HÉLÈNE DE SPARTE I
son machiavélisme enchante ce demi-dieu d'un contentement qui serait digne d'un sauvage. Son caractère enfin manque de cohérence, et sa philosophie non moins.
Sauf l'infirmité raboteuse de la forme, je ne déteste pas, à vrai dire, l'inspiration de la harangue qu'on vient de lire : encore que le morceau reste constamment audessous de ce que méritait la grandeur du sujet, on y trouve comme le résumé de toute histoire de la civilisation : l'inquiétude, le danger, l'amour de la beauté, ces grands moteurs humains se trouvent, en effet, au principe de tout perfectionnement. Et l'on tolère, par égard pour cette grande vérité qu'il effleure, que PoUux se décerne à lui-même ce brevet :
Je sais conduire un peuple aux routes du bonheur.
Mais par quel miracle M. Emile Verhaeren prétendrait-il ensuite identifier l'intelligente domination du pouvoir humain avec le stérile orgueil, c'est-à-dire la plus figée des attitudes? Quelle pierre philosophale lui servirait bien pour cette transmutation ?
La fermeté, l'ardeur, la révolte et l'orgueil
Ce sont, pour ce poète, autant de synonymes. Ainsi, aussitôt après avoir soulevé le voile de l'énigme humaine, il semble que le poète ait pris plaisir à l'embrouiller de nouveau. Ce qui, tout à l'heure, était très clair, devient je ne sais quoi de mystérieux et d'insondable.
La fortune se lève et suit mon char qui passe N^importe en quels chemins du frémissant espace : Mes plus vagues désirs deviennent de la chair Réelle, et prennent corps et se meuvent dans l'air. Je viens, et l'on m'écoute, et tous mes stratagèmes. Que je les voile ou non, réussissent quand même :
J'apaise, quand je veux, la haine ou la fureur, Et mes gestes distraits façonnent le bonheur.
Ce parti pris de tout confondre, peut-être dans la vaine espérance de tirer de ce chaos un effroi qu'il croit esthétique, peut surprendre de la part d'un homme qui vient de se montrer capable d'intelligence. Il faut, je crois, l'expliquer par une hantise des effets obtenus par la sculpture, qu'il voudrait transférer à l'art dramatique. Aussi, malgré une action turbulente et d'une chaleur factice, ce drame reste inerte, parce qu'au lieu de suivre son développement raisonnable, il ne vise qu'à placer périodiquement ses principaux personnages dans des attitudes supposées émouvantes ou lyriques, où tout l'art consiste alors à les immobiliser le plus longtemps possible. M. Verhaeren serait donc pour la tragédie ce que M"^ Ida Rubinstein est pour la déclamation : le triomphe de l'attitude et du geste sur le verbe ailé. L'orgueil de Pollux est une de ces attitudes à laquelle fait antithèse l'attitude d'Hélène que l'auteur interprète d'après la même métaphysique incompréhensible :
Affres, sanglots et cris ne passent sur la terre Qu'ainsi que des brouillards sur les ravins des monts. Ils n'entament jamais l'immobile mystère Qu'est la réalité des rocs durs et profonds. Il te fallait saisir l'adversité rebelle Pour en tordre la force et la suprême ardeur. Mais tu n'étais que femme et si ta chair fut belle Ton front n'imposa point l'orgueil de sa splendeur.
On peut tout découvrir dans ce galimatias, aussi bien une doctrine de l'impassibilité que de l'agitation frénétique : le cœur du poète semble en effet osciller entre ces deux pôles, qui ne sont d'ailleurs pas si distants que les mouvements de son âme ne puissent paraître étrangement courts et guindés.
ORPHEE AUX ENFERS I5
Quant à sa poésie, la cheville et l'incorrection y abondent, d'ailleurs sans préjudice d'une indiscutable puissance verbale, qui n'a que le tort de s'exhiber pour le seul plaisir, comme certains athlètes ont accoutumé de faire saillir leurs biceps.
THÉÂTRE DES VARIÉTÉS
Reprise d'Orphée aux Enfers
J'ai ouvert un dictionnaire qui n'est pas bien vieux, €t j'ai lu, à l'article Orphée aux Enfers, ceci : « C'est une folle parodie mythologique, dans laquelle les dieux de l'Olympe sont traités avec une irrévérence burlesque. Le texte est d'une fantaisie inénarrable, la musique vive, alerte, égrillarde. » Il y a reprendre dans ce jugement, exactement tout ce qui loue le livret. Orphée aux Enfers manque de folie comme de fantaisie aussi bien : et c'est même une question de savoir si ces termes ne jurent pas avec celui de parodie, n'y ayant rien de plus plat, ni de plus facile et mécanique que le procédé qui consiste à prendre toujours le contrepied de la fable ou de l'histoire, ou bien à tourner systématiquement en dérision les grands mobiles et les sentiments sincères.
Troïlus et Cressida, de Shakespeare, que l'Odéon représentait naguère, n'est précisément pas une parodie, mais bien une « comédie » satirique et romanesque. L'Amphitryon, de Molière, est aussi une comédie, ou plus exactement, une féerie comique : aucune œuvre d'aucun temps ne respire plus légèrement l'éternelle volupté mythologique : rien n'y sent l'effort de transposition, ni la convention caricaturale, qu'il est inévitable que
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trahisse la parodie. La Belle Hélène, même dans ses meilleures parties, où je serais tenté de reconnaître la touche d'Henri Meilhac, est remplie d'un sel proprement comique et montre un style dont l'aisance pouvait bien dédaigner cette forme du parasitisme qui s'appelle, encore une fois, la parodie. La différence entre les deux genres est en effet considérable, et si l'on souhaite, pour la discerner, une règle sensible, c'est Shakespeare justement qui la fournira. Jamais la parodie ne produira cet effet que le poète anglais promettait de son Troïka : « Tous les hommes, naturellement tristes, ayant l'esprit épais, incapables de saisir la finesse d'une comédie, et gui, sur le bruit qu'on en faisait, ont assisté à ses représentations, y ont trouvé des qualités qu'ils ne renfermaient pas en eux-mêmes et sont sortis mieux équilibrés qu'ils ne l'étaient en entrant, sentant en eux comme une pointe d'esprit qu'ils n'auraient jamais supposé pouvoir posséder. Il y a dans ces comédies un sel si savoureux qu'elles semblent (tant le plaisir qu'on y goûte est relevé) être nées dans la mer qui accoucha de Vénus. »
Et voilà tout ce qui manque au livret d'Hector Crémieux.
Cela pourtant sut amuser des générations. Qu'on aille, après cela, reprocher au public d'être mal complaisant î Il est complaisant, oui, mais surtout il goûte la musique d'Offenbach, et je ne pense pas qu'on puisse lui donner tort. On nous permettra de louer le charme vivace et presque agaçant de ces airs, nullement parodiques, endiablés et qui portent en eux comme une trépidation : peutêtre est-ce une musique qui a la fièvre. Mais, au théâtre, cet état-là n'est pas pour déplaire.
Orphée aux Enfers a été monté par M. Samuel avec un luxe éblouissant : le tableau de l'Olympe et, plus encore, celui des Enfers, sont des merveilles de magni-