‹ La forêt des CippesChapitre 24 sur 181 · LE REDOUTABLE · texte numérisé non relu

LE REDOUTABLE

moins bonne patriote que bonne Rigaud et tient surtout à éviter le contact du crime impuni.

Ce dénouement, par sa malencontreuse brusquerie, a déconcerté le public et nuira au succès. La faute en revient à l'auteur qui n'a pas su rendre assez frappant le coup du théâtre du troisième acte, ni assez sensible le revirement de Laurence. Il suffirait, pour remédier à ce défaut, de présenter plus soudainement et avec plus de netteté la certitude de l'acquittement de Malte, en suscitant par exemple quelque faux indice en faveur du traître. L'ouvrage gagnerait en clarté.

Ce n'est pas que la pensée de M"* Lenéru soit difficilement pénétrable ; elle est très intelligible ; mais ce n'est pas le lieu, au théâtre, de proposer des énigmes, et il ne faut jamais faire chiffrer le public. Le principal défaut des ouvrages que M"'' Lenéru destine au théâtre, c'est l'obscurité initiale et la lenteur du développement, qui sont le propre des problèmes idéologiques. Par exemple, ici, le premier acte contient une discussion sur l'indiscipline à bord et le sabotage, dont on ne découvrira la tendance qu'à l'acte troisième. Même erreur pour la scène de l'enfant : Laurence s'indigne du mensonge de son fils, dans le temps, il est vrai, qu'elle trompe son mari, parce que sa propre faute n'a point aboli en elle le culte de l'honneur et qu'elle entend transmettre à ses enfants ses vertus héritées. Ici l'on saisit presque trop bien l'intention de l'auteur; mais dans le laps de deux actes, le spectateur n'aura-t-il pas le temps d'oublier l'épisode ? Tout cela fait que, sur le moment, on cherche le rapport des parties, et ce travail donne le même genre de peine qu'un problème d'algèbre.

Mais, de loin, les lignes de l'ouvrage se simplifient et s'épurent, et le dessein s'éclaircit. Dans le Redoutable comme dans les Affranchis, M"" Marie Lenéru a porté à

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la scène les défaites de la raison, de l'égoïsnie épidermique et des idées apprises, sous l'empire du mystérieux inconscient déposé par les générations : de l'être superficiel, elle fait émerger l'être profond et essentiel; et la grandeur du spectacle a justement fait prononcer le mot de tragédie.

Dans le Redoutable, qui nous occupe, la pensée ressort du dialogue entre Malte et l'officier chargé de son arrestation. « Tu n'as pas le sens profond de l'honneur », lui dit cet officier. Malte, en effet, de son vrai nom Malti, est un aventurier qui, en d autres circonstances, fût resté loyal officier, mais dont la trempe ne pouvait résister à une crise forte : l'officier n'était que de surface; dans ses profondeurs, Malte se retrouve essentiellement un homme de proie; et le premier orage qui bouleverse sa vie, en soulevant ses puissances élémentaires, déchaîne l'instinct qui tue l'officier. De même, les tourments et les agitations de Laurence, en délivrant l'être primitif, l'ont rendue en proie à ses passions fondamentales. Avec plus de véhémence que Chimène ne demande la tête de Rodrigue, elle réclame le châtiment du criminel d'État, et parce qu'il faut une victime aux mânes des ancêtres et parce que sa propre responsabilité l'accable, la fille des marins se laisse rouler dans la mer.

L'éphémère désir qui avait uni Malte et Laurence, que pèse-t-il au regard des puissances naturelles et des démons élémentaires qui, en quelques heures, par un vent d'orage, ont à jamais divorcé leurs destins ?

THÉÂTRE DU VAUDEVILLE

Rue de la Paix comédie en commandite.

La nouvelle comédie du théâtre du Vaudeville, n'est pas une mauvaise pièce, ce n'est pas une bonne pièce.

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