EN GARDE II
classique. Et la singulière distinction de ces trois ouvrages prouve au surplus que le prochain renouveau de l'art dramatique ne s'attardera guère aux balbutiements de l'enfance, mais tout de suite renouera avec nos perfections.
Des trois comédies que j'énumérais, celle de MM . Alfred Capus et Pierre Veber est probablement la plus fine et la plus pure de style, si celle de M""" Colette Willy est évidemment la plus chaleureuse et la plus passionnée. Ce qui me paraît très remarquable, en effet, dans En garde ! c'est que le point de départ de l'intrigue n'est entaché d'aucun arbitraire ni d'aucun caractère exceptionnel mais est tiré du plein courant de la vie. Le postulat de la Cage ouverte ou de En camarades peut paraître artificiel, encore que les auteurs en tirent de beaux effets de vérité ; l'agrément de En garde ! tient à ce qu'une situation très banale découvre tout à coup une face neuve, périlleuse, presque tragique. Le ménage Brancour est le plus paisible, le plus honnête des ménages : là règne cette confiance réciproque qui semble la vertu conjugale par excellence. Mais cette confiance affecte une forme coupable, lorsque, procédant de l'égoïsme, elle n'implique plus qu'un relâchement de notre surveillance à l'égard du sournois imprévu. Cet épais besoin de repos qui nous endort dans une fausse sécurité, porte en luimême sa peine : à savoir le doute, le soupçon et la noire jalousie fondant sur nous au premier incident qui, brusquement, nous réveille en face d'une réalité que nous croyons un cauchemar, parce que, depuis trop longtemps, nous avons cessé de la tenir à l'œil. Ainsi le drame éclate en pleine paix parce que notre paix était trop désarmée.
Cet état de crise qui représente à peu près pour les ménages ce que la mobilisation est aux peuples, ce passage du pied de paix au pied de guerre, je vois très
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bien comment M. Bernstein, par exemple, l'eût figuré : en un diptyque violemment contrasté, sans transition, par un procédé de renversement systématique qui fait sentir le froid du couteau ; et je le vois d'autant mieux que c'est celui-là même qui lui servit dans le Voleur. Cela fait peut-être quelque impression sur un public en proie à ses nerfs; mais l'amateur éclairé se dégoûtera toujours de la fausseté, de l'improbité d'un si grossier subterfuge. Car justement ce qu'il s'agit de rendre sensible, c'est la marche lente, sourde, imperceptible du malheur ou du soupçon ; et toute la difficulté consiste à faire passer les acteurs par la gradation, subtilement nuancée, de sentiments, qui les portera, sans qu'ils se doutent de rien, au cœur même de l'action et du pathétique.
Voilà aussi ce qu'obtient le premier acte de En garde! en greffant sur le plus banal incident une suite de scènes de comédie qui changent un mari heureux en un mari jaloux, d'une coquette font une imprudente et déjà presque une coupable en intention, enfin opposent deux époux comme deux adversaires qui se menacent et échangent des défis. Et cela est d'excellent théâtre, et d'un si joli tour !
Le drame ainsi lancé, il était facile de l'orienter vers de sombres péripéties et de déchaîner l'outre orageuse des calamités matérielles; mais c'est dans l'âme de leurs personnages que les auteurs ont bien vu qu'il fallait élever des tempêtes, et là seulement; car si rien n'est mobile, inquiet et vindicatif comme le cœur de l'homme, rien n'est moins commun pourtant que les grandes catastrophes, auxquelles la secrète modération qui le régit, répugne eff"ectivement. « L'esprit est faible, la chair est forte », cette réplique de leur héroïne pourrait servir d'épigraphe à la comédie de MM. Capus et Veber : elle rend bien cette note d'ironie, qu'ils ont d'une main