POUR VIVRE HEUREUX 7I
L'utilité d'un troisième acte a été révoquée en doute : c'est la faute des auteurs. Je crois que, logiquement, rien n'était plus nécessaire que ce troisième acte qui, bien conçu, eût figuré le point culminant de l'intérêt. Car le premier acte ayant mis aux prises Maucler vivant avec son monde, et le second plaçant les personnages, dont Maucler lui-même, devant Maucler cru mort, il restait à ramener Maucler ressuscité en présence du chœur des comparses. Ainsi, en ce troisième acte, Maucler devait revenir bien moins pour constater la faillite de son art, et le succès de sa signature, que pour tenir avec son ancienne femme et le second mari de celle-ci des propos que nous attendions curieusement. Les auteurs ne s'en sont pas avisés. Le spectre de Banco, c'est-à-dire Maucler, frappe l'ex-Madame Maucler d'une stupeur qui lui ravit l'usage de la parole. Son ancien amant et nouveau mari, le peintre Ruffat, se ressaisit bien jusqu'à le prendre d'assez haut avec Maucler, et nous comptions que cet excellent jeu de scène amorcerait la grande explication de Maucler avec sa première femme, c'est-à-dire du présent avec le passé; nous entendions déjà les imprécations de Noémie, qui n'eût pas manqué, avec tous ses torts, d'injurier un mari qui l'unit à son obscurité, puis la quitta pour la fortune et pour la gloire. Mais rien. Les auteurs ont omis cette scène, la plus indispensable.
Et c'est qu'ils ont beaucoup moins songé à développer une situation qu'à filer une idée morale, que voici en toute sa fraîcheur : vanité de la gloire; d'où ce triptyque : I" acte, déboires du grand peintre Maucler; 2^ acte, célébrité du feu peintre Maucler; 3* acte, cette célébrité réduite à une spéculation de marchands. Par suite, il fallait que ce troisième acte fût rempli, en effet, des bévues des experts et marchands de tableaux, au détriment du vrai sujet qui exigeait qu'on confrontât
des personnages. — Mais, dira-t-on, le musicien Pradoux, grand ami de Maucler, est-ce qu'il ne devient pas riche et célèbre de son vivant ? Alors ? — Alors, Pradoux, après des débuts difficiles, a compris qu'il fallait, pour réussir, se tourner vers le théâtre, parce que le théâtre, c'est la fraude et le faux-semblant et qu'on y pipe le public comme alouettes au miroir. Cela est en toutes lettres dans la pièce.
Il n'est pas ordinaire, sans doute, d'écrire une comédie pour montrer au public son béjaune et reprendre son goût pour l'art frelaté, dans le moment qu'on lui offre un échantillon de cet art. Aussi est-il bon que l'expérience déprenne deux jeunes auteurs d'une si funeste illusion : MM. Rivoire et Mirande éprouveront peut-être que le mauvais goût et la niaiserie sentimentale n'obtiennent pas toujours un meilleur succès que l'art probe et scrupuleux. Punis, ils se trouveront, en même temps, guéris de leurs péchés ; car c'en est un que la défiance envers son sujet, envers son talent et envers son public.
THËATRE DE L'ODÉON
Le Redoutable de Mlle Lenéru.
C'est à bord du Redoutable.
Laurence Villaret qui descend de cette antique lignée de marins illustres, les Rigaud, tous amiraux depuis cinq cents ans, a reçu avec le jour et le sang la tradition innée et comme l'instinct de notre honneur naval ; dans son existence de femme de marin, elle porte cette familiarité aisée que donne le long usage et ce libre enjouement, fleur et sourire d'une société militaire. Son mari,