‹ La forêt des CippesChapitre 168 sur 181 · MINERVA · texte numérisé non relu

MINERVA

Préparer k renaissance du goût, c'était là le but de Ferry en fondant Minerva. Il voulait seconder de toutes ses forces le mouvement naissant que déjà saluait Maurras dans V Invocation à Minerve qui parut au premier numéro de la revue :

« Vois, nous relisons tes poètes. Ronsard, Racine, La Fontaine, Molière reparaissent à nos chevets. Comme nous reprenons le chemin de Versailles 1 Sans dédaigner les jeunes merveilles du gothique, nous rendons à la colonnade unique, à celle du Louvre, son rang. Notre Poussin commence d'être relevé de l'oubli. Lorsque nous parlons du grand siècle, nous ne saurions pas ajouter, comme Michelet autrefois : « c'est le xviii« siècle » et, bien que nous n'ayons rejeté aucune vraie gloire, nous savons quelle est la plus belle. »

C'est par de telles paroles que s'ouvrait la carrière de Minerva, et Ferry l'avait voulu, qui était allé chercher Maurras. Avec un clair jugement, il voyait à la fois l'œuvre à faire et celui qui était désigné pour l'accomplir. Quel sens de la destinée des lettres françaises que de pouvoir mettre en avant parmi ses collaborateurs les noms de Barrés et de Bourget, et de publier en articles V Avenir de V Intelligence, le plus noble des écrits de Maurras, je veux dire celui où il a montré au plus haut point le souci de sa fonction d'écrivain, et qui est peut-être son chef-d'œuvre.

Minerva, « revue des lettres et des arts », qui avait pris pour nom celui de la déesse antique de la Sagesse, présentait à ses lecteurs tout ce qui est propre à la culture humaine. Les études de spécialistes de l'histoire, de l'archéologie, de la musique étaient conçues en ce sens ; et ses rédacteurs étaient choisis parmi les compétences universellement reconnues, comme aussi parmi les talents naissants où déjà s'affirmait une maîtrise. En musique, elle eut Vincent d'Indy, Gaston Carraud, Paul Dukas. Alfred et Maurice Croiset y publièrent des études sur la Grèce antique. L'archéologie et l'histoire de l'art étaient représentées par Camille Enlart, Louis Dimier et André Fontaine. Sous le titre charmant des Rives dupasse, « rives verdoyantes que l'histoire diligente ne cesse de faire refleurir », Frantz Funck- Brentano publiait régulièrement une chronique historique, tandis qu'Albert Sorel, Gebhart, Arthur Chuquet donnaient à la revue des études d'histoire. C'est là que parut l'article si remarqué du général Bonnal sur la méthode dans les hautes études militaires en Allemagne et en France. Les Auiants de Venise de Maurras, la Peur de vivre d'Henri Bordeaux, la Mort de Venise de Barrés furent d'abord publiés en articles dans Minerva, à côté de pages de Bourget sur les deux Taine et sur Balzac sociologue. André Beaunier parlait des théâtres et de la vie de Paris ; et déjà Jacques Bainville déployait ses qualités brillantes de critique et de moraliste. Enfin elle avait des poètes tels que Charles Le GoflBc, Frédéric Plessis et Lionel des Rieux.

A côté de tous ces écrivains, dont plusieurs étaient ses amis personnels. Ferry volontairement s'effaçait. Toute la vie de cet exquis lettré fut ainsi modeste à l'excès. Et c'est dans des notes anonymes ou signées du pseudonyme de Clayeures qu'il faut chercher les pages charmantes, trop rares, qu'il donna à sa revue.

Les pessimistes ont dit que Minerva était trop belle pour vivre. Du moins son échec et sa disparition auront trop durement illustré la thèse de V Avenir de l'Intelligence. Cette revue où, on peut le dire, était réunie l'élite de l'intelligence française, ne put durer faute de ces forces d'argent que détient maintenant l'étranger de l'intérieur. Du moins, elle aura été un élan donné au goût et à la culture française. Après sa disparition, pour nous, jeunes étudiants, Minerva restait un symbole et nous recherchions ses numéros avec la même ardeur que ceux de la Revue encyclopédique Larousse où parurent les articles de critique littéraire de Maurras.

Ainsi notre souvenir reconnaissant se reporte vers René-Marc Ferry, qui aura été, pour une grande part, l'ouvrier modeste mais conscient et ardent du renouveau français. — Jean Longnon.

APPENDICE XXI Le Phalène

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