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tome II, page

La « Saison Alfred de Musset » avait inscrit à son dernier programme deux des comédies du poète, aujourd'hui exclues, du répertoire officiel. A quoi rêvent les jeunes filles, composé en 1832, dut attendre, sauf erreur, une trentaine d'années sa représentation, et la Nuit vénitienne, la première comédie que Musset ait écrite pour la scène, ne fut à peu près pas jouée depuis son échec de 1830, à la suite duquel le poète croyait devoir confesser que le « théâtre n'était pas son affaire ».

La Nuit vénitiemie

Il faut avouer que la Nuit vénitienne est une assez mauvaise chose. Toute la pièce est écrite pour une tirade unique, dont la lecture même ne parvient pas à dissiper l'obscurité et que j'avoue ne pas encore entendre parfaitement. Ces ratiocinations sentimentales, ces explications qui ne réussissent qu'à compliquer et embarrassent le personnage dans je ne sais quelle métaphysique métaphorique, au détriment de l'expression directe, vive et personnelle des sentiments, tout cela constitue une manière de dialogue ou de conférence que l'auteur engage avec son public, cependant qu'il laisse ses acteurs se morfondre.

A quoi révent les jeunes filles

Chose curieuse, il y a plus de qualités scéniques dans A quoi rêvent les jeunes filles, qui ne fut pas destiné à la scène, mais que Musset composa, deux ans plus tard, sur le thème d'une aventure personnelle. Deux sœurs rencontrées par lui, au Mans, pendant un séjour chez un sien parent, avaient fait sur son esprit une impression assez forte pour l'embarrasser de choisir entre elles. Telle est aussi la perplexité de Silvio.

Et cette incertitude sentimentale, qui rêve confusément d'un vague idéal de douceur, de tendresse, de pureté et cherche dans l'objet aimé moins un être qu'un type, cette espèce d'infirmité, que Musset était bien près de prendre pour le comble de la sensibilité, appartient en commun à presque tous ses héros. Cependant, elle ne réussit nulle part à charmer mieux que dans cette comédie de jeunesse : tant de fraîcheur et de poétique ironie, partout semée et souvent fleurissante, prévient la réflexion pour ne laisser opérer et ne nous rendre sensibles qu'à la grâce, au bel air, à l'esprit enfin qu'on y respire. Ce n'est peut-être pas du meilleur théâtre, mais c'est de très jolie poésie dialoguée. Et puis, ce dédoublement du personnage de Musset en Silvio et en duc Laërte, c'est-à-dire en amoureux transi et en roué romanesque, était bien la plus spirituelle invention qui pût incarner les deux faces de son âme, non sans quelque intention, peut-être, d'innocent persiflage. Comme Silvio est indécis entre les deux sœurs, et comme Musset balançait lui-même entre les deux pôles de son esprit, nous hésiterions aussi à prononcer si le poète mit plus d'ironie que de complaisance pour soi-même, dans cette comédie de ses vingt ans : car tel était l'équilibre de ses dons, à l'âge où l'on craint, il est vrai, de choisir pour n'être pas privé.

Carmosine

Des entreprises comme la « Saison Alfred de Musset » ne méritent que des encouragements. Du moment que le Théâtre-Français manque à sa destination, il faut bien que des entreprises privées se substituent à l'institution d'Etat pour la représentation' intégrale de nos meilleurs œuvres de théâtre. — Samedi dernier donc, la Saison de la Porte-Saint Martin donnait Carmosine, qui eut le grand bonheur d'être présentée au public par Jules Lemaitre. Sans discuter si Carmosine est ou non la meilleure des comédies de Musset, on ,peut la juger l'une des toutes premières pour l'intérêt, parce que la pensée du poète s'y explique avec une netteté qui montre ensemble ses qualités et ses défauts. En outre, elle

appartient à la série des comédies à dénouement heureux, formant comme la réplique de On ne badine pas avec Vamour, qui est de la série triste et d'autant plus agaçant (s'il faut le dire) : Musset, au théâtre, quand il prend le ton tragique, ne m'entraîne ni ne me convainc. Au contraire, ses comédies facilement optimistes, comme le Chandelier, Il ne faut jurer de rien, et Carmosine, rachètent la religiosité de l'amour, dont il ne se délivre jamais, par je ne sais quelle souriante ironie qui garde à l'ouvrage son ton de fantaisie espiègle.

Ce n'est pas pourtant qu'il n'y ait dans Carmosine beaucoup de sérieux, de philosophie, voire de dévotieuse religion de l'amour. Cette jeune Sicilienne qui se meurt d'amour pour son roi et au secours de qui Musset appelle d'abord le chanteur Minuccio, c'est-à-dire l'auteur lui-même, puis la reine, puis le roi, incarne cet amour idéal et tout spirituel qu'il faut bien appeler, après Maurras, l'amour de l'amour, sauf que les personnages de Musset éprouvent avec sincérité ce sentiment que les amants de Venise trouvèrent d'abord dans leur cervelle. Et le dénouement de Carmosine me plaît surtout parce qu'il prouve, avec une franchise dont j'admire l'inconscience, l'indifférence à l'objet qui caractérise cette sorte de maladie. Carmosine aime don Pèdre, et tout doucement, les bons médecins que j'ai nommés opèrent cette cure de détourner sur le jeune et amoureux Périllo le mortel sentiment que l'enfant a voué à son roi comme à une divinité lointaine. Et cette substitution amoureuse est pratiquée sans trop de mal, parce qu'il arrive aux héros de Musset de vivre en fermant les yeux et de se coudoyer sans se voir comme en pleine brume. Carmosine accuse avec audace cette étrange conception de la vie et de l'amour; et ce qui en fait le charme, c'est l'air de chevalerie et de poésie qu'on y respire, c'est je ne sais quoi d'insaisissable, d'impalpable et d'ineffable qui forme l'atmosphère des comédies d'Alfred de Musset. Mais dans cette atmosphère et sous ce ciel nuancé et troublant comme une belle soie, les êtres qui s'agitent sontils animés du souffle de la vie ? Jouissent-ils d'une existence individuelle? Entretiennent-ils entre eux des relations? Conversent-ils, s'abordent-ils, s'attaquent-ils? Je ne le crois pas.

La plupart oublient d'avoir une vie propre : c'est le poète qui parle par eux. Enfin, pour tout résumer d'un mot, il y a, dans ce théâtre, plus de sentimentalité, c'est-à-dire d'eflfusion vague uniformément répandue, que de véritable passion. C'en est assurément la qualité. C'en est peut-être aussi le défaut. Car, sans doute, Carmosine est une charmante figure de femme, et volontiers la croirait-on passionnée ; mais la facilité avec laquelle elle accepte de reporter sur Perillo son culte pour un idéal très vaguement entrevu et à peu près impersonnel, cette conversion brusque, que le poète a cru charger de signification et à quoi il tenait peut-être plus qu'à tout, détruit toute idée de passion, s'il faut bien refuser ce nom à un état de langueur ou de rêverie qui, dans l'impossibilité de se satisfaire de rien, s'accommode indifféremment de différents objets. Et, sans doute, ce dernier trait est bien vu ; il appartient à l'humaine nature et mérite le respect ; mais ce qui gâte tout, c'est de vouloir sanctifier cet état maladif et de n'en parler qu'avec une superstitieuse gravité €t du tremblement dans la voix.

Pierre Gilbert. — II. 28

APPENDICE XVII Remarques sur la Critique dramatique

Les pages qui suivent achèveront de montrer quelle haute idée Gilbert se fait du théâtre et de la critique dramatique. La scène contemporaine présente à ses yeux deux époques tranchées; dans les volumes qu'il préparait, il aurait sûrement tiré grand parti de cette distinction. — E. M.

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