APRES LA REPRESENTATION D ANDROMAQ.UE
Après la représentation d'Andromaque.
Pour le quarantième anniversaire des débuts de Mounet-Sully.
Avez-vous quelquefois songé à toutes les qualités et à tous les talents que doit réunir un grand tragédien ? Sans parler de tous les dons physiques, voix, diction, port, stature, les facultés d'un bon critique lui sont aussi demandées. Et il ne lui suffit pas de comprendre : il faut qu'il rende, qu'il exprime, qu'il sente et fasse sentir dans le même moment, et surtout par l'organe de la voix, plus sobrement par le geste ou la physionomie. Il faut qu'à la fois il se donne et se surveille. Enfin, il doit réunir ces deux qualités qui, en littérature, n'appartiennent guère à plus de deux ou trois grands noms : le naturel et le style. Produire par l'art un effet de vérité qui ne donne point l'impression d'un réalisme saugrenu, voilà la difficulté que surmonte, presque toujours avec bonheur, un Mounet-Sully ou une Bartet, et c'est aussi tout le secret de l'enchantement qui fait courir les foules aux spectacles classiques... Car il est bien probable que ce public populaire des représentations gratuites, dont on nous vante tellement l'intuition des beautés Httéraires, applaudit plus encore le comédien que le poète et sent davantage les beautés de chair que les grandeurs de l'esprit. Le mortel courageux qui, demain 14 juillet 1912, oserait se mêler à la presse, soit à la Comédie-Française, ou bien à l'Odéon, pourrait ensuite porter un témoignage précieux. A défaut de celui-là, il y aurait sans doute les acteurs eux-mêmes.
pour nous le dire. Mais quelle foi accorder à leur sincérité, — cette vertu qui n'est pas de leur rôle ?
« Andromaque est, avec le Cid, la plus grande date du théâtre français, écrit Jules Lemaitre, qu'il faudra toujours consulter avant d'écrire sur Racine. Andromaqtie, c'est l'entrée, dans la tragédie, du réalisme psychologique et de l'amour-passion, et c'est le commencement d'un système dramatique nouveau. »
Pour les raciniens, il y a, en effet, trois tragédies du poète, qui leur paraissent plus que toutes les autres émouvantes, pour des raisons tirées de la vie même de leur héros. C'est Andromaque, son premier chef-d'œuvre. C'est Phèdre, sa dernière œuvre avant la retraite, sa dernière tragédie profane. C'est enfin Athalie, ou le génie recouvré et comme en ascension nouvelle, mais aussi son tout dernier ouvrage. Cependant comme, dans les familles, les premiers-nés obtiennent quelquefois une préférence sur leurs cadets, il ne paraît pas douteux que la date à' Andromaque, 1667, ne soit la plus importante de toutes pour le culte racinien.
Et comme, alors, tout ce qui précède cette date, prend une valeur singulière ! Qu'est-ce qui prépara et annonça Andromaque ? Quelle fut l'histoire de la gestation du chef-d'œuvre ? Ce sont les questions qui hantent naturellement l'esprit dès qu'on pense à la grandeur, à l'importance de cette date.
Et ce sont des questions très raisonnables. Car il est hors de doute que si, par exemple, les confidents et amis de Racine, Boileau, La Fontaine, Chapelle, Molière même, reconnurent aussitôt et sans hésitation un chefd'œuvre, « le » chef-d'œuvre, dans Andromaque, c'est que précisément ils l'attendaient à cette heure.
Il n'y a pas de développement d'un jet plus pur, plus hardi, ni plus droit que celui du génie de
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Racine. Nous ne savons pourquoi on imagine fréquemment son histoire semée de crises et de conversions contraires, comme fut, par exemple, celle de Pascal. L'histoire de Racine est racontée avec exactitude en tête de la grande édition de Paul Mesnard, qui est une œuvre magnifique; et Jules Lemaitre, à plusieurs reprises a donné à cette vie de Racine par Mesnard la forme de l'art, qui devait en aider la diffusion. Or, c'est un fait que ni Mesnard, ni Jules Lemaitre n'ont jamais fait mention de la moindre crise à l'origine de sa vocation poétique. Dès Port-Royal, on peut dire que Racine se prépare à Andromaque, et à aucun moment, il ne paraît avoir douté de sa vocation véritable d'homme de lettres, de poète, et de poète tragique, disons mieux encore, de poète tragique qui rénovera le genre.
Lors de la première d'Andromaqtie (novembre 1667), Racine a près de vingt-huit ans. Il y en a plus de onze qu'il exerce sa muse. Il y en a sept qu'il conçut son premier plan de tragédie ÇAmasis), à propos duquel ce garçon de vingt ans ne doutait pas d'écrire : « J'ai bien peur que les comédiens n'aiment à présent que le galimatias, pourvu qu'il vienne d'un grand auteur. » Et le mot im n'est qu'une rature de la réflexion. Racine avait d'abord écrit « du grand auteur », désignant par là assez clairement Corneille. Il médite ensuite une autre tragédie, les Amours d'Ovide, puis encore une autre, Théagène et CharicUe. Il a vingt-trois ans lorsqu'il donne la Thébaïde, qui fut commencée à Uzès (« bref. Racine, à vingt-trois ans, n'a pas encore tout son génie ; mais // a déjà tout son système dramatique », écrit Jules Lemaitre); il en a vingt-cinq à l'époque d'Alexandre, dont le succès irrita déjà l'intrigue et la cabale. L'an d'après (1666), il insérait, dans la préface d'Alexandre, cette espèce de manifeste littéraire dont les termes n'auront qu'à être reproduits dans la préface de Bérénice : « Mais de quoi
Pierre Gilbert. — II. j
se plaignent-ils (ses censeurs), si toutes mes scènes sont bien remplies, si elles sont liées nécessairement les unes aux autres, si tous mes acteurs ne viennent point sur le théâtre que l'on ne sache la raison qui les y fait venir, et si, avec peu (ïincidents et peu de matière, j'ai été assez heureux pour faire une pièce qui les a peut-être attachés malgré eux, depuis le commencement jusqu'à la fin? » Ce qui, même dans la préface d'une pièce qui peut sembler imitée de l'auteur du Cid, constitue une pointe assez directe contre le grand Corneille. Car déjà Racine a l'insolence d'un jeune dieu. Et c'est le temps où il écrit ses deux fameuses ripostes aux Visionnaires de Nicole, lesquelles, avant même quAndromaqtie ne répondît au Cid, répondent à Port-Royal et éclipsent presque les Provinciales. Ces deux lettres en réplique aux Visionnaires restent un monument de la prose française. Ce fut comme si, vers 1780, il nous était né un nouveau Voltaire.
Il y a déjà dix ans, en i66é, que Racine forme sa langue. Patiemment et presque sans distraire une heure par jour pour le badinage, sous sa propre direction, il s'est forgé son instrument, lisant, la plume à la main, toute l'antiquité grecque et latine, profane et chrétienne (ses étonnantes remarques sur l'Odyssée datent de son séjour à Uzès). Dès l'âge de vingt ans, on peut dire que ■c'est l'écrivain le plus pur de son siècle. Sa critique de l'Epître dédicatoire du Dictionnaire de l'Académie reste une des meilleures leçons de style : qui n'a pas lu ces remarques d'un tout jeune homme ignore le génie de notre langue. C'est lui qui d'Uzès écrivait à son ami Le Vasseur, cet abbé si peu prêtre : « Je suis en danger d'oublier bientôt le peu de français que je sais; je le désapprends tous les jours », témoignant ainsi d'un grand intérêt pour son outil d'écrivain dans le temps même qu'il paraît rechercher les charges ecclésiastiques.
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A lire toute sa correspondance d'Uzès, qui mériterait bien une réédition particulière, on se persuade que cet excellent et érudit grammairien sentait déjà sa force et prévoyait l'éclat et la belle abondance de sa vingt-huitième année. A vrai dire, il semble avoir été aimé des dieux. Dès son arrivée à Paris, il connaît La Fontaine, qui est un peu son parent. Il est en relations avec Molière bien avant la Thébaïde, pour laquelle, dit-on, il reçut ses conseils ; il se lie avec Boileau, à l'occasion de son ode, la Renommée aux Muses, qui est à peu près de la même époque. Enfin, il fréquente tout ce qui dans les lettres compte et porte un nom. Perrault et Chapelain lui ont donné des marques d'estime, et le dernier l'a fait inscrire sur le registre des pensions. Corneille luimême, avant qu'il n'eût pris ombrage de sa jeune gloire, lui a fait témoigner de l'estime; et son jugement, d'après lequel Racine aurait été mieux doué pour la poésie que pour le théâtre, ne dut pas être le compliment le moins agréable au jeune homme, puisqu'il marquait l'écart entre leurs deux poétiques, et que Racine tenait d'abord à se distinguer du grand homme. Et ce n'est, on le pense bien, ni La Fontaine, ni Molière, ni encore moins Boileau (à qui il dut tant, quoi qu'en pense M. l'abbé Brémond), qui lui eût reproché cette indépendance heureuse.
Quant à l'amour. Racine en fut longtemps curieux avant de le connaître. On peut dire qu'il en fit son affaire même dans le temps de sa sagesse. Dès sa sortie du collège d'Harcourt, il se pique d'être « loup », c'està-dire libertin de propos et de principes. Il n'est pas prouvé d'ailleurs qu'il ait jamais perdu la tête même dans le temps, très court, qu'il aliéna son cœur. Son détachement des disciplines de Port-Royal s'est opéré sans secousse ni douleur ; et si, à l'époque de sa sagesse, il concevait de l'irritation des épîtres fulminatoires de
sa tante Agnès de Sainte-Thècle, c'est qu'il s'en étonnait bien plus qu'il n'en était incommodé .
Il écrivait à son cousin Vitart, le 30 mai 1662, plus de cinq ans avant Andromaque : « Je vous dirai une autre petite histoire assez étrange. Une jeune fille d'Uzès, qui logeait assez près de chez nous, s'empoisonna hier elle-même et prit une grosse poignée d'arsenic, pour se '\ venger de son père qui l'avait querellée fort rudement. Elle eut le temps de se confesser et ne mourut que deux heures après... Telle est l'humeur des gens de ce pays : ils portent les passions au dernier excès. »
Nous passons un détail réaliste qui ajoute encore à l'intensité de cette note « qu'on dirait prise par Stendhal, » écrit Jules Lemaitre. « Evidemment, ajoute-t-il, le jeune Racine est plus intéressé par des faits de cet ordre que par les paysages ou les objets pittoresques. Serait-il excessif de dire que plus tard, quand il nous montrera des amoureuses qui vont jusqu'au bout de leur passion, il se souviendra des Hermione et des Roxane à foulard rouge de ce brûlant pays d'Uzès? »...
U Alexandre est de 1665. Bien qu'il eût remporté le ' plus retentissant succès. Racine attendra encore deux 1 années pleines pour produire sa nouvelle œuvre. Car il ne sent pas de fièvre. Il pousse comme une belle force 1 de la nature. Et c'est vraiment un jeune dieu, à la , veille de faire représenter V Andromaque.
SUR MOLIERE L'École des maris.
La Comédie-Française ayant célébré l'anniversaire du poète, en 1912, par une représentation de cette pièce « où M"" Piérat brilla d'un éclat non pareil ».
C'est bien à tort que la critique relègue cette Ecole dans le lot des comédies de second ordre. Car, avec Tartufe^ Don Juan, le Malade peut-être et voire le Bourgeois gentilhomme, elle a sa place au tout premier rang des plus audacieux ouvrages du poète ; et c'est la première en date. Ce style, cette énergie, cette vigueur dans le raccourci, à ce degré-là, sont nouveaux, même chez Molière, Existe-t-il une autre suite de dialogues pressés, gonflés de suc et de sens, qui éclate en un trio •aussi expressif que cette scène dernière du second acte, •entre Sganarelle, Valère et Isabelle ? En cette année 1661, on peut dire que, pour la première fois, Molière •délivre son génie véhément.
•i; Je sais bien qu'on reproche à l'École des Maris à la fois un manque et un excès ; un excès de la fiction, <\m irait jusqu'à l'invraisemblance, et un manque du côté de Sganarelle et d'Isabelle. L'un paraît stupide et son aveuglement forcé ; l'autre passerait les bornes de la décence et même celles de l'indécence, et le triple baiser du deuxième acte offenserait la délicatesse. Rien ne me paraît plus saisissant, au contraire, ni rien plus passionné.
et c'est le génie qui créa cette image elliptique de la vie Il est vrai qu'il manque tout de même à l'École des Maris l'extraordinaire scène de la tentation d'Agnès par Arnolphe, de l'Ecole des Femmes.
Je te bouchonnerai, baiserai, mangerai,
Tout comme tu voudras tu pourras te conduire.
Je ne m'explique point et cela c'est tout dire.
Le poète avait sans doute de bonnes raisons d'omettre cette scène dans l'Ecole des Maris. Cependant, tous les grands traits d'ArnoIphe sont marqués sur la face de Sganarelle. Sganarelle est un voluptueux ou plutôt un , sensuel ; il se glorifie, cyniquement, durant tout ce premier acte, dont c'est l'intérêt principal, des avantages que lui confère une jeunesse relative sur un frère sexa- Jj', génaire; tout ce qu'il prononce ici, à demi-mot, revient à vanter sa vigueur et sa force, et son vocabulaire t comme de la moiteur. A plusieurs reprises, il tente, lu aussi, Isabelle.
Aïe ! aïe ! mon petit nez, pauvre petit bouchon. Tu ne languiras pas longtemps, je t'en réponds.
Et « mon pauvre fanfan » et « pouponne de moi âme » et « mignonnette », toute la mignardise du rôl y est, avec bien d'autres hardiesses encore.
— Mais Isabelle ? L'appelez-vous une ingénue ? — 1 faut d'abord s'entendre sur le mot. Et la définition d l'ingénue n'est pas précisément commode. Je propos celle-ci : l'ingénue est la jeune fille à qui son innocenc et sa pureté sont des armes. Mais ce n'est pas un niaise ; et le « duvet » qu'on réclame pour elle, je veu bien qu'il imite la blancheur de l'hermine, mais non p:; qu'on le cueille sur une oie. A ce compte-là, Isabelle e: une ingénue et combien plus intéressante qu'Agnès !