé la politique espagnole depuis la Restauration : l'idée de « M. Canovas qui était un très grand homme », me dit-il, fut de créer deux organes qui servissent à rallier, sinon en principe du moins en fait, à la dynastie alphonsiste ces deux adversaires irréductibles qui s'étaient disputé le pouvoir les armes à la main : les carlistes à droite et les républicains à gauche. C'est ainsi que les « libéraux monarchiques » purent obtenir une espèce de ralliement du républicain Castelar. Mais aujourd'hui, les libéraux sont audessous de leur tâche : sur les ponts qu'ils établissent entre la dynastie et les républicains, au lieu de faire venir ceux-ci à la monarchie, ce sont les monarchistes qui passent à la République.
L'attitude de M. Moret, prisonnier de ceux qu'il devait conquérir, empêche donc M. Maura d'entretenir, avec un parti qui n'est plus que l'ombre et le nom de l'ancien parti libéral, les relations qui étaient autrefois normales entre sol-t dats de la Monarchie, distingués seulement par la nuance de l'uniforme.
Et M. Maura se défend bien de vouloir la mort de tout parti libéral. Il reconnaît au contraire la nécessité, pour un régime constitutionnel, d'un parti monarchique de gauche ; mais ce parti, on ne le voit plus.
Les rapports avec les syndicats
La mission historique à laquelle le parti libéral a fait faillite, le parti conservateur qui, en moins d'un demi-siècle, Pierre Gilbert. — II. 25
a trouvé deux hommes tels que l'illustre Canovas et M. Màura, a réussi au contraire à la remplir. Ce dernier a su intéresser à sa politique réformatrice les éléments les plus avancés de droite et jusqu'aux carlistes. On a même dit que M. Maura avait repris à son compte le programme carliste. La vérité est sans doute qu'il s'est inspiré des enseignements de la politique éternelle et universelle, celle qui réussit et rend les peuples prospères. Cette politique édicté notamment un certain nombre de règles sur la vie locale et l'organisation professionnelle. J'avais hâte d'en arriver à ces deux points.
M. Maura est d'avis que le gouvernement doit encourager la vie syndicale et réformer la législation ouvrière. C'est lui qui a fait voter la loi sur le repos dominical et la fermeture des débits de boissons, qui fut particulièrement bien accueillie des « Sociétés ouvrières de Madrid ». Les conservateurs ont encouragé de leur mieux les syndicats agricoles qui finiront par couvrir toute l'Espagne, malgré les lacunes de la loi qui ne reconnaît pas encore de syndicats mixtes. Tout un ensemble d'efforts heureux a été enfin dirigé de ce côté. Cette politique, nouvelle pour le parti conservateur, et qui lui a souvent valu l'épithète de « socialiste », a été inaugurée vers 1900 : c'est dire qu'elle est à peu près contemporaine de l'arrivée de M. Maura à la tête du parti conservateur.
Le régionalisme
Quant au régionalisme, M. Maura ne cache pas qu'il est partisan de la plus large liberté locale et régionale. Cette liberté décentralisatrice peut seule venir à bout de ce fléau traditionnel qu'est le « caciquisme ». Mais surtout M. Maura a voulu réincorporer à la Monarchie la Catalogne que les erreurs des libéraux menaçaient de détacher de la patrie espagnole. Ce sont les libéraux qui inventèrent M. Lerroux et le lerrouxisme afin de faire pièce à la fameuse Solidarité catalane. Au lieu de chercher à résoudre le problème catalan, les libéraux s'avisèrent d'une diversion plus dangereuse encore que la révolte du régionalisme : ils livrèrent en fief
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Barcelone au radicalisme républicain qui avait l'avantage à leurs yeux de faire de la politique idéologique, et non régionale. Cette folie dégoûta tous les éléments sérieux de Catalogne, qui virent dans le lerrouxisme le type de la pure politique « madrilène ». M. Maura a, au contraire, réussi à rassurer une fraction importante des catalanistes et même à les faire collaborer à son œuvre, et cela sans prétendre briser l'union des Catalans ni changer le caractère de leur politique.
Car telle est la souplesse, la prudence et la patience de cet homme à qui ses adversaires reprochent d'être autoritaire, confondant sans doute l'autorité et la brutalité. M. Maura a sévi lors des troubles de juillet, il a laissé exécuter Ferrer : « Mais, me dit-il, pourquoi aurait-on épargné Ferrer plutôt que les autres émeutiers qui n'étaient pas millionnaires? » Il a réprimé énergiquement tous les faits d'anarchie, où qu'ils se produisissent, en haut comme en bas, chez les parlementaires comme dans la presse, chez les intellectuels comme dans le peuple. Mais il ne frappe fort et vite que pour être plus tôt en état de pardonner. On devine en lui la crainte de compromettre, par trop de rigueur, les plus grands intérêts. Et l'on comprend alors le mot d'un de ses proches : «t Après la répression, il fallait rouvrir les Cortès pour figurer matériellement le prompt retour à la légalité. Nous n'avons pas voulu recommencer le coup de Franco. »
Ce mot éclaire certaines profondeurs de la politique espagnole. L'attentat de Lisbonne comme celui de la rue Mayor, et même l'assassinat de Canovas, sont d'affreux souvenirs. La grande politique demande là-bas un courage qui la rend peut-être plus émouvante. Et comme elle exige en outre cette vertu de l'intelligence, la prudence, elle fait vraiment un beau spectacle, digne d'être joué par un Canovas ou un Maura.
APPENDICE IX Sur Jean-Jacques Rousseau
LA FÊTE CLANDESTINE 30 juin 1912.