‹ La forêt des CippesChapitre 69 sur 181 · MORITURI · texte numérisé non relu

MORITURI

sa pièce tumultueuse et remplie d'intentions ou de prétentions qui ne trahissent que de l'inexpérience, il a voulu étudier les désordres moraux qu'engendre l'approche inéluctable de la mort chez l'homme condamné et chez tous les êtres qui l'entourent. C'est, à vrai dire, un bien grand sujet, un peu lourd peut-être pour les épaules d'un débutant et qui, avant lui, tenta l'auteur de VAbhesse de Jouarre. Dans l'avant-propos de son « drame philosophique », Renan écrivait ces lignes qu'il suffit de recopier pour exposer tout le sujet de Moriiuri :

L'heure de la mort est essentiellement philosophique. A cette heure-là, tout le monde parle bien, car on est en présence de l'infini, et on n'est pas tenté de faire des phrases. La condition du dialogue, c'est la sincérité des personnages. Or, l'heure de la mort est la plus sincère de toutes, quand on arrive à la mort dans les belles conditions, c'est-àdire entier, sain d'esprit et de corps, sans débilitation antérieure.

Ce qui doit revêtir, à l'heure de la mort, un caractère de sincérité absolue, c'est l'amour. Je m'imagine souvent que, si l'humanité acquérait la certitude que le monde dût finir dans deux ou trois jours, l'amour éclaterait de toutes parts avec une sorte de frénésie; car ce qui retient l'amour, ce sont les conditions absolument nécessaires que la conservation morale de la société humaine a imposées.

De tout temps, il semble que le cœur humain, à moins qu'il ne se raidît contre lui-même, ait, en faveur des fiancés de la « dévorante mort », accepté de suspendre le cours des rigoureuses lois. « Quand on se verrait en face d'une mort subite et certaine, poursuit Renan, la nature seule parlerait; le plus puissant de ses instincts, sans cesse bridé et contrarié, reprendrait ses droits. » Disons qu'il recouvrerait son empire, et tout le monde y souscrira.

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L'intérêt de cette situation fantastique réside, évidemment, dans la mise à nu du fond primitif, animal, instinctif de la nature humaine. L'espèce d'épouvante ou de terreur panique que l'approche de la mort et des grandes catastrophes communique aux nerfs des bêtes, l'hypothèse imaginée par Renan et par M. Prozor permet de la transporter à l'homme.

C'est de cette sincérité violente que jaillit la source d'émotion non seulement dans le drame de Renan et dans Morituri, mais c'est de là aussi qu'elle découlait dans la tragédie antique et dans Polyeucte et dans Mithridate et dans Baja^et. C'est à elle encore que s'alimenta la pure veine tragique d'un Moréas. Et il semble bien que toujours, à une heure quelconque, le poète ou le dramaturge se soit interrogé sur l'irréductible bestialité de l'humaine nature : car c'est peut-être la suprême question sur l'homme, celle qui contient toute autre, et un si grand sujet que les mains habiles devraient seules le toucher.

Ames sauvages.

Quant à Ames sauvages, j'avoue un cruel embarras à juger cette étrange pièce. M""= Camille Clermont et M. Séverin Mars ont sans doute voulu représenter sous la forme dramatique les ravages causés dans un milieu sain, organique et homogène, dans une famille enfin, par l'influence et le délire d'une de ces malades que, depuis Charcot, la médecine est, je crois, convenue d'appeler des hystériques. Ainsi l'ouvrage est en quelque sorte double, ou plus exactement composé sur un double plan avec une double série de personnages, les uns normaux et torturés, les autres ou plutôt l'unique autre, malade et frénétique, véritable promotrice de l'action.

SUMURUM 169

Or, contre toute vraisemblance, l'intérêt profond se concentre sur l'hystérique qui devrait nous être plus étrangère et inaccessible que les exemplaires communs -de l'humanité. Le drame familial a beau être pathétique ■et violent; les déchirements conjugaux et les rixes fraternelles qu'il provoque, ne nous sont rien de nouveau et sortent à peine d'une assez stérile convention. Au contraire, tous les mouvements de cette bête inquiétante de Christiane du Hallier sont suivis par tout le public avec la plus anxieuse curiosité. Et c'est, je crois, que les auteurs ont si bien su mêler en elle le caractère humain à l'animal, ou, mieux, rapprocher, fondre et comme unifier ces deux caractères, que l'on s'effraie et se satisfait à la fois de se découvrir si proches parents d'un si beau monstre.

M"^ Van Doren a d'ailleurs joué en très grande actrice ce rôle difficile, qui lui doit sans doute un peu de son relief.

THÉÂTRE DU VAUDEVILLE

Sumuruti!

pantomime.

Après beaucoup de réflexions, je me sens totalement incapable de vous parler de Sumurum, pantomime arabe jouée par une troupe allemande, qui commence dans le plus laid des cauchemars pour finir dans la banalité. Si l'on n'était prévenu que tout : mise en scène, décors, mouvements de foule, représente une recherche et une intention, on en imputerait les défauts à l'ignorance et à la puérilité. Il n'y a de remarquable que le très grand talent des interprètes, au premier rang desquels il faut certainement placer M"' Léopoldine Konstantin.

lyO CHRONiaUE DE LA SCENE EN I912

COMÉDIE-FRANÇAISE

Cotned imite de M. Maurice Magre.

Comedianie est un acte en vers qui, en dehors de ses mérites propres, servira à panacher, pendant les chaleurs, l'affiche du Théâtre Français, où, le plus souvent, elle accompagnera Iphigénie et Poil de Carotte, de manière à ne laisser au bon public presque aucune chance de se reconnaître dans ce chaos des styles et des écoles. Imaginez un peu la leçon qu'emportera, de cette recommandation simultanée, par notre premier théâtre national, d'une tragédie classique, d'une comédie naturaliste et d'un petit drame romantique, le spectateur curieux de s'informer du goût régnant, ou simplement du bon goût !

Il y a dans Comedianie deux situations inégalement dramatiques. Voici la première : Rodomont, acteur de comédie italienne, aime son élève Isabelle qui ne pense qu'au Prince et accepte de se faire enlever par lui. Rodomont les surprend au moment de s'enfuir, et ce sera miracle si le Prince évite son coup d'épée. Mais Isabelle lui dit : « Je ne t'aime pas, c'est le Prince que j'aime; et si tu le tues, tu ne feras qu'ajouter la haine à mon dédain et des regrets à mon amour. Tes affaires en seront-elles avancées ? » Rodomont ouvre la porte aux amoureux. Il faut avouer que ce défi de l'amour heureux à l'amour humilié, cette espèce d'élan passionné de la femme au-devant de la traîtrise d'un jaloux ne manque pas de force et mérite de porter à la scène.

Voici l'autre situation. Rodomont abandonné, bafoué, que fera-t-il? — Il se tuera. Et il tire son poignard.

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