‹ La forêt des CippesChapitre 58 sur 181 · THÉÂTRE DE LA PORTE SAINT- MARTIN · texte numérisé non relu

THÉÂTRE DE LA PORTE SAINT- MARTIN

La Crise de MM. Paul Bourget & André Beaunier.

La difficulté était grande de satiriser un politicien sans écrire une thèse politique. Au point où sont montés les esprits, nos contemporains sont principalement avides et curieux de solutions : et il semble malaisé aujourd'hui d'intéresser aux histoires privées d'un individu, même représentatif de son type, un public qui a surtout lieu de s'alarmer d'un péril général. L'analyse, même la plus poussée, d'un cas unique, surtout si c'est une analyse morale, risque donc de décevoir comme par un manque d'horizon.

Mais le lettré approuvera M. Paul Bourget d'avoir décidément répudié le genre très voisin de la regrettable pièce à thèse, qu'il cultiva naguère. Tout a été dit des défauts de ce genre d'ouvrages; redisons seulement qu'il manque à la définition essentielle de l'œuvre dramatique, qui est la figuration de la vie. Je sais tout ce qui se peut alléguer en faveur de la pièce à thèse; je sais aussi que si, comme Pergame, elle eût pu être sauvée, le talent de M. Paul Bourget aurait opéré ce miracle. Cependant, je crois qu'il faut féliciter le public de ce

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que les auteurs aient cette fois abordé la franche comédie. Non pas que la tendance politique de l'ouvrage se cache timidement, ni que le verbe affirmatif de notre maître Bourget ait comme douté de soi. Ses idées illuminent la pièce par en dessous, la transverbérant de clartés. Et même, à plusieurs reprises, la satire s'est donnée carrière sans que s'élevât du parterre le moindre murmure. Seulement, il était bien difficile que, dans le détail, chacun des deux auteurs ne fit alternativement prévaloir sa conception propre : de là, peut-être, quelques disparates. Résumer tout le socialisme dans la personne de M. Jaurès, que M. André Beaunier affectionne comme la plus ordinaire et la meilleure de ses têtes de Turc et aussi, sans doute, comme ancien normalien, n'est peutêtre pas d'une exactitude bien rigoureuse. Et le personnage du baron d'Artigues est souvent empreint d'un scepticisme sur la portée duquel le public pourra se méprendre. Mais, réservé cela, il ne reste rien qu'à louer dans cette remarquable comédie, dont le succès fut grand et durera.

Et ce qu'il faut louer davantage, sans doute, c'est l'art avec lequel les auteurs ont impliqué la leçon et la satire politique dans l'anecdote. Pour rendre saisissante leur démonstration de la perversité et de l'ineptie politiliciennes, ils ont imaginé de transporter dans la vie sentimentale de leur héros, le parlementaire Ravardin en gésine de ministère, les pratiques de la politique parlementaire. « Votre cœur est devenu politicien », lui dit Gisèle Prieur, que l'inimitié rend alors clairvoyante. En effet, ce futur président du Conseil défend son bonheur privé par les mêmes moyens qui lui ouvrirent une illimitée fortune politique ; il recourt, pour évincer un rival, aux mêmes procédés ignominieux qui lui servirent à renverser des Cabinets; tantôt, il tente le député socialiste Laurent Bernard, qui l'a supplanté dans le

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