‹ La forêt des CippesChapitre 152 sur 181 · LE LECTEUR 4O · texte numérisé non relu

LE LECTEUR 4O

ô douleur, comme vous passez tous les deux, semblablement appareillés ! Voici que je ne pleure plus ; je me souviens à peine. . . — Louis Thomas.

Rien de si rare aujourd'hui, continuait Gilbert, quun prosateur. Un autre jour, dans la Revue Critique du 2) novembre 1914, il reproduisait du Mercure de France cette Rêverie de Maurice Boissard {Paul Léautaud) :

Depuis quelques jours, je n'ai en tête que la rêverie, la flânerie, la solitude. Je passe mes soirées assis sur ma chaise, entouré de mes bêtes, à songer à mille choses... Je tiens un journal de ma vie. Je l'avais un peu négligé. Ces temps-ci, j'y ai beaucoup travaillé. Bonnes heures 1 Écrire uniquement pour soi, sans avoir à se surveiller ni à se relire, n'écoutant que son esprit, son sentiment ! Comme la plume court vite sur le papier ! Une sorte de plaisir physique s'ajoute au plaisir spirituel. Tout cela m'a mis dans une disposition particulière. Je fais de l'égotisme, comme disait Stendhal, avec excès. Là, entre les quatre murs de ma chambre, dans le silence de la nuit, je pense à moi, à ma vie, à mes souvenirs, avec cette sorte de volupté qu'on éprouve à s'étudier et à se connaître, et je me regarde, oui, pour ainsi dire, comme s'il s'agissait d'un autre et que je puisse vraiment me voir. Tant pis si l'on parle de vanité : il me semble en ce moment que j'écrirais avec plaisir, — je ne dis pas avec talent, hélas ! — des choses plus personnelles que ces comptes rendus de théâtre. Au fond, je n'ai jamais aimé que cela, la littérature personnelle. J'ai lu de très bonne heure, — j'avais à peine douze ans, je crois, — et bien des choses, souvent très difl^érentes. Paul de Kock y voisinait avec Molière, Diderot avec Erckmann-Chatrian, Walter Scott avec toutes les pièces de théâtre du vieux boulevard du Temple, bien d'autres contrastes encore. Mais la première qui m'a vraiment touché, vers dix-sept ou dix-huit ans, et qui a éveillé en moi pour la première fois l'amour des lettres, était un fragment d'autobiographie d'un écrivain sans génie d'ailleurs. Je me le dis quelquefois : j'ai tout de même vu dans ma vie quelques petites choses, connu des gens, collectionné quelques petits faits, passé dans bien des milieux. J'ai toujours su regarder, écouter et deviner, curieux en dedans, si je puis dire, ayant toujours l'air de dormir, mais voyant et entendant tout, et j'ai une mémoire merveilleuse. Si je n'avais d'autre talent, en racontant cela, que d'être exact et bref, trop dénué d'imagination pour ajouter ou inventer, cela vaudrait bien, peut-être, cet autre talent qui consiste à faire du beau style pour ne rien dire ?

Je pourrais intéresser, peut-être, et me faire lire? Je ris, malgré moi, en écrivant cela. Je vous le disais bien que je n'ai en tête que de la rêverie... — Maurice Boissard.

Et de commenter : « C'est une rare bonne fortune, c'est une aventure presque merveilleuse de rencontrer une fois une page de cette venue, surtout d'un accent si peu forcé, dans les cinquante kilos de papier noirci à V encre que, chaque quinzaine, la poste remet clans mon casier... »

Pierre Gilbert se plaisait à ce jeu chanceux. Lorsque la Petite Scène représenta le Triomphe de l'Amour ', il dénicha un roman de M™« d'Aulnoy, en sépara la seconde partie, trouva un litre charmant et, publiant sa découverte, présenta l'ouvrage et l'auteur aux lecteurs de la Revue Critique des Idées, fe reprends V essentiel de cette introduction, importante surtout à cause du jugement sur M^^ d'Aulnoy. — E. M.

LE PELERIN SUPPOSE ou

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