‹ La forêt des CippesChapitre 26 sur 181 · LES PETITS · texte numérisé non relu

LES PETITS

qui s'aiment (d'ailleurs sans grande passion) en sont à se cacher de leurs enfants et se rejoignent la nuit. La révélation, dirai-je de l'amour ou des amours paternelles, réconcilie les fils ennemis : le sujet les inspire, paraît-il, et, après quelques paroles d'une gravité religieuse, ils entraînent au dehors leurs frères, leurs sœurs et leurs fiancées, en indiquant d'un doigt mystérieux la chambre des parents.

C'est donc sous les auspices du droit à l'amour que M. Népoty sanctionne le droit au remariage. Seulement, la logique du drame plaidait directement contre cette thèse. L'auteur a porté à la scène les conflits de deux sangs non seulement étrangers, mais hostiles : il y a, dans l'inimitié des deux races, un élément physique, profond comme l'instinct et difficilement réductible. Or, comment s'apaise le conflit ? Par le moyen d'une image voluptueuse dont les parents font tous les frais. Làdessus je proteste, et moins encore au nom des convenances que de la vérité. Car les haines de famille sont d'une nature autrement énergique et tenace que l'idée falote du droit à l'amour, et, des deux, s'il doit y avoir une vaincue, ce sera cette idée, vapeur d'un cerveau anémié, plutôt que les impulsions du sang, des nerfs et de l'être physique : celles-ci céderaient peut-être, et encore dans un sujet très noble, à l'ascendant d'une haute idée morale, mais non au prestige d'une théorie toute en faveur des plaisirs d'un beau-père. C'est ce qu'a compris M. Paul Bourget, dans son Divorce, où il montre l'idée religieuse dissolvant une union qui n'est scellée que par l'amour. Au contraire, M. Népoty laisse succomber la tradition du sang, qui est tout ensemble un instinct et une idée, à l'illusion des mots. L'erreur est absolue, et le public perd pied.

Même il se retire un peu scandalisé. Car les commentaires des enfants sur cette porte refermée des apparte-

80 CHRONIQjUE DE LA SCÈNE EN I9I2

ments paternels, ne se pourraient, à la grande rigueur, supporter que si c'était en effet une des grandes lois de la nature ou de l'ordre social qu'une veuve ne pût avant l'âge échapper au désir de l'homme. Mais rien n'est plus contestable ; et Auguste Comte allait jusqu'à assimiler les secondes noces à l'adultère, ou plutôt à l'infidélité. L'étrange invention de M. Népoty n'ajoute donc qu'un spectacle affligeant à la plus ruineuse des thèses.

Février

THÉÂTRE DES VARIÉTÉS

Le Bonheur sous la main comédie de M. Paul Gavault.

Le Bonheur sous la main est une comédie-proverbe dont le titre signifie qu'il est au pouvoir de chacun de dompter les dédains de l'objet aimé en levant sur sa chère face une main énergique. Par ce moyen, le vieux marquis de Saint-Renan subjugue et fixe l'inconstante môme Tison , et l'aimable Cui-cui, par la même méthode, enchaîne à jamais l'indécis Pont-Hébert.

Ce qui n'est pas nouveau, c'est le sujet de la pièce, lequel est ancien et même noble. Quatre couples étant donnés, la désunion de Tun entraîne celle des trois autres. Cela pourrait s'appeler les Ricochets. Racine a préféré le titre d'Andromaque.

A quoi tient-il que M. Paul Gavault n'ait pas tiré un meilleur parti de ce scénario classique? A une légère erreur que le public lui pardonnera pour la gaîté de sa pièce. Dans cette intrigue, il fallait un couple de tête, un couple principal qui menât le jeu. M. Gavault ne l'a pas clairement indiqué. Ce pouvait être ici, je suppose, le marquis de Saint-Renan et la môme Tison déjà nommée, ou, pour préciser les identités. M"* Mistinguett

Pierre Gilbert. — II. 6

avec M. Max Dearly, qui forment de beaucoup le groupe le plus pittoresque et le plus vivant de cette bande. Mais, au lieu de ménager sa perspective, M. Paul Gavault a traité simultanément et sur le même plan quatre intrigues dont il se faut que l'intérêt soit égal. Les histoires de M. Giraud et de M. Pont-Hébert, par exemple, sont insipides, et les rebondissements de ces pantins mécaniques ne méritent pas d'encombrer la scène ; à les reléguer plus souvent dans les coulisses, M. Paul Gavault eût du moins gagné un second acte plus court et plus vif. Mais parlez- moi de ce vieux marquis libertin et toqué, qui relève à lui seul le succès de la pièce. Je vous signale particulièrement, au troisième acte, un pas de « crapulette » qui méritait bien d'aller aux nues, tant il mime avec justesse la démence légère de ce vieil enfant de plaisir.

On sait que la danse est un élément indispensable de ce genre d'ouvrages. Il vient un moment [dans une comédie fantaisiste, où la danse et le chant doivent se-1 substituer au dialogue. Et ce serait une erreur grave d'y voir une perversion ou bien une décadence. Pourquoi ne souhaiterait-on pas, au contraire, la renaissance de ce genre charmant et malheureusement désuet qu'était l'ancien vaudeville ou la vieille farce ?

COMEDIE-ROYALE

Une comédie de MM. Pierre Veber et Montrel, Pompette, a surtout permis à M™^ Charlotte Wiehe, dont on a été heureux de réentendre l'accent, de jouer avec discrétion une amusante scène d'ivresse.

l'assaut 83

Zubiri, un acte de M. de Porto-Riche, est plutôt une pantomime coupée par la récitation de quelques poèmes d'Hugo, qu'une véritable pièce : il n'y a, en fait de dialogue, qu'une ou deux tirades trépidantes de cette petite cabotine de Zubiri qui tue son amant de douleur, en se livrant, sous ses yeux, aux baisers de deux autres hommes.

Enfin, une farce très cocasse de M. Yves Mirande, Champion de boxe {dans sa catégorie^, a été pour M"'^ Polaire l'occasion de se trémousser avec beaucoup de talent : cette artiste devrait seulement ne pas abuser de certains effets, un peu connus, de chevelure, si toutefois l'on ose ainsi nommer la plus ébouriffée des crinières.

Page 1