‹ La forêt des CippesChapitre 141 sur 181 · SUR JEAN-JACQUES ROUSSEAU · texte numérisé non relu

SUR JEAN-JACQUES ROUSSEAU

d'œuvre', et nous-mêmes dans ce numéro de la Revue Critique contre la glorification de Rousseau^. Enfin, la séance de clôture de l'Institut d'Action Française fut presque tout entière consacrée au Genevois, dont Jules Lemaitre, Lasserre, Dimier, Montesquiou définissaient avec autant de nuances que de force le génie malheureux. Tel est le secret d'une action bien dirigée, bien mesurée, heureuse en tout. Chez quel maître d'erreurs prendra-t-on que celui-là manque d'âme qui cherche, avant d'agir, la raison ? Je sais un mot qu'il faut que je redise ici pour tout ce qu'il a de charme. Mais je n'ai pas le droit de dire qui l'a prononcé, parlant en ces termes de quelqu'un dont je tais aussi le nom : « Il ne raisonne pas avec son cœur, en ayant un meilleur emploi. » Il faut du cœur pour donner sa vie, ou prendre, s'il le faut, celle d'autrui, mais verser le sang, mais donner un simple coup de poing sans bien savoir ? Fi donc!... Il s'agit seulement de bien peser toutes les raisons et de retenir la meilleure. Quinze ans d'études sévères ! Il n'était pas de meilleure préparation à tous les sacrifices d'hier et de demain. C'est parce que l'intelligence a élaboré la seule doctrine et la seule méthode qui depuis un siècle ait pu satisfaire complètement un esprit bien fait qu'étudiants d'Action française et camelots du roi ont un si joli sourire quand on les arrête.

1. Jean-Jacques Rousseau ou les fondements philosophiques de la démocratie.

2. 25 juin 1912. Au sommaire : Paul Bourget, Sur Jean-Jacques Rousseau; — Charles Maurras, Sur les idées de Rousseau ; — Pierre Gilbert, Le Culte embarrassant ; — Henri Clouard, Remarques sur l'écrivain ; — André du Fresnois, Julie ou la Nouvelle Héloïse; — Pierre Lalo, Rousseau musicien; — Collé, Bonald, Proudhon, Lemaitre, Barrés. Lasserre, Jugements.

Le 25 juillet enfin, Gilbert recueillait dans sa. Revue des revues, témoignage doublement précieux, l'enquête des Feuillets. 11 résumait ainsi l'esprit des réponses : « Les journaux ont raconté que les cérémonies du bicentenaire de Jean-Jacques Rousseau avaient, en Suisse, revêtu un éclat particulier. Pour que Genève réussit à honorer un peu mieux son enfant que Paris ne devait le faire, il aurait suffi sans doute que les siffleurs helvètes se montrassent moins ardents un petit que nos amis de Paris : le triste avantage serait toujours demeuré à la cité suisse. Mais il se peut très bien que le cortège officiel, le cortège fédéral ait circulé librement dans les rues de Genève, il se peut que les arcs de triomphe y aient été mieux montés qu'ailleurs et que les feux d'artifice n'y aient pas été mouillés. Tous ces petits succès n'empêcheront pas qu'une revue suisse ayant ouvert une enquête sur Jean-Jacques Rousseau auprès d' « un certain nombre de jeunes écrivains de la Suisse romande » n'ait reçu des réponses qui presque toutes (à une ou deux près) tendent à prouver que la Suisse ne doit rien ou presque rien à son illustre fils et de fait serait assez près de le renier. Cette libre consultation de l'intelligence passera à bon droit pour présenter un peu plus de sens qu'un défilé des sapeurspompiers de la ville de Genève. »

Je n'étais pas à la Sorbonne, mais, lecteurs, vous avez vu les journaux, et bien que quelques-uns se taisent et que presque tous les autres mentent, comme forcément ceux qui mentent ne mentent pas tous de la même manière, vous avez su, comme moi-même, la vérité. Mais, rue Soufflot, j'y étais...

Le beau dimanche I II faisait un temps délicieux qui réjouissait d'autant plus qu'il demeurait peu sûr. L'agréable vent qui s'élevait par moments ajoutait à notre allégresse. L'une de ces matinées où tout paraît facile. Un soleil modéré dont les grands arbres du Luxembourg, et les lampions officiels même, recevaient un air riant...

Dès la demie de neuf heures, nous sommes déjà nombreux sur les deux trottoirs de la rue SoufBot, côté de l'ombre et côté du soleil. Nous nous saluons d'un mouvement de la tête ou d'un clin d'œil. Que de visages amis !... Les beaux messieurs de la Tour pointue font aussi les discrets. Ils vont, ou bien stationnent par petits groupes l'un à l'autre étrangers. En voici, tout vêtus de noir, qui voudraient, liélas ! passer pour de petits bourgeois bien appris. Mais la moustache, mais le torse, ou je ne sais quoi : la chaussure ou le regard. Ils sont trahis ! En voici d'autre aspect, sinon d'autre sorte : prolétaires conscients aux chemises de pilou, la casquette sur l'œil et chaussés d'alpargates. Leurs supérieurs n'ont pas songé que pour laire honneur à Rousseau et venir jusqu'ici, loin de son travail, un ouvrier aurait pris soin de mettre un veston propre et ses bons souliers.

Le temps passe. Je vais m'psseoir à cette terrasse, où j'ai vu Plateau devant un verre de café, les deux mains sur sa canne. Les deux trottoirs portent une foule qui grossit à chaque minute, mais •qui va, qui vient, de la place au boulevard, du boulevard à la place.

Deux passants :

— Regardez ces mâts, ces lampions, ces guirlandes. Croyez-vous que le gouvernement ait bien dépensé les trente mille francs du crédit?

— Mon Dieu ! au prix où l'État paye toutes choses !

Deux autres, marchands des quatre saisons, après avoir lu sur un cartouche le double prénom inconnu :

— Voyons la fête de ce Jacques.

— Quel Jacques ?

— Le Penseur, qui a sa statue devant le Panthéon. Il vivait il y a sept ou huit cents ans.

Qui songe à tirer argument de ces misères? Je ne les consigne que pour fixer l'attention sur un point. Avec les grands cris de nos

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amis, voilà les seuls mots d'un accent populaire que j'aie entendus dans les trois heures que j'ai passées là. C'est un fait. La fête organisée pour célébrer Rousseau n'attira guère que nos amis, mais en nombre, et leurs sifflets, les gens du quartier sur le pas de leur porte, la garde, la police et le monde officiel. Je dis ce que j'ai vu. Encore faut-il observer : 1° que parmi les officiels ne vinrent à peu près que ceux qui ne pouvaient pas ne pas venir ; 2° que ceux qui vinrent se mouraient de peur.

Tout autour de la place du Panthéon, la garde fait la haie, arme au pied. Dans la rue Soufflot, des sergents de ville partout, en paquets au coin des rues ou piqués le long des trottoirs. Sur le boulevard, de part et d'autre d'une estrade vide, la garde à cheval se morfond. Précautions minutieuses, ostentatoires et maladroites dont on a le cœur enchanté comme d'un aveu : cette menteuse république, le régime le moins propre de tous à tenir les promesses sur lesquelles elle s'est fondée, confirme par là son insuccès et confesse sa crainte. La cérémonie qui, dans l'esprit de ses premiers organisateurs, devait faire une manière de fête nationale, par un étrange démenti à tous les fameux principes, et par le juste et nécessaire retour des choses, n'est plus qu'un fait de force, à la merci de la force.

Falliéres en avait bien le sentiment qui, dans sa vilenie, va signaler cette journée d'une défaite inouïe.

Il pouvait être dix heures. Sur la chaussée déserte, l'on avait vu depuis une demi-heure passer plus d'une automobile. S'y tenaient des gens à redingote, à chapeau de soie, députés, ministres, etc... Pareille en tout à ces voitures, une autre passa comme elles, plus banale que bien des locatis, sans chic, sans apparence et fermée, malgré Vora del tempo c la dolce stagione. Il paraît que le chauffeur avait une cocarde à sa casquette. Mais qui l'a vue ? Et quelle discrète livrée ! Depuis le boulevard jusqu'à la place du Panthéon, est-ce qu'il y eut dix personnes pour voir briller entre les vitres de l'auto les aiguillettes de l'officier d'ordonnance ?

Dans notre petit groupe, nous sommes tous trop pénétrés de l'antique honneur du vieil État français pour en croire nos yeux. Le bon Plateau secoue la tête :

— Non, ce n'est pas possible. Sans escorte. Honteusement. Ce n'était pas lui.

Mais Pierre Dumoulin se lève brusquement :

— La garde a mis pied à terre.

Etait-ce donc M. Falliéres ? La question et la réponse parcourent toute la rue, aller et retour. Nous apprenons que les grilles du Pan-

théon viennent d'être refermées, aux deux seules portes où l'on pouvait encore passer, une carte d'invitation à la main. Plus de doute. O joie ! L'un de nous se prend à fredonner la marche du père Ubu...

Vous avez vu dans les journaux que le Panthéon n'était pas gai,. — que des quatre cents députés roussiens, ou ayant voté comme tels, il y eu avait là trois dizaines, tous les autres ayant été retenus soit par l'indiflFérence, soit par la peur, sentiments qui nous donnent à nous le même plaisir, — que le subtil Millerand voyageait à Versailles où il avait mieux à faire, — que le ministre de l'intérieur, forcé de rester chez lui par l'état de sa santé, avait fait lire son discours par M. Bérard, scus-sccrétaire d'État aux Beaux-Arts, — que les cartes avaient été si prudemment ménagées que les invités étaient sans doute moins nombreux que la force armée, — enfin, que toute la place était déserte, la garde ayant reçu la consigne de tenir au loin ce peuple incertain. Étrange fête publique, où l'Etat démocratique se cache pour célébrer, entre les fusils, un culte honteux !

Toutes les précautions d'ailleurs ne serviront de rien. Q.uand, tout à coup, après une attente de trois quarts d'heure, une automobile apparaît qui revient du Panthéon, toute la rue guette. Un long sifflement naît sur les deux trottoirs, nourri, prolongé, qui gagne de vitesse le véliicule présidentiel : jusqu'au boulevard, toute la rue siffle pour saluer dignement le chef de l'État qui fuit.

Car il fuj'ait. « Le Président de la République se retire, dira h Temps... il monte dans son automobile ciui disparaît rapidement parla rue Soufflot. » Pour peu que vous ayez commerce avecles libéraux, lesquels craignent les mots au moins autant que les coups (car pour essuyer les coups, il ne faut, après tout, que de la passivité, tandis que l'usage loyal des mots exige une certaine vertu), vous sentirez l'importance de l'aveu ! Mais l'automobile de l'État n'avait pas encore tourné le coin de la rue, quand la police s'est précipitée contre les manifestants. Les agents en tenue courent au petit bonheur : ces petits bourgeois vêtus de noir et ces ouvriers en espadrilles dont nous avions tout à à l'heure remarqué les groupes divers les dirigent et ne se privent guère eux-mêmes d'arrêter. Seulement, ils écopent : un coup de poing celui-ci, un coup de canne celui-là. Phénomènes que le Temps fera son affaire d'interpréter pudiquement : « Des horions sont échangés entre partisans et adversaires de Rousseau. »

Les royalistes arrêtés sont entraînés vers le poste qui se trouve à deux pas, au coin de la rue. Entre les agents et les « bourgeois », ce n'est qu'un cri. Belles têtes jeunes et animées, qui gagnent toutes les sympathies I Ah ! nul ne songe à protester contre eux. J'allais, je

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