LES YEUX OUVERTS
aucun moment on ne sent cette intuition du réel, ce frémissement de la sensibilité, cette vive allégresse de l'esprit ému par les choses, par les événements, par les mots de ses personnages qui donnent la vie à un ouvrage de théâtre. Des acteurs nous ont joué une comédie conçue les yeux fermés, puis écrite comme un pensum.
Une jeune veuve est réduite, par la mort de son mari, à une diminution de son train de vie. Mais elle aime bien sa fille et elle n'aime pas moins son ancien luxe : ce double amour ouvre une double chance au richissime Ouranof, qui offre à la jeune femme de se déclasser par goût pour ses millions. Suzanne Granger n'aime pas Ouranof, elle se sent au contraire un penchant qui serait presque de l'inclination pour le jeune, beau et séduisant Norsant. Mais Norsant est un sceptique, un désabusé. (Construisez ce type d'après ce que vous avez pu lire de romans populaires.) Il craint un engagement durable; et, pour cette raison de caractère, il s'oblige envers Ouranof, plutôt que de rien entreprendre sur le cœur faible et vacillant de Suzanne, à la jeter entre les bras de ce Russe opulent et velu .
Ce n'est rien présumer de trop que de penser que M. Oudinot s'est arrêté à cette situation d'une femme entre deux hommes, comme à la situation dramatique type et modèle. A ne regarder que les dehors, en effet, elle paraît bien découpée sur un patron classique, et il se pourrait que l'idée fût venue à l'auteur d'écrire les Yeux ouverts en feuilletant le répertoire des Trente-six situations dramatiques, par M. Georges Polti. Et, une fois son cadre choisi, l'auteur aura pensé à le garnir. Mais comment? Je commence par dire que la pensée de développer des caractères, de nuancer des sentiments ne paraît pas s'être, une seconde, offerte à l'esprit de M. Oudinot. Ses trois personnages centraux, factices et
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rigides, figés dans leur attitude de convention pendant deux actes et demi, opèrent au dénouement une volte-face que l'on n'attend plus alors parce qu'elle n'a pas cessé d'être possible et indifférente depuis le premier acte. Sans doute, l'inexpérience d'un débutant a-t-elle exigé des personnages malléables et assez accommodants pour se laisser conduire par la série des péripéties qu'inventa une imagination mécanique. Je demande seulement d'être dispensé de relater ici la suite de petits scandales élucubrés à froid par M. Oudinot pour remplir et enchaîner ses cinq actes. Et je lui représenterai qu'il en a trop mis. Sa fécondité d'invention l'étourdit, c'est visible, et le public se perd dans l'abondance et les rapports des faits au point de ne plus saisir les intentions. Par exemple, au dernier acte, M""' de Saint-Gérans, une intrigante du vieux répertoire, qui a lié partie avec Ouranof, lance à Norsant une invitation si directe et si brûlante que le public en a un peu sursauté : il lui paraissait, de toute évidence, que l'auteur faisandait à plaisir sa matière. Or, rien n'était probablement plus éloigné de l'intention de M. Oudinot : l'audacieuse tentative de la bonne dame figurait, dans son esprit, un retour offensif du clan Ouranof, pour faire obstacle, dans l'instant décisif, à la réunion de Suzanne et de Norsant, et ne devait que prolonger jusqu'à la minute extrême l'incertitude du dénouement. Mais le public n'a pas compris : on l'avait trop promené pour qu'il pût encore comprendre.
Une fois sa trame fixée sur le papier, M. Oudinot se sera dit que cela n'est pas tout ; et, pour relever le genre de son ouvrage, en homme qui a de la lecture, il a entrepris de broder des motifs littéraires. On écoute beaucoup de dissertations et même de dissections psychologiques, de citations et de paraphrases, dans ce drame brutal et vulgaire. Comme un cordon bleu met des