ON PURGE BÉBÉ I
approprié; c'est à peine si la salle est séparée de la scène et le décor ne vaut guère mieux qu'un paravent : on est comme entre soi pour médire de soi.
Celle-ci, que les auteurs ont, par euphémisme, intitulée Ce qu'on vent dire, ne le cède en rien aux précédentes ; on a surtout applaudi les scènes sur la démission de M"" Provost, Sapho, le snobisme adolescent, l'abus de certaines valses dites « chaloupées » dans les soirées mondaines, M. Cochon, et Saint-Fiacre. Un duo entre l'Astronome et la Lune a valu à deux jeunes débutantes un succès très amicalement ironique, que nos petitsneveux de chroniqueurs doctement remémoreront lorsque ces enfants seront entrées l'une à la Comédie- Française et l'autre à l'Opéra. J'ai moins aimé la scène entre « l'arpète » et le jeune prince de Galles, qui m'a paru d'une sensiblerie un peu trop vieil Heidelberg.
THÉÂTRE MICHEL
On purge Bébé.
Je veux voir dans On purge Bébé la première ébauche ■de cette autre comédie, infiniment mieux venue, du même auteur, Mais ne te promène donc pas toute nue. On sait que, dans ces deux petits ouvrages, M. Feydeau s'est fait une étude du procès de tendances conjugal. Mais il a compliqué le premier de la plus désagréable histoire médicale : et c'est beaucoup trop long, et c'est surtout ■d'un ordre trop bas. Je remarque d'ailleurs, même dans les meilleures parties de ces deux ouvrages, que l'imagination et la verve de M. Georges Feydeau trahissent je ne sais quoi de morose, de laborieux, qui en refroidit la gaîté.
Pierre Gilbert. — II. 10
146 CHRONiaUE DE LA SCÈNE EN I912
— Laborieuses, se récriera-t-on, les productions du plus nonchalant des hommes ?
— Peut-être. Et il n'y a là nulle contradiction. Le travail de l'indolent sent l'huile et la torture. Cela n'empêche d'ailleurs pas le dialogue de M. Feydeau d'être un des rares modèles du langage de théâtre. Mais, de toute évidence, cet auteur est né malheureux.
M"' Cassive et M. Charles Lamy, dans les deux principaux rôles, furent pour lui presque des collaborateurs.
Le tiers porteur.
L'opérette de MM. Kolb, de Fouquières et Claude Terrasse mérite bien le franc succès qu'elle a remporté. Cet acte, qui roule sur une histoire d'enjeu personnel (je ne sais si je me fais clairement comprendre), a paru charmant, et certainement il est plein du meilleur esprit : la musique et les couplets respirent une gaîté naturelle ; et toute lourdeur est évitée en un sujet pourtant aussi scabreux.
COMÉDIE-FRANÇAISE
Reprise de Sapho d'Alphonse Daudet & d'Adolphe Belot.
La première représentation et les reprises de l'œuvre d'Alphonse Daudet et d'Adolphe Belot sont, à plus d'un titre, des dates de l'histoire des spectacles. Et le moment paraît judicieusement choisi de la faire entrer au répertoire de la Comédie-Française, que je considère moins comme un Panthéon que comme la plus noble arène : l'inscription au répertoire ne constituant point
du tout un couronnement académique, mais la suprême et plus ardue épreuve, que l'œuvre. d'Alphonse Daudet se trouvait bien digne c'est-à-dire capable de surmonter.
Après avoir entendu Sapho, j'ai tenu à relire le roman, et j'ai alors vérifié l'impression emportée du spectacle, que la pièce est presque entièrement composée des phrases du livre : Sapho appartient donc à ce genre d'ouvrages dramatiques qui, outre l'intérêt de l'action, présentent celui d'évoquer à tout instant une œuvre plus complexe et surtout fameuse. L'avantage de cette méthode est évident : l'œuvre ainsi conçue combine l'attrait du drame avec celui de la récitation publique ; lorsqu'il reconnaît au passage des récits ou des fragments de dialogue déjà fixés dans sa mémoire par le prestige littéraire, le spectateur subit un charme assez différent de l'émotion dramatique, à laquelle il ne nuit d'ailleurs pas et que je ne puis mieux comparer qu'à l'enchantement de la musique. Sans compter que ces réminiscences opportunes ajoutent au texte même un complément secret d'explications et de clartés psychologiques, comme des traits de lumière rayant par intervalles de sombres profondeurs.
Je ne m'explique guère le reproche qu'on a adressé au roman, de ne tendre qu'à condamner certaines liaisons de jeunesse, au nom de la morale, disons mieux, de l'intérêt bourgeois. C'est certainement méconnaître la portée de l'œuvre. Sapho a été défini le roman des amours de chair, complétons la définition : des amours de chair qui tentent d'envahir et de se sournettre toute la vie ; et c'est donc aussi le roman de l'insincérité. Le pathétique de cette histoire réside dans le mensonge permanent et dont les personnages ne perdent jamais la conscience, par quoi une certaine habitude de plaisir, bientôt dégénérée en vice, essaie d'en imposer au cœur et de lui faire illusion sous les couleurs de l'amour.
Deux êtres, que tout, sauf ce commerce d'alcôve, divise, s'ils ne savent pas à temps séparer leurs chemins, se vouent à la douleur. La protestation de toutes les facultés que ce triste ménage laisse inemployées ou opprime, c'est ici tout le drame. Et, dans ce roman où l'on a cru entendre comme la réprobation d'un certain désordre naturel au nom de l'ordre social, je verrai plutôt le conflit, au sein d'un même sujet, de deux ordres de puissances également naturelles ou instinctives : d'une part la chaleur du sang, et de l'autre les exigences de la sensibilité, les dons généreux d'un cœur naïf et même un certain besoin de propreté personnelle qui n'est pas nécessairement une forme du respect humain mais peut faire la condition de la vie morale. La résistance qu'oppose cette partie de la fraîche nature de Jean Gaussin aux maléfices de Fanny Legrand qui, elle, au contraire, moralement et socialement, ne peut exister que par rapport à une certaine corruption et dont le pouvoir physique est l'unique salut, ne tenant à la société que par le vice, — la résistance spontanée de Jean Gaussin à ces sortilèges forme la matière centrale de l'œuvre. L'erreur du jeune homme et de Sapho fut de s'autoriser de leur entente physique pour prétendre plus haut, à un accord absolu. Ce fut leur erreur et c'est leur tourment. Ainsi ce roman de l'insincérité et de l'habitude devient, par contraste, contre-coup et sousentendu, le roman de la sincérité, de la fraîcheur sentimentale, voire de la passion et même de la pureté : je pense ici aux deux exquises figures de Divonne et d'Irène qui, à peine ébauchées, semblent luire et rayonner à toutes les pages du roman et dont l'influence partout sensible assainit le souffle de l'inspiration. Dans la pièce, la charmante Divonne ne fait que traverser la scène; pourtant son image hante l'esprit; et, après réflexion, ce doit être que secrètement nous personni-
fions en elle l'aspiration au pur et tremblant amour qu'on ne cesse d'entendre se rebeller dans la poitrine de Jean Gaussin.
Il est très vrai que ces deux tendances, qui se partagent l'empire du jeune Provençal, Alphonse Daudet a indiqué leurs dérivations respectives vers des pôles différents. C'est ici que l'analyse psychologique et l'aventure romanesque tournent au conte moral. L'auteur, pour ajouter la leçon au cas, enseigne où les aspirations divergentes de Jean se satisfont : l'une, dans le milieu provincial et familial, l'autre dans la société factice du Paris artistique et littéraire de 1880. Cette trouvaille de composition avait cet autre avantage d'amener sous la plume du romancier une vive peinture de ces deux mondes qui lui tenaient également de près : la Provence et ce cercle d'artistes et d'hommes de lettres dont on se rappelle avoir lu, dans les premiers numéros de Minerva, le belle revue de René Marc Ferry ', un autre brillant tableau dû aux pinceaux colorés de M. Alfred Pallier. Or, après trente ans, pour en revenir à Sapho, l'on constate que le document de vie parisienne a gagné un prix inestimable si d'ailleurs la fraîcheur de l'idylle ne s'est en rien altérée. J'attendrai donc, pour relever ici une faute contre l'art, qu'il me soit démontré que l'arbitraire du romancier a droit de présider au choix du « -cadre » et que le parfait rapport de celui-ci au sujet ne constitue pas une des lois du genre.
Le vif succès que mentionnent les annales des spectacles, pour chaque reprise de Sapho, ce rare phénomène de la survivance d'une pièce tirée d'un roman, trouve, je crois, son application dans l'habile construction de l'ouvrage, tout entier bâti sur le duel intérieur de Jean Gaussin. Sapho, en effet, n'est pas du tout l'histoire d'une