‹ La forêt des CippesChapitre 51 sur 181 · L HONNEUR JAPONAIS I3I · texte numérisé non relu

L HONNEUR JAPONAIS I3I

moins complexe, le plus transparent, le plus rigide et le plus droit, l'homme d'honneur ou le chevalier.

Je me doute bien que, sur le fond et l'essence de l'âme japonaise, nOus ne savons presque rien de plus qu'il y a quatre jours ; mais nous croyons savoir, nous croyons avoir compris ; et l'on nous fâcherait autant en nous représentant la fausseté ou la simplification de notre idée nouvelle du caractère japonais, que nos pères du xvii= siècle se fussent offensés d'entendre que les héros du Cid n'étaient point d'authentiques Espagnols.

Car c'est bien un autre Cid que M. Paul Anthelme a manqué de produire. Il a manqué parce que son œuvre est assez dénuée de valeur littéraire, écrite qu'elle est trop souvent en patois de l'Ambigu ; et que si l'Honneur japonais réveille comme des réminiscences de tragédie grecque ou de drame espagnol, la grandeur des mobiles ■et des idées morales en est seule cause, la forme de l'ouvrage ne pouvant lui promettre aucune renommée dans les âges à venir. Mais cette faiblesse littéraire n'enlèvera rien à la pièce ni de son succès, qu'on peut prophétiser devoir être très grand, ni de sa portée qui pourrait bien n'être pas moindre. Par l'ouvrage de M. Paul Anthelme, une idée claire, hiimaine et ailée du Japon moral entre dans notre littérature : il sera intéressant de suivre la fortune de ce nouveau thème, le succès de VHonneur japonais n'étant pas fait pour décourager l'artiste qui, sur le même sujet, tentera peut-être un jour le chefd'œuvre tragique de demain.

Avec la même sincérité que nous avons marqué la tare indélébile de VHonmur japonais, nous en proclamerons les grandes qualités dramatiques. L'action, qui roule sur la fidélité au serment juré, le mépris de la mort et le culte des vertus guerrières, qui distinguèrent, paraît-il, l'antique chevalerie japonaise, est simple et pourtant fertile en péripéties ; elle est tirée, nous dit-on.

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d'une légende populaire du Japon qui a immortalisé la vengeance que des chevaliers tirèrent de la mort de leur chef; une série de tableaux représente toutes les phases essentielles de cette action illustre; mais chaque tableau, formant lui-même comme un petit drame, réussit par quelque coup de théâtre à surprendre, à ravir notre curiosité passionnée ; et tandis que l'intérêt, d'acte en acte, grandit à mesure que le dénouement est mieux pressenti dans toute son horreur, l'action principale se développe régulièrement par l'effet de ressorts invariables : conflits de devoirs, luttes de l'amour et de l'honneur, bravoure et ruse s'entremêlent pour former la trame sohde et dense de la pièce et en mouvementer le dessin. Tout cela est net, limpide et rapide, et ce drame violent respire la sérénité '.

Car c'est en quoi un sujet extrême-oriental peut servir de nos jours un auteur : l'extrême politesse et le raffinement des formes de langage, qui appartiennent aux très anciennes civilisations de la Chine et même du Japon, forment le plus dramatique contraste avec la violence profonde, la passion froide et la souriante cruauté de ces races inquiétantes. Le souci de l'exactitude historique ou géographique contraint donc l'auteur, qui transporte là-bas son action (qu'il s'agisse de l'Alouette sanglante, de M. Garin, représentée dernièrement sur le théâtre du Grand-Guignol, ou de l'Honneur japonais), à atténuer la violence de l'expression, même et surtout dans les moments de crise et de paroxysme. Ils obtiennent ainsi, et presque sans s'en rendre compte, automatiquement en quelque sorte, une impression de force retenue et de modération frémissante qui ne contribue pas fai-

I. Un an plus tard Gilbert rencontrera un document qui fait voir cet honneur japonais livrant et gagnant la bataille de Tsoushima. Avec quelle curiosité, avec quel frémissement M s'en empara! Voir; Appendice XVIII. — E. M.

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