‹ La forêt des CippesChapitre 16 sur 181 · L ECOLE DES MARIS · texte numérisé non relu

L ECOLE DES MARIS

Quel est son crime, en effet ? Menacée sous huit jours d'épouser Sganarelle, qui est horrible à sa pureté, elle décide d'informer Valère de son péril pour le forcer à quelque extrémité : rien de plus confiant, en somme, ni de plus chastement passionné. C'est son tuteur Sganarelle qu'elle charge de faire entendre à Valère :

... Qu'ayant vu l'ardeur dont votre âme est blessée Elle vous eût plus tôt fait savoir sa pensée Si son cœur avait eu, dans son émotion, A qui pouvoir donner cette commission...

Par là s'ouvre cette suite d'équivoques, qui servent à Isabelle pour faire passer ses messages à Valère et où l'on doit voir bien moins de simples jeux de scène que la figuration poétique d'une action. Or, la première démarche d'Isabelle était innocente ; mais son succès l'enseigne et l'enhardit par degrés, jusqu'au mariage clandestin. Sauf le troisième acte de Tartufe, je ne sais rien de plus admirable dans la grande comédie que cette progression, que cette école de la duplicité par un cœur simple ; cette main tendue au baiser de Valère, tandis que Sganarelle dévore l'autre main de gloutonnes caresses, figure comme la dernière réplique du plus passionné des dialogues à trois. Quelle vaillance d'un génie qui sent sa force ! L'idée d'Isabelle me paraît donc d'un art plus vigoureux que celle d'Agnès, et Molière a su aussi la bien mieux mettre en action.

Le Malade imaginaire.

Donné à l'Odéon, en 1912, sous la direction d'Antoine qui depuis deux ans ouvrait sa saison par une comédie de Molière, M. de Pourceaugnac en 1910, et en 191 1 h Bourgeois gentilhomme, avec la musique de Lulli, « dont il ne put jamais y avoir assez de représentations ».

« Tant que ma vie a été mêlée également de douleur et de plaisir, je me suis cru heureux, aurait déclaré Molière à sa femme, le jour de la troisième représentation du Malade imaginaire, d'après le rapport de Grimarest; mais aujourd'hui que je suis accablé de peines, sans pouvoir compter sur aucuns moments de satisfaction et de douceur, je vois bien qu'il faut quitter la partie. » On peut avancer que Molière écrivit le Malade imaginaire comme il le joua, dans les mêmes dispositions. Ce n'est pourtant pas la plus sombre de ses comédies... Toujours est-il que son pressentiment sinistre se vérifia à trois jours de là, comme il achevait la quatrième représentation du Malade, le 17 février 1673. Le registre de Lagrange, que nous citons d'après M. Paul Mesnard, dont nous ne cesserons pas d'utiliser la précieuse édition de Molière, rapporte en effet que « ce même jour, après la comédie, sur les dix heures du soir, M. de Mohère mourut dans sa maison, rue de Richelieu, ayant joué le rôle dudit Malade imaginaire, fort incommodé d'un rhume et fluxion sur la poitrine qui lui causait une grande toux, de sorte que, dans les grands efforts qu'il fit pour cracher, il se rompit une

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veine dans le corps et ne vécut pas demi-heure ou trois quarts d'heure depuis ladite veine rompue. »

Le bel effet de contraste qu'un romantique tirerait de cet Argan moribond, cachant « sous un ris forcé » la convulsion qui le prend, tandis qu'il récite le Juro de la cérémonie ! Quel motif de pendule : l'Esprit défiant la chair! La vérité est autre. Molière n'était pas Argan seulement à la scène. Il l'était bien un peu aussi à la ville. Grimarest, dans sa Vie de Molière, a parlé du « Malade imaginaire dont on prétend qu'il était l'original ». Et il est de fait que, plusieurs années avant le Malade, un vague auteur. Le Boulanger de Chalussay, avait publié gn Elomire h\pocondre qui satirisait Molière malade imaginaire :

... Je me crois bien malade, Et qui croit l'être l'est...

Telle est l'idée qu'un contemporain malveillant croyait pouvoir sans trop de ridicule, c'est-à-dire avec un semblant de vraisemblance, proposer de l'auteur du Tartufe. Et il paraît difficile de soutenir que Molière ait vraiment méprisé son mal et les remèdes. Il n'était assurément pas malade imaginaire. Mais la pensée de son mal trop réel lui dut être un tourment. Et plus encore que du témoignage suspect de Le Boulanger, nous en tirons la preuve, ou l'indication, de l'analyse même du Malade et,du caractère probable de l'auteur.

Il est entendu que la comédie de Molière tourne en dérision le travers des faux malades ; assurément oui, cela est entendu. Cependant, lorsque dans la grande controverse du troisième acte, Argan et son frère Béralde en viennent à échanger les arguments contraires dont le choc découvrira finalement la secrète pensée de

l'auteur, il nous faut bien noter qu'il cesse d'être question des malades imaginaires pour ne plus s'agir que de la médecine même, de son pouvoir et de ses limites. Et il ne paraît certainement pas hasardeux de penseï que c'était la légitimité même de la prétention de guérir qui inquiétait alors l'esprit de Molière. Et croire qu'il ait, un seul moment, pensé à rire de son mal et à le traiter légèrement, peut passer, au contraire, pour une opinion superficielle. Sans donner d'entorse à la vraisemblance, on peut admettre que les injures de Molière à la Faculté partent de la rage où le jette l'impuissance des médecins à soulager son mal. Le mouvement de colère qui a dicté le Malade imaginaire, par certains endroits, ressemblerait assez au blasphème d'un croyant désabusé et malheureux de l'être. Non pas que Molière ait jamais beaucoup fait confiance à la Médecine ; mais depuis qu'il commença de souffrir, il dut pleurer l'aban- | don où le jetait l'ignorance de M. Purgon. Serait-il d'ailleurs vraisemblable que l'élève de Gassendi se fût mis en tête de ravaler la portée de l'esprit humain, dans le temps même au demeurant que l'on découvrait la circulation du sang, si quelque secret ressentiment personnel et la douleur physique ne l'incitaient, en quelque sorte, à injurier la corporation, un peu comme on aiguillonne et stimule un baudet, tout de même capable de quelque service.

Il est vrai que nous poursuivons ici des intentions mal saisissables, domaine fuyant et mouvant, où de j vagues lueurs frangent légèrement de profondes ombres. | Tout de même est-il si aventureux d'inférer que le mouvement si vif et pathétique du fameux : Crève! crève! cela t'apprendra une autre fois à te jotier de la Faculté, ; devait partir d'un sentiment singulièrement passionné, auquel tout autre nom que celui de regret douloureux conviendrait très probablement assez mal ? Au milieu

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