‹ La forêt des CippesChapitre 27 sur 181 · THÉÂTRE DU GYMNASE · texte numérisé non relu

THÉÂTRE DU GYMNASE

L'Assaut de M. Henry Berxstein.

Deux actes de préparations, annulés par un troisième qui consiste, en tout et pour tout, dans le récit de la vie du principal personnage ; deux intrigues qui se juxtaposent sans jamais s'emboîter ni se commander, voilà l'Assaut ; l'auteur a tenté plusieurs pistes, sans trouver la bonne, ni se tenir à aucune.

Ces erreurs sont d'autant plus remarquables que M. Bernstein ne les a commises que pour rendre sympathique son voleur. Il est vrai qu'il a voulu lui concilier notre suffrage, tout en évitant de le punir, à seule fin d'invoquer la prescription pour les fautes anciennes. Et l'on aperçoit trop ici le bout de l'oreille.

Nous étonnerons donc bien M. Bernstein en lui montrant de la gaucherie ou du flottement dans le dévelop-

pement de sa pièce. Car il a suivi un plan avec application. Où vous remarquez peut-être deux attitudes de Méritai, d'abord forcené contre son accusateur Frépeau, puis prenant des poses devant Renée, M. Bernstein ne veut voir que la continuation de la même attitude. Et toute sa pièce ne tend qu'à revendiquer pour Méritai le droit de se défaire d'abord assez rudement de ses ennemis pour acheter ensuite d'occasion une délicatesse de façade. Mais, si vous le voulez bien, nous ne serons pas dupes de cette grosse ruse ; car la punition que Méritai s'inflige (retraite de la vie politique) est excessivement douce auprès de celle qu'il esquive (verdict infamant) et de celle qu'il inflige à ses amis politiques, à son parti, dont il est le chef indispensable, à son pays même, si ses idées sont de salut public. Outre, enfin, qu'il conçoit sur le tard ses légers scrupules, uniquement pour garder l'amour d'une jeune fille.

Ces distinctions très claires, M. Bernstein a machiné trois actes pour les embrouiller. Le long plaidoyer du troisième acte, en particulier, ne tend qu'à démontrer l'identité substantielle absolue des mobiles qui animèrent Méritai à toutes les époques de sa vie : en sorte qu'on peut se demander si, rejeté dans sa misère d'autrefois, le grand homme agirait très différemment encore aujourd'hui. Et sans s'aviser que sa singulière méthode peut tout aussi bien ternir la gloire actuelle de son héros qu'illustrer par réflexion son triste exploit de jadis M. Bernstein a conçu ce plan enfantin, dont la recon stitution n'est point trop malaisée.

Prenons les choses au moment où Méritai a mis Frépeau hors de combat. La partie est alors gagnée. Il faut donc que, sur-le-champ. Méritai trouve un beau geste. Renée servira à provoquer ce geste : d'où nécessité d'exagérer la candeur de cette jeune fille qu'on nous avait d'abord montrée plus sérieuse et perspicace.

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à seule fin d'arracher son aveu à Méritai. Celui-ci aussitôt de se regarder dans la glace pour expliquer son état d'âme. Il eût été plus dramatique que son secret fût surpris presque à son insu, au cours d'un dialogue très serré entre Renée et lui, et il y avait à faire là une scène très forte et toute en action. Mais M. Bernstein tenait avant tout à mettre son homme en posture avantageuse, dût-il pour cela écourter une scène capitale et remplir les vides avec une conférence psychologique. A l'aveu de Méritai, Renée ne répond rien, et son mutisme, qui ressemble à une condamnation, dément encore une fois l'idée qu'on nous avait insinuée de son caractère. Pourquoi cette nouvelle faute ? Mais parce que Renée ne peut rien répondre sans terminer aussitôt la pièce. Si la jeune fille, en effet, somme Méritai de s'expliquer, le voilà qui lâche tout de suite sa biographie, laquelle ne doit servir qu'au troisième acte ; et, si elle l'absout, le rideau n'a plus qu'à tomber. C'est-à-dire qu'à ce moment, M. Bernstein s'est mis lui-même dans l'impossibilité d'user du dialogue, situation assez paradoxale pour un auteur dramatique. Mais, d'autre part, en laissant dans l'indécision les sentiments de Renée, M. Bernstein escompte le bénéfice de notre sympathie en faveur de Méritai menacé de perdre le cœur de Renée, et pense par là reprendre avantage. Mais le moyen encore de s'intéresser pour un héros qui, manifestement, ruse avec l'honneur !

Le troisième acte enfin, qui aurait tout aussi bien pu ne pas avoir lieu, n'a d'autre raison d'être que le plaidoyer de Méritai, plaidoyer qu'il s'est bien gardé de prononcer devant le jury. Nouvelle variation de Renée, aussi inexplicable que les précédentes, mais requise en vue d'un verdict d'absolution qui off'rira d'autant plus d'apparences d'impartialité qu'il sera plus inattendu.

Je viens de parler des variations de Renée : il me

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faut les préciser. Au premier acte, après qu'elle a refusé la main du fils Méritai, nous voyons cette jeune fille se lever tout d'un coup, droite comme un beau lys, et déclarer au père : « C'est vous que j'aime. « Trait d'audace qui dénote sans doute une âme pure, passionnée et volontaire et ne surprend qu'à demi de la part d'une fille que nous savons grave, résolue, mûrie par l'existence. Mais, au second acte, changement à vue : depuis quatre mois, elle hante l'intimité de Méritai ; elle connaît ses inquiétudes, ses veilles, l'hostilité ou l'indifférence de ses anciens amis; elle a pu remarquer ses airs de mystère et le changement de sa personne. Le moindre de ces indices justifierait quelque légère alarme ou quelque semence de doute, dans une femme dont un tendre intérêt entretient la lucidité sur tout ce qui regarde son amour. Mais point. Elle n'a pas même soupçonné le drame qui menace l'homme qu'elle aime. Et c'est par un silence désolé qu'elle accueille sa confession. A l'acte suivant, nouvelle conversion : Renée va jusqu'à témoigner de la jalousie pour le sordide passé de son futur mari. Le malheur veut, je le répète, que tous ces changements à vue soient autant de ficelles. La vérité, c'est que Méritai seul compte pour M. Bernstein : tous les autres personnages n'existent qu'en fonction du seul Méritai. De son amour pour Renée, je ne dirai rien, tant la mièvrerie, la mignardise en est déconcertante. Sur ce chapitre, M. Bernstein, moins modeste à l'ordinaire, a cru devoir copier son compatriote Porto-Riche. « Ma fraîcheur, ma petite douceur, ma tendre petite poésie, etc.... » C'est en ces termes précieux que Méritai s'adresse à sa fiancée. Et l'on soupçonne bien que l'auteur a dû, dans cette puérilité apprise, impliquer quelque dessein symbolique ; mais on n'aperçoit pas lequel, ou plutôt tout paraît possible dans ce domaine de l'arbitraire et des intentions

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"vagues. Et le seul résultat de ce babillage enfantin, comme des inconséquences de Renée, c'est qu'à la fin du second acte, au lieu de craindre pour Méritai la désaffection de la jeune fille, nous comptons sur la prompte guérison d'un engouement tout cérébral.

C'est ailleurs aussi qu'il faut probablement chercher l'intérêt véritable du personnage. Il consiste, pour M. Bernstein au moins, en ce que Méritai sert de truchement à certains mouvements de son âme. Cela est si sensible que, dans tous les endroits pathétiques, automatiquement, le monologue se substitue au dialogue. Au premier acte : Méritai repousse, en premier lieu, l'amour de Renée, et ce refus provoque chez la jeune fille une crise de larmes (admirablement mimée par M"^ Lély, dont les sanglots forment d'ailleurs toutes les répliques).

Au lieu donc d'inventer ici un dialogue passionné et véhément entre ces deux personnages qui, pour la première fois, parlent de leur amour (d'un amour entre barbon et jeune fille), M. Bernstein se débarrasse tout de suite de Renée par la pantomime, puis soufffe à Méritai un premier monologue, pour lui faire injurier cette lente agonie qu'est la vieillesse. Car Méritai a de la vie à peu près la même conception que Lafargue, cet autre juif. Et ses lamentations peuvent bien avoir quelque accent : elles arrêtent surtout l'action, si d'ailleurs elles suppléent, par des épanchements lyriques, aux défaillances dramatiques de l'auteur.

La scène se répète identique au deuxième acte. Quand Méritai fait à Renée sa première confession, M. Bernstein plonge son héroïne dans un silence inviolable qui permet à l'homme de poser, de se raconter et d'expliquer son caractère devant cette jeune statue de la douleur. Pour le troisième acte, je n'ai pas à répéter que ce n'est qu'un long récit.

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Visiblement, ces monologues sont tout ce qui intéresse M. Bernstein. Et la plupart de ses pièces aussi bien sont écrites pour ces moments d'abondance verbale, de solitaire contemplation de soi, dans lesquels l'être,, retiré du monde, se grise d'illusion dominatrice et répand ces effusions chaleureuses qui traduisent ses impulsions profondes ou l'état de ses nerfs.

Mais cette incapacité de s'abstraire de son mai joue plus d'un mauvais tour à l'auteur dramatique. Dans la grande scène où Méritai se débarrasse de Frépeau, M. Bernstein a tellement identifié à lui son personnage, et sa passion d'outrager l'adversaire l'emporte tellement sur tout, que dès les premières répliques, ses sarcasmes et son ton de forfanterie, par contraste avec le ridicule imprimé au rôle de Frépeau, nous rassurent justement sur le sort de Méritai quand l'art exigerait que nous tremblions pour lui.

Ces défauts et surtout l'indécision de la pièce viennent des arrière-pensées de l'auteur, que le public n'est pas obligé de connaître. M. Bernstein a voulu, sur le sujet de Chamillac, d'Octave Feuillet, écrire ses Eiiménides, c'est-à-dire un ouvrage aux conclusions apaisées et hautaines. Nous l'avons vu faire à cette idée d'opulents sacrifices. Il a, dans ce dessein, torturé et estropié un sujet qui ne demandait qu'à filer vite et droit. Or, le pardon qu'il sollicite pour son héros, c'est son héros lui-même qui, content d'un honneur au rabais, se l'octroie. Et, au surplus, malgré son affectation de sérénité, l'auteur ne peut, dans le détail, arrêter ces mouvements de rage et ces rancœurs qui partent évidemment d'un foie mal purgé de sa bile. Ainsi même ce pauvre petit résultat n'est pas obtenu.

M. Bernstein a été servi par une interprétation de premier ordre. Le récit du dernier acte a été débité avec

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une humanité simple par M. Guitry. M. Signoret a presque réussi à sauver le rôle ingrat de Frépeau. Et M"* Lély et M. Vargas ont été les révélations de cette soirée.

THÉÂTRE DE L'ODÉON

Esther, princesse d'Israël

de MM. Sébastien-Charles Leconte & André Dumas

musique de M. Jehin.

Il est équitable, sans doute, d'épargner aux auteurs de la nouvelle Esther toute comparaison avec la tragédie sacrée de Racine. Cependant, si notre mémoire ne suppléait souvent aux lacunes comme aux faiblesses de l'œuvre nouvelle, je doute que la représentation en parût claire, ni très digne d'intérêt.

Les auteurs ont publié leur dessein de montrer une Esther plus orientale et plus conforme à la version biblique. Cependant, ils ont altéré le récit de l'Écriture sur deux points où Racine l'avait respecté : ils ont inventé le meurtre inutile de Vasthi par Assuérus et omis ce trait assez curieux de la jalousie d' Assuérus qui, surprenant Aman aux pieds de la reine, s'imagine qu'il a voulu attenter à son honneur. Il est remarquable, en effet, que le texte sacré ait conservé la mémoire de cet incident presque comique, et l'on se demande si, en réalité, Esther ne perdit point Aman par quelque ruse de femme.

Ayant remarqué l'absence du nom et de l'idée de Dieu dans la plus ancienne partie du livre d'Esther, MM. Dumas et Leconte ont cru plus conforme à la vérité historique de réduire l'intrigue à un drame

d'amour et de sang, et ne nous présentent guère qu'une suite de tableaux. Plus heureusement, Racine avait, par l'idée religieuse, ordonné son action.

Les auteurs ont-ils au moins réussi à attraper la couleur orientale ? L'entreprise était chanceuse. Car si la Bible montre le point de vue juif, elle ne contient aucune indication sérieuse sur les mœurs des autres nations. Aussi, sans prendre même la peine d'élucider les sentiments d'Esther qu'on ne saurait dire amoureuse d'Assuérus, plutôt que sainte courtisane, se sont-ils reposés sur le décorateur du soin d'évoquer l'ancienne Suse.

Les vers sont de deux poètes estimables, mais, pour prendre une comparaison, c'est comme si, au lieu de décors, M. Visconti leur avait Hvré des tableaux de chevalet.

THÉÂTRE DE L'AMBIGU

Le Mysicre ih la Chambre jaune de M. Gaston Leroux.

Il y a quelques |années, M. Gaston Leroux publiait en feuilleton, dans un périodique illustré, deux romans, le Mystère de la Chambre jaune, et le Parfum de la Dame en noir, dont la célébrité balança celle même des plus retentissantes histoires de Conan Doyle.

Les mystérieuses aventures de M"' Stangerson, poursuivie par un criminel invisible, et le génie inductif du petit journaliste Rouletabille vinrent à bout de passionner la curiosité publique, passablement émoussée déjà par tant de romans policiers, de Sherlock Holmes, de Nick Carters, de Raffles, d'Arsène Lupins. Et elles

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