I. Dans sa revue de la presse, à V Action française
Le prétendu Phocion y va d'un emportement qui brusque toujours les choses dans l'instant que la pauvre fille pensait se ressaisir. Il se jette à ses genoux.
— Que faites- vous, Seigneur?
— J'implore vos conseils et votre secours auprès d'elle,
— Après ce que je viens d'entendre, c'est aux dieux à qui j'en demande moi-même.
— L'avis des dieux est dans votre cœur, croyez-en ce ce qu'il vous inspire.
— Mon cœur ! O ciel ! c'est peut-être l'ennemi de mon repos que vous voulez que je consulte.
— En serez-vous moins tranquille, pour être généreuse ?
— Ah ! Phocion, vous aimez la vertu, dites-vous ; est-ce l'aimer que de venir la surprendre ?
Phocion la presse encore ; et, tout de suite, il est évident que la défense de cette pauvre fille ne servira qu'à la faire succomber avec plus de douleur.
— Que venez-vous faire ici, Phocion ?
Elle en est déjà aux supplications. Aux protestations de l'étonnante princesse, qui respirent une ironie qui va presque jusqu'à la férocité ou du moins jusqu'à une sorte de joie méchante, elle ne sait plus opposer que d'harmonieux gémissements.
— Suis-je obligée de soutenir cette foule d'expressions passionnées qui vous échappent? 11 faudrait donc toujours combattre, toujours résister et ne jamais vaincre ? Non, Phocion ; c'est de l'amour que vous voulez m'inspirer, n'est-ce pas ? Ce n'est pas la douleur d'en avoir que vous voulez que je sente, et je ne sentirais que cela : ainsi, retirez-vous, je vous en conjure, et laissez-moi dans l'état où je suis.
Et si je vous transcrivais ce que la petite rouée a bien l'audace de lui répartir ! Mais ce n'est encore pas le plus
pénible : que Léontine se fût rendue aux doux propos flatteurs du trop aimable Phocion, l'humiliation n'eût pas été bien grande ; aussi Marivaux, pour être bien sûr de couronner le plus effronté mensonge et le procédé le plus indélicat, a-t-il voulu mêler à la supercherie de Phocion la fourbe de deux valets : alors Léontine a le droit de capituler, parce que la grossièreté du piège la voue à une risée certaine. Mais comme pour nous elle reste touchante!
— Je ne devrais pas vous le rendre (son portrait) ; mais tant d'amour m'en ôte le courage.
— Cet amour ne vous en inspire-t-il pas un peu ?
— (Soupirant.) Hélas ! je n'en voulais point! mais je n'en serai peut-être pas la maîtresse !
— Ah! de quelle joie vous me comblez!
— Est-il donc arrêté que je vous aimerai ?
— Ne me promettez point votre cœurj; dites que je l'ai, Léontine.
— (Toujours émue.) Je ne dirais que trop vrai, Phocion.
Elle est alors au point que souhaitait Marivaux : dès cet instant, la pièce est jouée pour Léontine qui a livré ce à quoi il met un si haut prix, un aveu; car le théâtre tout entier de Marivaux n'est que la comédie des aveux, et de ceux encore auxquels s'attache une souffrance : voyez, dans le Jeu de VAfmur et du Hasard, comme il a su compliquer d'affliction et de honte l'aveu si doux qu'eussent échangé deux jeunes gens de tout point convenables l'un à l'autre. Mêler la douleur à l'aveu, Marivaux n'écrivait que pour cela; il avait le génie de la cruauté froide, mais c'était un si gentil bourreau !
L'IPHIGENIE DE MOREAS
Représentée pour la première fois à Orange, sur le théâtre antique, le 24 août 1903, et à Paris, sur la scène de l'Odcon, le 10 décembre 1905, reprise par la Comédie-Française, en mai 1912 ', deux ans après la mort du poète, qui n'eut donc pas la joie de voir M""= Bartet descendre du char, précédant Clytemnestre.
A qui n'est-il pas arrivé, s'il n'avait le cœur infecté du romantique amour des ruines, à qui n'est-il pas arrivé, lisant les tragiques ou les lyriques grecs, voire même dans le texte, ou bien visitant soit les musées d'antiques', soit la colline de Minerve, de pleurer la beauté que le temps nous dérobe? Les fragments mutilés que Saturne sème dans sa fuite ne nous consolent pas : comment le feraient-ils s'ils sont justement cause de nos douleurs ? Ce qu'il y eut peutêtre au monde de plus parfait et de plus beau, est à jamais détruit; et nous le savons et l'imagination même demeure impuissante à tromper notre désir par une ombre illusoire. Eh! bien, le miracle qui ne s'accomplira jamais dans les arts de la pierre, ce que nous n'admirerons jamais : l'Acropole non canonnée, les frises non sciées, la Victoire non mutilée et la Vénus intacte, voilà tout ce qui, en littérature, est par Moréas redevenu réel. Son Iphigénie qui suit, scène par scène etsou-
I. L'envie fit à cette occasion encore un efifort. Voir, à l'Appendice XV, le dur témoignage et les beaux textes de Gilbert. — E. M.
vent vers par vers, le modèle grec, a retrouvé la vie avec la beauté et le rythme. Le spectateur ou le lecteur de la tragédie d'Euripide ne pouvait pas, il y a vingttrois siècles, avoir une autre impression que nous aujourd'hui; nous possédons tout ce qu'il pouvait posséder. Le fait est énorme et prodigieux et ne se répétera jamais peut-être. Il existe une tragédie grecque en français, c'est-à-dire une œuvre donnant le contact direct et frémissant d'une civilisation dont on n'était jamais parvenu qu'à recueillir l'influence. Si je composais une littérature grecque, il ne serait question que de l'Iphigénie de Moréas au chapitre de la tragédie.
Ce qui distingue VIphigénie de Moréas d'un travail d'alexandrin ou de grammairien lettré, c'est peut-être que cet Hellène avait, en l'écrivant, conscience de remonter à sa source, c'est sûrement que la fable de la vierge argienne remuait sa sensibilité profonde et que la forme même arrêtée par le tragique grec se trouvait le plus naturellement du monde exprimer dans sa fraîcheur naïve l'émotion du poète. Ce qui ferait la preuve de la grande aisance avec laquelle Moréas dut se mouvoir dans le cadre construit par Euripide, ce sont les libertés mêmes qu'il prit avec son modèle. Chemin faisant, comme le moderne trouvait plus à dire que l'ancien, il libérait sa muse et lui donnait carrière, sans qu'il fût à aucun moment besoin d'élargir le stade ni de reculer l'horizon. Incontestablement, Moréas est plus grand poète lyrique qu'Euripide ; mais non moins assurément, la tragédie grecque à'Iphigénie prête au développement d'un lyrisme dont la qualité ferme, fière et pleine de pudeur dans l'émotion, définit assez exactement le génie même de Moréas.
l'iPHIGÉNIE de MORÉAS él
A preuve, ce premier acte de sa tragédie, auquel on me forcerait malaisément d'en préférer aucun autre. Sauf à la fin tout à fait, il calque VIphigénie grecque : mais alors comme il s'en dégage souverainement ! Donc Agamemnon dépêche à Ctytemnestre un messager pour faire retourner son char vers Argos et soustraire Iphigénie à l'autel de Diane. Ménélas arrête l'envoyé de son frère, surprend le message et défie le Roi Souverain.
Souviens-toi bien du temps où tu brûlais d'envie De commander les Grecs aux champs de la Phrygie, Où, sous un air modeste, une fausse pudeur, Tu n'en savais que mieux convoiter cet honneur. Dehors, dans ta maison^ tu prodiguais ta vue ; A quiconque voulait ta main était tendue, Ta main était tendue à qui ne voulait pas. Ainsi sur tes rivaux enfin tu l'emportas... ... Ah! qu'un roi de ta sorte, et volage et rusé, Qui se masque toujours d'un propos déguisé, Traître à ses alliés, à son peuple funeste. Mérite qu'on le blâme!... Et que je le déteste!
Agamemnon répond, détestant à son tour le désir déshonnête d'une épouse adultère, qui porte son frère à l'outrage. Survient un messager qui, annonçant l'arrivée de Clytemnestre, d'Iphigénie et d'Oreste, communique en quelque sorte la réponse du Destin aux vaines querelles des hommes. Or, là, au point de naissance du pathétique, Euripide n'a trouvé à mettre dans la bouche du Roi qu'une froide délibération, à coup sûr beaucoup trop raisonneuse. Moréas, au contraire, ouvre toutes grandes les sources du lyrisme, comprenant bien que l'atroce réponse de la fatalité doit tirer de l'homme le gémissement convenable à sa faiblesse. De là, ces admirables stances d' Agamemnon.
C'est un ouvrage, hélas ! plein de solidité Que la divinité
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Pour notre perte tisse, Et c'est un moucheron que tout notre artifice l Trop épris de moi-même, et rempli du venin De la présomption, qui ma faiblesse abuse,
Avec le ciel je ruse,
Je ruse et c'est en vain ; Et je n'espère plus qu'un destin secourable Arrête de mes maux la course infatigable ! S'arrête-t-il jamais, le malheur des humains ? C'est l'onde du torrent qui sans cesse est enflée. Artémis, je te cède, et la vierge immolée Souillera de son sang mes paternelles mains. Pourquoi ne suis-je point l'homme qui sur la terre
Passe obscur, ignoré ?
Pour tromper ma misère.
Devant tous sans rougir j'aurais du moins pleuré... ... Lorsqu'une extrémité qui tout courage dompte
Me vient ainsi presser.
Si je verse des pleurs, ce serait à ma honte. Ce le serait encore de ne les pas verser.
Telle est la fleur brillante et toute humide de larmes que de la tige grecque Moréas a su tirer. J'aurais honte de prétendre la découvrir admirable. Mais qu'on me laisse remarquer sa grande justesse, sa parfaite convenance au moment. Cet instant est, avec les adieux d'Iphigénie à la lumière, le plus pathétique de toute l'action. Au seuil de l'ouvrage, en quelque sorte, il résume la situation essentielle du drame, comme les stances d'Agamemnon fixent aux sentiments humains leur terme inéluctable et leur point d'équilibre. Or, cette idée appartient personnellement à Moréas ; c'est lui qui, d'un regard aigu, a, le premier et le dernier tout ensemble,, pénétré au cœur de son sujet pour en développer toutes les ressources, en extraire les opulentes richesses. Il possédait donc, ce moderne, la clef de la terreur tragique : dans les mystères de l'horreur sacrée, il se
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reconnaissait donc chez lui. Et il est donc bien vrai que, dès la fin de ce premier acte, les stances d'Agamemnon, en faisant sentir comme le vent de l'effroi, avertissent les hommes de l'assistance divine de Melpomène. Ce souffle rude n'accompagne que sa grande voix. Mais combien la reconnurent ?
Dès lors, quelle grandeur revêt la réconciliation des deux frères courbés sous le dur ciel d'airain, d'où part l'oracle fatidique ! Mais aussi quelle difficulté de soutenir l'intérêt et l'action sur ces cimes!
Pour l'action, c'était même l'impossible, et j'ai peutêtre eu tort de tracer ce mot ; virtuellement, l'action est jouée dès les stances d'Agamemnon : Artémis,je te cède...
A partir de cet instant, et quelles que soient ensuite les velléités de résistance de Ménélas, de Clytemnestre et d'Achille, le sort d'Iphigénie est jeté, sans qu'aucun espoir lutte encore dans l'esprit du spectateur. C'est donc ailleurs que l'intérêt va se concentrer : sur les sentiments de tous ces personnages foudroyés par le Destin. La psychologie ne sera pas ici utilisée, comme dans Racine, pour préparer, amener et expliquer l'action; elle en donnera le commentaire et comme la répercussion. Il importe avant tout de bien entendre cette poétique, propre à la tragédie grecque, et dont le Philoctèh de Sophocle, que Moréas, si avisé, eût, sans la mort, délivré de ses bandelettes et fait lever du sarcophage, représente le plus parfait modèle. Après l'exposition qui règle une bonne fois l'action, déjà même presque achevée, et oriente le spectateur, ce sont des expansions lyriques qu'il faut attendre du poète.
A cet égard, le second acte d'Iphigénie ne redescend qu'à peine au-dessous du premier. Comme resserré entre les deux chœurs, qui font invocation, l'un à Aphrodite et l'autre à Mars, il expose l'affligeant spectacle de la détresse muette d'Agamemnon. Pressé des questions de
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sa femme et de sa fille qu'agite l'attente d'un prochain hymen, le père, qui a déjà capitulé et ne cherche qu'à fuir de nouveaux combats, use d'équivoques et d'échappatoires que le talent du poète doit rendre pathétiques. Les douces inflexions de la voix d'une fille, comme la curiosité d'une épouse un peu vaine, ne servent ici qu'à torturer un homme qui craint, par la moindre parole, d'attirer le malheur et n'aspire qu'à quitter toute société pour répandre des plaintes.
... O front candide et clair.
Taille, corps, corps charmant, virginale figure, O beaux yeux de ma fille, ô blonde chevelure, Quel destin violent vous préparent, hélas ! Ce Phrygien Paris, Hélène et Ménélas !
Mais incontestablement, la vie de cet acte s'est surtout retirée dans les chœurs : les héros vaincus rentrent dans l'ombre, et c'est au commun des hommes d'occuper le devant de la scène : citons la belle invocation à Mars :
Fardeau des chars guerriers, dispensateur d'audace.
Ares d'airain armé, Qui te plais au combat, qui roules dans l'espace
Sur un cercle enflammé, Qui suspends un beau glaive au bout d'un bras robuste,
Homicide sauveur.
Qui pèses aux mortels, d'une balance juste.
Et raff"ront et l'honneur ; Fort par la lame, Ares toujours inexorable
A la rébellion.
Fais que j'évite, ô Roi, le destin misérable
Des femmes d'Ilion ; Ah ! laisse, laisse-moi vieillir dans ma patrie,
Libre parmi les miens.
Allié des mortels, qui répands sur leur vie
Et les maux et les biens.
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Le troisième acte est le plus faible. Il contient peu de parties lyriques, étant presque entièrement rempli des scènes entre Clytemnestre et Achille, qui ont le tort de recommencer pour nous une exposition déjà connue. La beauté des sentiments et des attitudes compenserait peut-être ce léger défaut. Mais Moréas lui-même nous rend diflSciles : les deux derniers actes de sa tragédie nous défendent de décerner au troisième des éloges complaisants. C'est en effet à partir de l'acte IV qu'Iphigénie entre vraiment en scène et, dès lors, le tragique rebondit aux sommets du début. Des quatre stances ou discours d'Iphigénie, entre lesquels le chœur fait trêve, comme si la présence de l'héroïque vierge imposait silence aux murmures inférieurs, nous ne savons lequel choisir comme le plus beau. Citons celui-ci (acte V, scène ii) pour sa raison souveraine et sa grave beauté :
Une plus haute voix et me parle et m'appelle,
Et je dépouille enfin ma faiblesse mortelle.
Pourquoi te plaindre en vain et contre ton époux
Aigrir ainsi ton cœur, ma mère ? Devons-nous,
En insultant aux dieux qui marquent nos journées.
Prétendre à détourner le cours des destinées ?
Non, mais craignons plutôt qu'aggravant notre sort
D'autres malheurs plus grands ne précèdent ma mort.
... Lorsqu'Artémis ordonne, ai-je la liberté
De refuser ma vie à la divinité ?
Venez, conduisez-moi, devant toute la Grèce,
Sur le terrible autel de la fière déesse
Venez, immolez-moi : je verrai sans horreur
Se lever le couteau du sacrificateur.
Qu'on répande mon sang; la terre de Phrygie
De ce sang virginal sera bientôt rougie,
Et partout l'on verra nos guerriers triomphants
Ce sera mon hymen, mon époux, mes enfants.
PigKXE Gilbert. — II. S
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Et je ne puis me retenir, avant de quitter pour quelque temps peut-être cette belle Iphigénie, de citer encore ces adieux cadencés :
O retraites d'Aulis, ô bords, golfe profond, Je vous devrai la gloire, Argos, ô ma patrie, Pour un illustre exemple et ce destin, qui sont Présents des immortels, Argos tu m'as nourrie.
O Zeus ! Flambeau du jour, ô splendeur coutumière ! Mon destin me réclame : adieu, belle lumière !
Rien ne semblait pouvoir être si beau que ces vers, et M"' Bartet s'est égalée à eux. Elle ne fut jamais plus grande, non pas même dans Racine, dont pourtant je n'inclinerai pas la couronne devant les illustres lauriers de Jean Moréas.