‹ La forêt des CippesChapitre 72 sur 181 · L ESPRIT SOUTERRAIN I · texte numérisé non relu

L ESPRIT SOUTERRAIN I

héroïque aux dépens du patriote tout en gueule. Mais, aujourd'hui ?... M. Charmain est-il bien assuré de n'avoir fait que de la littérature ? Pourquoi nous contraindre à choisir entre ces deux types également imparfaits et, par endroits, déplaisants?

V Esprit souterrain.

M. Lenormand a tiré sa pièce d'un roman de Dostoievsky. On connaît l'histoire de cet Ordinov qui, au premier froissement de la vie, se renfonce en luimême et fait ses délices de se ronger le cœur : il se creuse ainsi un petit monde personnel, docile à son caprice. Mais bien qu'il crût, par ce subterfuge, fuir toute occasion de souffrance, il n'a fait que développer jusqu'à la démence sa capacité de souffrir; la moindre contrariété le porte tout de suite au paroxysme de la rage ; et, dans un de ces accès, il étrangle la femme qu'il s'était juré, à la minute précédente, d'aimer et d'instruire. Les progrès de la folie d'Ordinov ont été admirablement rendus, aussi bien par l'auteur que par son interprète, M. Dullin. Je ne puis que répéter, à propos de l'Esprit souterrain, ce que je disais d'Ames sauvages \ L'étrange intérêt de ce genre de pièce tient à ce que l'homme se découvre et transparaît dans le monstre. Le génie russe de Dostoievsky, avec son hyperesthésie, a su porter jusqu'à la folie et au crime une dépravation assez ordinaire du cœur humain. L'acuité de vision du romancier, ainsi exaspérée jusqu'à la douleur et à l'effroi, satisfait en même temps notre besoin de vérité et de merveilleux. C'est du réalisme fantastique. Et c'est peut-être très habile, si ce n'est génial. Le génie, pour un occidental, consisterait plutôt

I. Voir aussi dans la troisième partie de ce volume le chapitre consacré au théâtre pathologique. — E. M.

à retrouver le normal dans l'excessif et l'intensité de vie dans la mesure.

ARÈNES DE LUTÈGE

Le Théâtre des Arènes serait un lieu assez agréable le soir, par les chaleurs, si l'on n'y jouait de tragédies. Creusé au flanc de la montagne Sainte-Geneviève, embusqué au détour d'une petite rue déserte, il forme une oasis de silence et d'ombre, éminemment favorable à la récollection, comme on s'exprime en langue protestante. Malheureusement, le porte-voix tragique fait tort au tranquille bruissement des frondaisons ; et la vaine trépidation des comédiens novices vous tire mal à propos de cette langueur insidieuse qui, dans la fraîcheur des vieilles pierres, ne vous laisse guère de désirs que pour votre propre pétrification.

Antoine et Cléopâtre.

Je suis pourtant tout prêt à reconnaître que la Cléopâtre de M. Paul Souchon représente un minimum de tragédie. Et je sais gré à ce confrère de la discrétion de sa muse. A point nommé, quand notre faible capital d'attention va s'épuiser, elle sait se taire et quitter la scène, soit au champion de boxe Carpentier, soit à une inoffensive, impersonnelle et anonyme ballerine. Quand le texte reprend, il est assez schématique pour ne tracer que l'esquisse d'un grand sujet : en somme, un trait de fusain sur le mur nu des Arènes.

Il m'a pourtant semblé que le César de M. Souchon était par trop poussé vers la neurasthénie et le haut mal. Sur le sable même de ces Arènes romaines, il est par

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trop difficile d'imaginer le divin Jules comme un pur et simple épileptique. Par contre, les folles amours d'Antoine et de Cléopâtre m'ont paru enluminées de couleurs bien pâlotes. Puis trop souvent M. Souchon abandonne la scène à cet intarissable Cassius, qui ne fut pas seulement dans Thistoire un ancêtre de feu Brisson.

Andromaque [trahie].

Il se peut bien que MM. Jaubert et Silvain se persuadent d'avoir traduit avec la dernière fidélité V Andromaque d'Euripide. Cependant si la littéralité et le motà-mot, j'entends l'ânonnement de l'élève, ne se confondent pas absolument avec la fidélité, il faut bien reconnaître que leurs alexandrins laissent s'évanouir l'essentiel du génie d'Euripide, je parle de la poésie, du tour philosophique et de l'imperceptible ironie qui •créaient à ses pièces leur atmosphère d'émotion et d'effroi : eff"roi non plus surnaturel, comme dans Eschyle et même Sophocle, mais proprement humain et souvent physique. C'est en ce sens, sans doute, qu'un Ancien put, au rapport de Racine, l'appeler tragicôtatos. Euripide passe son temps à gratter les nerfs de ses personnages; ses ratiocinations même ont une valeur, une portée émotives. Et s'il y a un de nos classiques qui, par ses qualités d'émotion et sa puissance d'argumentation, rappelle Euripide et fasse, comme lui, bruire et fumer ses ouvrages ainsi qu'un métal en fusion : c'est Molière. Relisez-les et réfléchissez-y ; le parallèle cessera ■de vous sembler un paradoxe.

MM. Jaubert et Silvain semblent avoir vu dans Euripide un tout autre poète. Quelques déclamations irréligieuses, l'emploi du terme énergique, mais non nécessairement trivial, qui lui était coutumier,- leur ont fait •croire à un Brieux ou à un Zola de l'an 400 avant notre

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ère. Puis, tandis qu'à l'extrême rigueur, un rapprochement d'Euripide avec Siiakespeare (mais, décidément, je prétère Molière comme terme de comparaison) pourrait, à cause de son grand instinct de la vie, se souffrir, ils l'ont réduit aux étroites proportions d'un Maeterlinck antique, en sorte que leur Andromaque n'est plus qu'une espèce de Pelléande et Ménélas.

Dans le rôle du messager qui porte l'annonce du meurtre de Néoptolème, M. Paul Mounet s'est une fois de plus montré grand artiste et peut-être notre meilleur acteur classique. MM"" Géniat, Bovy, Maille, Lherbay, Even et Ducos, M. Fenoux l'ont dignement secondé. Le ménage Silvain a été lui-même, modestement.

THÉÂTRE DU VAUDEVILLE

Reprise du Dindon, où, à part d'excellentes scènes comiques, de folles inventions et même des mots profonds, M. Georges Feydeau galvaude et gaspille un heureux talent. C'est, dans la pureté du type, le vaudeville digne d'abomination.

Mais, jusque dans les emplois secondaires, le Dindon est certainement interprété par la troupe de Paris la plus brillante. Citons: MM™" Betty Daussmond, Jeanne Lion,. Morgane, Mérindol, et MM. Joffre, Jean Dax, Simon^ Colombey et Hasti.

— Car les théâtres adoptent décidément la mode des. saisons d'été. Alors, quand irons-nous respirer place da Tertre ?

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