‹ La forêt des CippesChapitre 17 sur 181 · LE MALADE IMAGINAIRE · texte numérisé non relu

LE MALADE IMAGINAIRE

de ses douleurs, nous jurerions que Molière souffrait surtout de ne pouvoir espérer de guérisseur. Mais est-il vrai, au fait, qu'il n'en espérait pas ? Que signifierait alors ce singulier acte de foi dans la puissance médicatrice de la nature, si peu défendable en raison, mais si secourable au malade, que Molière souffle à son porteparole, Béralde ?

La nature, d'elle-même, quand nous la laissons faire, se tire doucement du désordre où elle est tombée. C'est notre inquiétude, c'est notre impatience qui gâte tout, et presque tous les hommes meurent de leurs remèdes, et non pas de leurs maladies.

A quoi Argan objecte avec une douceur où Molière dut bien mêler quelque regret empreint d'un peu d'amertume :

Mais il faut demeurer d'accord, mon frère, qu'on peut aider cette nature par de certaines choses.

Béralde répond :

Mon dieu ! mon frère, ce sont de pures idées, dont nous aimons à nous repaître, et de tout temps, il s"est glissé parmi les hommes de belles imaginations, que nous venons à croire, parce qu'elles nous flattent et qu'il serait à souhaiter qu elles fussent véritables.

Allez, allez, Molière est un incrédule qui pleure de n'avoir pas la foi et s'en forge une de remplacement. Est-ce pour rien que ce vrai malade a tellement insisté sur le pouvoir de consolation de l'imposture médicale ?

N'est-il pas remarquable en outre que, dans cette comédie écrite dans les souffrances et presque dans l'agonie, Molière se soit montré moins noir qu'ailleurs, que dans V Avare, par exemple, ou dans Tartufe, ou même

dans le Bourgeois gentilhomme ? Car enfin, à aucun moment ici, on ne tremble pour de vrai. A peine croiton au malheur dont la tendre Angélique pourrait être menacée. Et, dans les moments les plus pathétiques, qui ne nous paraissent jamais l'être beaucoup, à vrai dire, le rire et l'exagération de Toinette vient toujours comme conjurer et exorciser le chagrin et la malice d'Argan, infiniment plus que ne fait Dorine à l'égard du triste Orgon. Il nous semble que le « Je ne suis point bon et je suis méchant quand je veux » d'Argan inspire moins la terreur que ne fait le « Je ne veux pas qu'on m'aime » du protecteur de Tartufe. On n'en craint pas les mêmes conséquences. Le caractère de l'artificieuse Béline ne semble ici qu'indiqué, et nous ne la voyons pas assez à la besogne pour avoir le loisir de concevoir cette terreur, de prendre cette impression de noirceur, qui, dans d'autres comédies, servent à noter d'un caractère odieux Harpagon ou Tartufe. Enfin, pour dénouer son intrigue, d'ailleurs bien légèrement nouée, Molière use ici d'un procédé expéditif, renouvelé de Tartufe, mais avec tant de différences ! dont la facilité même, tant soit peu parodique peut-être, semble à propos nous avertir que ce n'était pas sérieux. L'endroit le plus sérieux probablement doit être cette audacieuse scène entre Argan et sa petite-fille Louison, que Maeterlinck a plagiée sans beaucoup de bonheur dans son Pelléas. Eh ! bien, qu'on la relise : on y sentira sans doute plus de pitié et de souriante tristesse que de colère et d'aigreur. Il semble que Molière, tout préoccupé de ses griefs contre la fallace de la médecine, ait traité son sujet avec une nonchalance inaccoutumée et qu'il ait comme répandu sur tout son ouvrage quelque teinte de cette résignation, de cette lassitude, de ce découragement où le jetait la connaissance de son mal incurable. Comme il conseillait de s'en remettre au ressort de la nature elle-même pour la guérison, de

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même il paraît avoir laissé son sujet se développer avec une liberté et une fantaisie qui convenaient d'ailleurs admirablement au genre de comédie, « mêlée de musique et de danse », que la complaisance, la condescendance envers le goût des autres, plutôt que son démon, lui avait cette fois désigné.

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