LE REDOUTABLE
le plébéien Villaret, ramiral qui demain commandera en chef nos escadres, est davantage asservi à une discipline stricte, mécanique, sûrement plus appropriée aux mœurs primitives d'une démocratie. Laurence est la maîtresse de Malte, l'officier d'ordonnance de son mari, en qui ses aînés mêmes aiment à saluer un chef. Comment en est-elle venue là ? Après de rudes combats, un jour, la trahison du sort a surpris sa défense, et je ne sais quelle perversion de la charité jointe au goût de l'aventure ont réduit les suprêmes résistances de l'honneur. Dans sa faute cependant, elle montre une franchise et un emportement lucide, qui décèlent une grande âme passionnée. Elle sent des remords certes et mortifie sa chair avec le bracelet de fer des recluses, mais elle n'éprouve de sa trahison aucun regret. L'amour et l'honneur ont entre eux composé dans cette âme de feu. Compromis précaire, car voici qu'éclate le drame.
Le quatrième volume de la Tactique, contenant des documents secrets, a disparu du bord. On va perquisitionner chez les officiers. Malte apprend à Laurence que le document sera retrouvé chez lui et la supplie de le sauver. Laurence demande, en effet, à débarquer, comptant ainsi gagner le temps de chercher et détruire le document accusateur. Son mari refuse. Pour sauver son amant, elle ose alors avertir son mari du péril où une perquisition expose leur honneur : à mots couverts, elle laisse pressentir une trahison conjugale ; car sa dignité de femme lui tient moins au cœur que son amour. Mais l'amiral, pour payer d'exemple, ordonne de perquisitionner d'abord chez lui, puis chez ses officiers. Malte est perdu.
Les premières découvertes ont réuni contre Malte un faisceau d'indices, qui, toutefois, ne valent pas une preuve : il peut encore éluder l'accusation. Mais pour tenter ce coup du désespoir, il veut l'amour de Lau-
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rence, et Laurence, qui ne sait pas encore la trahison consommée, excite Malte à se défendre ; elle-même intercède pour lui auprès de l'amiral.
Mais de nouvelles charges accablent Malte qui, avant d'être arrêté, fait à Laurence l'aveu de son crime.
La nouvelle de l'arrestation s'ébruite, et les officiers en causent. L'un d'eux, Rouillot, le dreyfusard de la pièce et tenu, comme tel, de tout embrouiller, proteste que les charges relevées contre Malte sont insignifiantes et son acquittement certain. Il rallie à son opinion les plus veules de ses camarades, « ponce-pilates à rebours », et, fait plus grave, réussit à ébranler la conviction de l'amiral. Et Laurence, qui assiste à cette scène et qui sait, et Laurence à qui son mari laisse entendre, qu'en cas d'acquittement, Malte reprendrait près d'eux son ancienne place, se voit soudain investie du droit terrible de punir. C'est d'elle seule que dépend le châtiment du traître, et, pour comble d'horreur, la fille des Rigaud se sent menacée de subir la société d'un officier félon. Tout à l'heure, elle sacrifiait pour son amour jusqu'à son honneur de femme et la dignité de son foyer ; mais, dans cet instant, le cas de conscience est autrement tragique; son être le plus essentiel et sa tradition particulière, son sang enfin, sont en péril ; leur réaction sera d'une énergie sauvage : Laurence y succombera. Une seconde fois, mais, à cette heure, pour perdre son amant qu'elle ne cesse pas d'aimer, elle tente d'éclairer son mari ; elle est prête à trahir le secret de Malte et à immoler son honneur de femme à cet autre honneur hérité d'une longue suite d'ancêtres. Hélas! L'amiral est dessaisi, le tribunal est seul juge. Alors, pour fuir la présence infamante de la trahison et pour se punir elle-même et parce que l'adultère a tout de même énervé le ressort de cette âme, Laurence se sauve dans ce recours du désespoir : la mort. Car elle est