‹ La forêt des CippesChapitre 57 sur 181 · UN SANS-PATRIE I · texte numérisé non relu

UN SANS-PATRIE I

beaux-parents. Mais l'armée française a subi des revers ; le territoire est envahi; et, à la faveur de ses premiers succès l'armée allemande tente par la Suisse un vaste enveloppement qui réussit. Voilà le déserteur rejoint et coudoyé par l'envahisseur. La rudesse, la grossièreté, l'arrogance de ce dernier réveillent chez Rousseau, avec la haine du barbare, le sentiment de la solidarité française. La nouvelle d'un important succès de nos armes émeut en lui un instinct qui était demeuré vierge; enfin, connu comme déserteur, il essuie de la part des officiers allemands de sanglants affronts qui révoltent en lui le vieil honneur. Julien Rousseau se lavera de tant de hontes à la première occasion de se rengager au service de la patrie : et justement elle se présente; le général commandant les forces allemandes en Suisse demande à Julien de le conduire en automobile à la frontière, pour opérer la reconnaissance des forces françaises. Julien accepte et se dévouera à la mort pour tuer avec lui le chef des envahisseurs.

La plus dramatique partie de l'ouvrage consiste dans l'étude de ce revirement psychologique au contact de l'étranger en bataille ; c'en est aussi la plus spécieuse. MM. Séché et Bertaut ont certainement cru qu'à l'objection de Julien Rousseau : le prolétaire n'a pas de patrie, il n'est pas incorporé à la nation, il suffisait de répondre : à défaut d'intérêts communs, le prolétaire partage avec les hommes de son pays des façons de sentir et tout un héritage moral qui, l'ayant élevé du rang d'animal à la dignité d'homme, constituent à la patrie un sérieux titre de créance ; c'est cet engagement d'honneur que Rousseau rachète par sa mort; et nous prouvons qu'il suffit amplement. — Nous croyons plutôt qu'il est chimérique et dangereux de remettre les destinées d'un grand pays à la plus ou moins grande susceptibilité d'un pur sentiment : l'intérêt risque davantage de faire impres-

sion. Au surplus, l'exemple de Julien Rousseau ne vaut que pour un nombre restreint de cas très particuliers. Que fût-il arrivé, en effet, si, au lieu de se réfugier en Suisse, où ses relations de famille le mettaient à même de ressentir tous les malheurs d'un pays foulé par l'étranger, Julien Rousseau eût simplement passé le détroit et se fût placé sous la protection des escadres anglaises ? Peut-être que sa conversion en eût été un peu ralentie. Que fût-il arrivé surtout si, au lieu du rude envahisseur germain, les hasards de la guerre avaient conduit dans son repaire un ennemi policé, courtois et de bonne compagnie ? Est-il sage de faire fond sur ces problématiques accidents ?

La pièce ne prouve donc pas grand'chose ; ce qui ne la dit pas dénuée de signification ; c'est au juste l'aiguille d'un baromètre.

Mai

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