‹ La forêt des CippesChapitre 159 sur 181 · SUR ALEXANDRE DUMAS · texte numérisé non relu

SUR ALEXANDRE DUMAS

Antouy

La reprise à'Antony à la Comédie-Française est une heureuse idée, qui devrait être répétée pour beaucoup d'autres fl chefs-d'œuvre déchus, c'est-à-dire pour toute pièce ayant I marqué une date dans l'histoire de notre théâtre. Non qu'il

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faille réduire notre première scène au rang de musée ou de conservatoire ; mais, de temps à autre, il serait bon d'interrompre la prescription en faveur de vieux ouvrages qui ne peuvent jamais être tout à fait morts, et, pour leur épargner justement le destin mélancolique des curiosités de vitrine ou de bibliothèque, de les tirer à la lumière de là rampe, 011 s'éprouverait leur reste de vie. Car ce n'est pas dans un esprit de dérision et de sarcasme qu'il convient d'aller entendre ces vieilleries, mais avec la curiosité, au contraire, de surprendre le secret de leurs applaudissements éteints. Rien de ce qui sut une fois toucher des hommes assemblés, peut-il devenir indifférent au critique ?

On sait que la première représentation d'Antony, le 3 mai 1831, à la Porte Saint-Martin, fut, à un an d'intervalle, la répétition de la première à'Hernaiii. Les classiques avaient accepté le rendez-vous des romantiques et, comme de juste, leur faux idéal succomba une fois encore. Hernani avait fait descendre la tragédie au tombeau, du moins le croyait-on ; Antony « tomba » la comédie classique. Vous vous doutez bien que l'extrême débilité de la défense contribua pour une part au succès de l'attaque. Tout de même, il fallait bien que Dumas, pour vaincre, opposât quelque chose à rien. C'est ce quelque chose qui nous intrigue aujourd'hui.

Avertissons tout de suite qu'à propos à^ Antony, ouvrage de second ordre et de vulgarisation, il convient, comme à propos de beaucoup de productions de cette époque, de distinguer entre le romantisme-principe et le romantismeécole. Le romantisme fut un ferment philosophique, social, littéraire, dont l'analyse et aussi bien l'exécration seraient ici hors de propos. Mais il fut encore un parti, une école qui, très vite, exploita des procédés et, plus encore que le succès de certaines formules, rechercha celui de quelques noms qui faisaient drapeau. Ainsi Antony fut une bataille entre des hommes plutôt qu'entre des idées ; et l'on ne s'étonnera pas que nous nous indignions modérément des sophismes, déjà banalisés à l'époque, dont cet ouvrage est rempli. A la faveur de quelques succès antérieurs et du

trouble complice des esprits, ce genre de pièces était destiné simplement à conquérir les frontières excentriques du public, ces espaces vagues qui commencent où finit le véritable royaume de l'Intelligence, et qui, presque sans coup férir, agrandissent, en un instant et démesurément, l'empire de l'idée qui s'est d'abord rendue maîtresse des centres de l'opinion.

Mais, sauf le pacte apparent de Dumas avec les romantiques, Antony ne serait rien autre qu'une amusante gageure d'auteur dramatique échauffé. Dans ses souvenirs et dans sa préface, Dumas nous apprend qu'il était, à l'époque à' Antony, très amoureux de M""= X et qu'il lui paraissait infiniment désagréable que cette dame eût été l'épouse de M. X. Cette idée et les images qu'elle comporte refroidissaient ses transports et comme, en ce temps-là, la jeunesse était pleine de Byron et que Dumas, tempérament solide, un peu épais et pesamment équilibré, avait l'imagination d'autant plus folle que le cœur était plus froid et lent et perdait très vite de vue sa compagne, notre homme, en bon élève qui répète la leçon, ne conçut en esprit aucun autre soulagement à sa contrariété que l'assassinat de la dame de ses rêves : supprimant l'objet, il supprimait la peine.

« Malheur ! Car une voix qui n'a "rien de la terre M'a dit : « Pour ton bonheur, c'est sa mort qu'il te faut ! » Et cette voix m'a fait comprendre le mystère Et du meurtre et de l'échafaud...

Puis comme son cerveau tout seul avait la fièvre, il laissa la dame accomplir ses jours et écrivit Antony.

Antony est donc une pièce tout entière construite pour son dénouement, pour le meurtre des cinq dernières secondes. Et parce que les rapports sentimentaux des personnages sont au début ce qu'ils resteront jusqu'à la fin, Antony n'est pas une pièce psychologique. Ce n'est pas non plus, quoi qu'il y paraisse, une pièce d'action. En fait d'acte, il n'y a, en définitive, que le coup de poignard d'Antony au dernier tableau. Et Dumas définit lui-même son ouvrage « une scène d'amour en cinq actes, un développement pur et

simple de passion, jouée par deux personnages entre quatre paravents, sans action et sans mouvement ».

L'auteur s'est donc trouvé dans la nécessité de suppléer par des développements parasitiques à l'insuffisance de sa matière. Et il a employé cinq actes à nous faire attendre son coup de poignard. Comment cela?

En amenant ses personnages, par d'habiles transitions, au paroxysme de la jalousie et de l'amour, qui, par exemple, porte Oreste au crime? Non pas, mais en endoctrinant le public. Ce n'est pas sur la scène, c'est dans l'esprit même du spectateur qu'il transporte le dialogue, ou plutôt le colloque. Sa pièce est un monument d'absurdité et d'incohérence, si on la juge d'après les bonnes règles de l'art dramatique. Elle devient claire si on la comprend comme un long plaidoyer, en faveur de quoi ? Des thèses sociales ou littéraires qui y sont défendues ? — Que non point, elles ne servent que de prétexte. Mais en faveur du dénouement bizarre qu'il s'est piqué d'imposer au crédule spectateur.

Il fait d'Antony un enfant trouvé, paria de la société, bien moins pour se donner licence d'injurier la convention sociale, que pour rejeter le drame et nos dociles imaginations en dehors de la réalité et s'arroger ainsi le droit de nous offrir un exemplaire d'une humanité mystérieuse et terrible. Si sincèrement il avait tenu à son paradoxe anti-social, croyez-vous qu'il se fût aussitôt amusé à le détruire ? Car, enfin, si Adèle refuse net de s'enfuir avec Antony, c'est que la crainte la retient, elle tremble que son déshonneur ne retombe sur sa fille. La convention sociale sert donc ici à prévenir un malheur. Et l'on s'avise alors que le malheur d'Antony pourrait ne pas tenir à l'existence de pareilles conventions ; mais la faute en remontait à ses auteurs qu'elles n'impressionnèrent pas encore suffisamment. Il y a donc bien contradiction, mais seulement dans la forme. Car, sourdement, les deux idées concourent au même but : l'une et l'autre avancent le dénouement.

De même, tantôt Dumas invoque l'inéluctable fatalité et tantôt il explique les événements par le hasard le plus purement accidentel. Mais soyez sûr que dans les deux cas sa thèse sert à dompter quelque résistance du public.

On pourrait multiplier les exemples. Ainsi la fameuse conférence littéraire, qu'il intercale en plein quatrième acte, persuadez-vous bien que ce n'est rien autre qu'un morceau de circonstance.

Reste le drame de passion, dit le « jeune poète » d'Hervilly, et ici une autre difficulté se présente. L'histoire nous lègue des faits, ils nous appartiennent par droit d'héritage, ils sont incontestables, ils sont au poète : il exhume les hommes d'autrefois, les revêt de leurs costumes, les agite de leurs passions, qu'il augmente ou diminue selon le point où il veut porter le dramatique. Mais, que nous essayions, nous, au milieu de notre société moderne, sous notre frac gauche et écourté, de montrer à nu le cœur de l'homme, on ne le reconnaîtra pas... La ressemblance entre le héros et le parterre sera trop grande, l'analogie trop intime ; le spectateur qui suivra chez l'acteur le développement de la passion voudra l'arrêter là où elle se serait arrêtée chez lui, si elle dépasse sa faculté de sentir ou d'exprimer à lui; il ne la comprendra plus, il dira : « C'est faux; moi, je n'éprouve pas ainsi ; quand la femme que j'aime me trompe, je souffre sans doute... oui... quelque temps. Mais je ne la poignarde ni ne meurs, et la preuve, c'est que me voilà. » Puis les cris à l'exagération, au mélodrame, couvrant les applaudissements de ces quelques hommes qui, plus heureusement ou plus malheureusement organisés que les autres, sentent que les passions sont les mêmes au xve qu'au xix^ siècle, et que le cœur bat d'un sang aussi chaud sous un frac de drap que sous un corcelet d'acier...

Certes, la théorie serait intéressante si elle eût été le point de départ d'une littérature nouvelle et que l'on pût faire remonter, par exemple, à Antony la comédie dramatique moderne. Il n'en est rien malheureusement. Dès octobre 183 1, Dumas faisait représenter à l'Odéon Charles VII chex les grands vassaux, « tragédie en cinq actes » en vers, dont la préface se termine ainsi : « On m'a reproché d'avoir pris le dénouement à'Androwaque. J'ai déjà dit que j'avais voulu faire une œuvre classique ; pour ce, il me fallait imiter un écrivain classique ; Racine se trouvait là : autant valait, je crois, pour modèle choisir lui qu'un autre. » C'était assez marquer son indifférence en matière de principes dramatiques. Et le même Dumas n'avait-il pas, en guise de prétace à son Napoléon Bonaparte, rédigé cette profession de foi

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très véridique : « Je n'admets pas, en littérature, de système ; je ne suis pas d'école ; je n'arbore pas de bannière. Amuser et intéresser, voilà les seules règles, je ne veux pas dire que je suive, mais que j'admette. » 11 reste donc, pour la conférence littéraire d'Antony, une dernière explication, qui risque d'être la bonne : relisez le morceau et voyez si ce n'est pas une précaution oratoire pour faire admettre au public un dénouement un peu fort.

« Amuser et intéresser », on chercherait en vain une meilleure définition du père Dumas. Ce fut un grand amuseur. Et il faut reconnaître, en effet, que, dès l'instant qu'on a pris le parti d'écouter Antony comme un divertissement, peu de pièces paraissent plus mouvementées, plus fertiles en coups de théâtre, d'une trame plus diversifiée, et en même temps plus rapides, plus haletantes. L'exposition notamment est un modèle d'horreur naïve et de préparations transparentes. Dumas s'amuse à bousculer son public après l'avoir averti une demi-heure d'avance. Il modèle sa matière d'une main un peu grosse et rude, mais experte et surtout preste. Il était de la bonne école de Scribe. Et si ce n'est pas de grand art, du moins est-ce l'œuvre d'un habile maçon. Tout y sert, et roule sur un pivot unique et fait son effet.

— Et puis, Tannée d'Aniony, c'est une date, mais non pas celle que vous pensez. On a lu le manifeste par quoi Dumas semblait annoncer au monde l'évangile d'un romanesque, d'un élément dramatique tout moderne : la clameur romantique lui fit écho. Or, cette même année 183 1 vit paraître un roman qui « faisait ce que l'autre disait », le Rouge et le noir, de Stendhal. Pour les contemporains, l'événement ce fut Antony. Et il n'y a pas à s'indigner.

Seulement on ne regrette pas de vivre en 19 12.

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