‹ La forêt des CippesChapitre 62 sur 181 · I. Voir tome I, p. 408, et Appendice XX · texte numérisé non relu

I. Voir tome I, p. 408, et Appendice XX

fin d'amour ni d'une difficile rupture. Dès le premier acte, nous sommes, au contraire, clairement avertis que l'amour est ici hors de cause et qu'il ne s'agit de rien autre que des allées et venues d'un cœur également incapable de s'éprendre et de se déprendre. Telle est bien l'impression que laisse, au premier acte, la scène presque muette entre Fanny et Jean, qui, d'instinct, s'est mis en défense, mais qui ne peut même, pour le premier soir, faire respecter son travail. Et cette impression, d'acte en acte, se renouvelle et se fortifie. C'est d'abord le retour humilié de Jean après sa découverte du passé de Fanny : ce retour si prompt et soumis n'est psychologiquement intelligible que si le pacte qui lie ces deux êtres repose bien exclusivement sur l'entente physique : car, alors, il. est naturel que Jean, faisant réflexion aux révélations de Caoudal et de Déchelette, observe qu'elles ne modifient en rien là nature de ce pacte d'où l'amour fut toujours exclu : quant à sa fièvre, les images qui maintenant l'assiègent comment la calmeraient-elles ?

Au troisième acte, au contraire, un assez mince incident, et qui honorerait plutôt Fanny, le détermine à la rupture, parce que la femme a commis l'imprudence d'entourer Jean d'un simulacre de vie de famille, qui sert seulement à rompre le charme impur. Puis, après qu'elle sera venue en vain comparer son pouvoir aux influences du sol natal, Jean retournera vers elle parce que l'instinct rusé de la sensualité aura ému d'un prétexte de pitié les entrailles du garçon.

Pour dialoguer cet argument périlleux, Alphonse Daudet a prêté une sorte de sens symbolique à l'alternance des silences et des mots. Il semble que la parole ne serve à ces amants que pour se déchirer; et jamais l'accord n'est rétabli entre eux que par le parti-pris de ne se point expliquer. Toute conversation aboutit à un choc; et la paix ne renaît jamais qu'à la faveur d'un

silence mensonger, gros de malentendus. Ainsi les relations des deux personnages sont représentées à l'imagination par le mouvement même du dialogue, et la distribution des silences et des discours correspond exactement au flux et au reflux de la sensualité : cette large et simple organisation de l'œuvre, cette espèce de rythme régulier comme le battement d'une artère, contribue plus que tout à animer l'œuvre à la scène et produit, mieux que l'imitation, l'illusion de la vie même.

Le choix de M"' Cécile Sorel pour le personnage de Sapho nous avait bien un peu surpris, comme tout le monde, je crois. Après l'avoir entendue, il me paraît au contraire qu'aucun autre n'eût été plus judicieux. Ce serait une erreur de croire le rôle de Sapho analogue à celui de Phèdre : une grande amoureuse passionnée, déchaînée, n'est pas du tout ce qu'il faut pour jouer Fanny Legrand. Sapho est , au contraire, un rôle de composition. Elle est la fille de la rue, dégrossie et polie au frottement des artistes, en qui se reconnaît « la trace des influences premières, et les mots, les idées, les habitudes » qu'elle en a gardés. Du sculpteur, du romancier, du poète, elle a de chacun retenu quelque tic et une manière d'éducation. « Elle s'était assimilé tout cela, superposant les disparates, par ce même phénomène de stratification qui permet de connaître l'âge et les révolutions de la terre à ses différentes couches géologiques. » C'est donc la spontanéité qui lui fait le plus défaut, et il importe que le jeu de l'actrice rende ce qu'il y a d'appris et de factice dans ce caractère. L'intelligente souplesse de M"^ Sorel convenait parfaitement à cet emploi : son succès a été très grand. Toute l'interprétation ne mérite d'ailleurs que des éloges : la Comédie-Française possède actuellement une excellente troupe de drame, faible compensation à l'insufiisance ridicule de son personnel classique.

jp CHRONIQUE DE LA SCENE EN I912

Gaspard de Besse de MM. Sauvaire & de Nus.

Avant de quitter la Provence et les remparts d'Avignon, témoins de la séparation de Jean et de Sapho, signalons un Gaspard de Besse, accueilli avec un ironique étonnement par le public. Les auteurs se sont avisés de transformer le célèbre bandit provençal en prophète de la Révolution. Par malheur, ses déclamations, qui font penser à Bonnot, furent très froidement reçues, surtout par la partie républicaine de l'auditoire. Mais il y eut une farandole et une vraie, avec des Arlésiens et des Arlésiennes et deux tambourinaires. Que d'agile élégance dans ces corps nerveux poussés au grand soleil et trempés de sel !

THÉÂTRE DE L'ODÉON

Hélène de Sparte tragédie en quatre actes de M. Emile Verhaeren.

Le sujet d'Hélène de Sparte se raconte malaisément: Du moins en donnerons-nous quelque idée par les

paroles qu'Hélène prononce dans l'instant où l'action se

noue :

Dire que j'espérais revivre, ici, en paix

En revenant vers toi, belle et douce contrée,

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